Chapitre 14

Chapitre 14

Ce chapitre est dédié à l’incomparable Mysterious Galaxy à San Diego, en Californie.
Les gens de la Mysterious Galaxy m’ont invité à signer des livres à chaque fois que
je suis passé à San Diego pour une conférence ou pour donner un cours (l’atelier
Clarion Writers’ est rattaché à l’université d’Etat de San Diego dans la ville
voisine de La Jolla), et à chaque fois que je suis venu, ils ont rempli leur
boutique. Ce magasin a une troupe loyale de fans absolus qui savent qu’ils
pourront toujours avoir d’excellents conseils et des idées géniales dans la
boutique. Pendant l’été 2007, j’ai emmené ma classe du Clarion jusqu’à la librairie
pour le lancement de minuit du dernier Harry Potter et je n’ai jamais vu une fête
aussi fantastiquement amusante qu’au magasin.
Mysterious Galaxy: 7051 Clairemont Mesa Blvd., Suite #302 San Diego, CA
USA 92111 +1 858 268 4747

Il n’y avait pas beaucoup d’animation sur le Xnet en plein milieu d’un jour
d’école, quand tous les gens qui l’utilisaient étaient en cours. J’avais la
feuille pliée dans la poche arrière de mon jeans, et je l’ai jetée sur la table
de la cuisine en arrivant à la maison. Je me suis assis dans le salon et j’ai
allumé la télévision. Je ne la regardais jamais, mais je savais que mes parents
le faisaient. La télé, la radio et les journaux, c’était là qu’ils se faisaient
leurs idées sur le monde.
Les actualités étaient terribles. Il y avait tant de raisons d’avoir peur. Les
soldats américains mourraient partout dans le monde. Pas seulement les soldats,
du reste. Les Gardes Nationaux, qui croyaient s’enrôler pour sauver les gens des
ouragans, se retrouvaient en garnison outre-mer pendant des années et des années
dans une guerre sans fin.
J’ai zappé à travers les chaînes d’information en continu, l’une après l’autre,
un défilé de dignitaires nous disant pourquoi nous devions avoir peur. Un défilé
de photos de bombes explosant de par le monde. J’ai continué à zapper et je me
suis retrouvé devant un visage familier. C’était le gars qui était venu dans le
camion et avait parlé à Coupe-à-la-Serpe quand j’étais enchaîné à l’arrière. En
uniforme militaire. La légende l’identifiait comme le Général de Corps d’Armée
Graeme Sutherland, commandant régional, DHS.
« Je tiens là des exemples authentiques du genre de littérature que l’on trouvait
à ce soi-disant concert à Dolores Park du week-end dernier. »
Il tenait une pile de prospectus. Il y avait eu pas mal de gens qui distribuaient
des tacts, je m’en souvenais. Partout où vous aviez un groupe de gens à San Francisco,
il y avait des tacts.
« Je voudrais que vous les examiniez un moment. Permettez-moi de vous en lire les
titres. SANS LE CONSENTEMENT DES GOUVERNÉS: UN GUIDE CITOYEN POUR RENVERSER L’ÉTAT.
En voilà un, LES ATTENTATS DU ONZE SEPTEMBRE ONT-ILS VRAIMENT EU LIEU ? Et un autre,
COMMENT UTILISER LEUR SÉCURITÉ CONTRE EUX. Cette littérature nous montre le but réel
de ce rassemblement illégal de samedi dernier. Ce n’était pas seulement un rassemblement
dangeureux de millieurs de personnes sans précautions élémentaires, et même sans
toilettes. C’était un festival de recrutement de l’ennemi. C’était une tentative de
corrompre des enfants et les convaincre que l’Amérique ne devrait pas se protéger.
Prenez ce slogan, NE FAITES CONFIANCE À PERSONNE AU-DESSUS DE 25 ANS. Quelle meilleure
façon de vous assurer qu’aucune discussion réfléchie, équilibrée, adulte ne s’injecte
jamais dans votre message pro-terroriste, que d’en exclure les adultes, de limiter
votre groupe aux jeunes gens impressionables ?
« Quand la police est arrivée sur les lieux, elle a trouvé un rassemblement de
recrutement pour les ennemis de l’Amérique qui battait son plein. Ce rassemblement
avait déjà dérangé le repos de centaines de résidents du quartier, dont aucun n’avait
été consulté pour l’organisation de cette rave party qui devait durer toute la nuit.
« Ils ont ordonné à ces gens de se disperser — ça se voit très bien sur la vidéo —
et quand les fêtards se sont retournés contre eux, encouragés par les musiciens sur
scène, la police les a maîtrisés par l’applications de techniques de maintien de
l’ordre non léthales.
« Les personnes arrêtées sont les meneurs et les provocateurs qui avaient conduit des
centaines de jeunes gens impressionables à charger les rangs de la police. 827 d’entre
eux ont été écroués. Beaucoup d’entre eux étaient déjà connus de nos services. Plus de
cent de ceux-là étaient même recherchés. Ils sont toujours détenus.
« Mesdames et Messieurs, l’Amérique est en guerre et se bat sur de nombreux fronts, mais
sur aucun elle ne court un péril plus grand que là où elle est, au pays. Que nous soyons
attaqués par des terroristes ou par ceux qui sympathisent avec eux. »
Un reporter a levé la main et demandé:
« Général Sutherland, vous n’êtes sans doute pas en train de dire que ces enfants sont
des sympathisants des terroristes simplement parce qu’ils ont participé à une fête dans
un parc ? »
« Bien sûr que non. Mais quand des jeunes gens sont sous l’influence des ennemis de notre
pays, ils dérappent facilement. Les terroristes adoreraient recruter une cinquième colonne
qui se batte pour eux sur le front de l’arrière. Si c’étaient mes enfants, je serais très
inquiet. »
Un autre reporter s’est annoncé.
« Certainement, il ne s’agissait que d’un concert en plein air, Général ? Ils ne
s’entraînaient pas avec des fusils d’assaut. »
Le général a sorti une pile de photos et a commencé à les brandir.
« Voici des images prises par nos officiers avec des caméras infra-rouges avant charger. »

Il les a tenues près de son visage et les a fait défiler une à une. Elles montraient des
gens qui dansaient vraiment énergiquement, certains se faisant écraser ou marcher dessus.
Ensuite ils sont passés aux actes sexuels près des arbres, une fille avec trois garçons,
deux garçons embrassés.
« Il y avait des enfants de dix ans à cet événement. Un cocktail mortel de drogue, de
propagande et de musique qui s’est soldé par des dizaines de blessés. C’est un miracle
que personne ne soit mort. »
J’ai éteint la télévision. Ils mettaient ça en scène comme si ça avait été une émeute.
Si mes parents m’avaient soupçonné d’y avoir été, ils m’auraient gardé ligoté à mon lit
pendant un mois et ne m’auraient laissé sortir qu’avec un collier-balise de localisation.
A propos de quoi, ça les ennuyerait sûrement que je me sois fait suspendre.

Ils ne l’ont pas pris bien. Mon père voulait me confiner dans ma chambre, mais ma mère
l’a convaincu de n’en rien faire.
« Tu sais bien que ce vice-principal avait Marcus dans le collimateur depuis des années »,
a dit ma mère. « La dernière fois que tu l’as rencontré, tu l’as maudit pendant une heure,
après coup. Je crois me souvenir que le mot “trou du cul” a été mentionné plusieurs fois »
Mon près a secoué la tête.
« Déranger un cours pour argumenter contre le Département de la Sécurité Intérieure… »
« C’est un cours de Sciences Sociales, Papa », ai-je dit. Je n’en n’avais plus grand-chose
à faire, mais je me disais que si ma mère me défendait, je devais l’aider.
« Nous parlions du DSI. Est-ce que le débat n’est pas censé être une chose saine ? »
« Ecoute, fils », a-t-il dit. Il avait pris l’habitude de m’appeler « fils » souvent.
Ca me donnait l’impression qu’il avait cessé de penser à moi comme à une personne, et
qu’il était passé à me considérer comme une sorte de larve à moitié formée qu’il devait
giuder hors de l’adolescence. Je détestais ça.
« Tu vas devoir vivre avec le fait que nous vivons dans un monde différent, aujourd’hui.
Tu as absolument le droit de donner ton opinion, évidemment, mais tu vas devoir te préparer
aux conséquences. Tu vas devoir affronter le fait qu’il y a des gens qui souffrent, qui ne
vont pas vouloir discutailler sur le finesses du Droit constitutionnel quand il y a des
vies en jeu. Nous sommes dans un canot de sauvetage,  maintenant, et quand on est dans
un canot de sauvetage, personne ne veut entendre raconter à quel point le capitaine est
méchant. »
J’ai eu du mal à me retenir de lever les yeux au ciel.
« On m’a donné pour devoir d’écrire un article pour chacune de mes matières, en utilisant
la ville comme sujet de fond — un article en Histoire, un en Sciences Sociales, un en
Anglais, et un en Physique. C’est toujours mieux que de rester à la maison à glander devant
la télé »
Mon père m’a jeté un regard scrutateur, comme s’il me soupçonnait d’être sur un mauvais coup,
puis a acquiescé. J’ai salué mes parents et je suis monté dans ma chambre. J’ai démarré ma
Xbox et j’ai ouvert un traitement de texte pour noter des idées en vrac pour mes articles.
Pourquoi pas ? Ca valait vraiment mieux que de rester à la maison à ne rien faire.

J’ai fini par chatter pendant un bon bout de temps avec Angie cette nuit-là. Elle
compatissait et m’a dit qu’elle m’aiderait avec mes articles si je voulais la retrouver
après l’école l anuit suivante. Je savais où était son lycée — elle allait au même que
Van — et qu’il se trouvait tout à l’autre bout de la Baie de l’Est, où je n’étais pas
retourné  depuis l’explosion des bombes. J’étais tout excité à l’idée de la revoir.
Chaque nuit depuis la fête, je m’étais couché en pensant à deux choses : la scène de
la foule chargeant les cordons de police, et la sensation du contour de son sein sous
sa chemise quand nous nous étions appuyés contre le pillier. Elle était épatante. Je
n’avais jamais été avec une fille aussi… aggressive qu’elle avant. Ca avait toujours
été moi qui prenait l’initiative et elles qui me tenaient à distance. J’ai eu l’impression
que Ange était tout aussi sexuelle que moi. C’était une idée fascinante.

J’ai dormi profondément cette nuit, avec des rêves excitant à propos de moi et Ange, et de
ce que nous ferions si nous nous retrouvions dans un endroit tranquille quelque part.

Le lendemain, je me suis mis à travailler à mes devoirs. San Francisco est un bon endroit
sur lequel écrire. Histoire ? Bien sûr, il y en a, depuis la Ruée vers l’Or jusqu’aux
chantiers navals de la Seconde Guerre Mondiale, les camps d’internement des Japonais,
l’invention du PC. La Physique ? L’Exploratorium a les meilleures expositions de tous
les musées où j’ai jamais été. J’ai pris une satisfaction perverse à l’installation sur
la liquéfaction des sols pendant les grands tremblements de terre. L’anglais ? Jack London,
les poètes de la Beat Generation, les auteurs de Science-Fiction comme Pat Murphy et Rudy
Rucker. Les Sciences Sociales ? La mouvement pour la liberté d’expression, César Chavez,
les droits homosexuels, le féminisme, le mouvement pacifiste… J’ai toujours adoré
apprendre pour le pur plaisir d’apprendre. Simplement pour mieux comprendre le monde qui
m’entoure. Je pouvais faire ça en me promenant dans la ville. J’ai décidé que je commencerais
par mon devoir d’anglais, sur la Beat Generation. City Light Books avait une magnifique
bibliothèque, à l’étage, où Alan Ginsberg et ses amis avaient créé leur poésie radicale et
droguée. C’était Howl que nous avions lu en cours d’anglais et je n’avais jamais oublié
les premiers vers, ils me donnaient des frissons dans l’échine:
« J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération détruits par la folie, affamés
hystériques nus, rampant dans les rues nègres à l’aube à la recherche d’une dose
de furie, hipsters aux têtes d’ange brûlant de désir pour l’antique connection céleste
à la dynamo étoilée de la machinerie de la nuit… »
J’adorais la façon dont il faisait rouler ces mots ensemble, « affamés hystériques nus».
Je connaissais la sensation. Et « les meilleurs esprits de ma génération » me faisait
réfléchir dur aussi. Ca me rappelait le parc et la police, et le gaz qui s’abattait.
Ils avaient mis Ginsberg en taule pour obscénité à cause de Howl — rien qu’à cause d’un
vers sur l’homosexualité qui ne ferait plus tiquer personne aujourd’hui.
D’une certaine façon, savoir que nous avions fait quelque progrès me rendait heureux.
Que la société avaient été encore plus restrictive avant.

Je me suis perdu dans la bibliothèque, à lire ces magnifiques éditions anciennes. Je
me suis perdu dans « Sur la Route » de Jack Kerouac, un roman que j’avais voulu lire
depuis longtemps, et un bibliothécaire qui était venu voir ce que je faisais a
hoché la tête avec approbation avant de me toruver une édition bon marché qu’il m’a
vendu pour six dollars. J’ai marché dans Chinatown et j’ai pris des dim sum et des
nouilles avec de la sauce forte que j’aurais jadis trouvée sérieusement épicée,
mais qui ne me ferais jamais plus cette impression, plus depuis que j’avais goûté
au Ange Special.

Comme la journée tournait à l’après-midi, je suis monté sur le BART et j’ai pris
la navette du pont San Mateo pour me faire conduire à East Bay. J’ai lu mon édition
de « Sur la Route » et profité du paysage qui passait à toute vitesse. « Sur la Route »
est un roman à moitié autobiographique de Jack Kerouac, un écrivain drogué et buveur
qui parcourt l’Amérique en auto-stop, vivant de petits boulots, rôdant dans les rues
la nuit, renontrant des gens et les perdant de vue.
Des Hipsters, des clochards aux tristes figures, des escrocs, des cambrioleurs, des
salopards et des anges. Il n’y a pas vraiment d’intrigue — Kerouac l’aurait écrit
en trois semaines sur un long rouleau de papier, sous l’effet de la drogue –, seulement
un ensemble d’anecdotes étonnantes, une chose survenant après l’autre. Il devient ami
avec des personalités auto-destructrices comme Dean Moriarty, qui l’entraîne dans des
combines tordues qui ne marchent jamais, si vous voyez ce que je veux dire.
Il y avait un rythme dans les mots, c’était sensuel, je pouvait l’entendre lu à
haute voix dans ma tête. Ca me donnait envie de me coucher sur la banquette d’une
camionette et de me réveiller dans une petite ville pousiéreuse quelque part dans
Central Valley sur la route de Los Angeles, un de ces endroits où il n’y a qu’une
station-service et un restauroute, et de marcher dans les champs pour rencontrer
des gens et voir des choses et faire des trucs.
C’était un long trajet en bus et j’ai dû m’assoupir un peu — rester réveillé tard
à chatter avec Ange avait perturbé mon cycle de sommeil, d’autant que ma mère
m’attendait pour l’heure du petit déjeuner. Je me suis réveillé et j’ai changé de but,
et peu après, je suis arrivé à l’école d’Ange.
Elle a émergé du portail dans son uniforme — je ne l’avais jamais vue dedans avant,
c’était assez mignon dans un genre assez étrange, et ça m’a rappelé Van dans son
uniforme. Elle m’a longuement serré dans ses bras et m’a embrassé énergiquement sur
la joue.
« Salut, toi ! », m’a-t-elle dit.
« Hiya ! »
« Qu’est-ce que tu lis de beau ? »
Je m’étais préparé à cette question. J’avais marqué un passage du doigt.
« Ecoute ça : Ils ont dancé dans les rues comme des dingledodies, et je les ai suivis
en titubant comme j’ai toujours fait tout ma vie avec les gens qui m’intéressaient,
parce que les seuls qui comptent pour moi sont les fous, ceux qui vivent à la folie,
qui parlent à la folie, qui cherchent leur salut dans la folie, qui veulent tout à la
fois, ceux qui ne baillent jamais ni ne disent de banalités, mais qui brûlent, brûlent,
brûlet comme de fabuleuses chandelles romaines qui explosent à travers les étoiles et
au milieu desquelles on voit la lumière bleue centrale qui éclate et tout le monde
s’exclame “Ohhh !” ».
Elle m’a pris le livre et a relu le passage.
« Wouah, des dingledodies ! J’adore ! C’est tout le temps comme ça ? »
Je lui ai parlé des partie que j’avais lues, en marchant lentement sur le trottoir
en direction de l’arrêt de bus. Quand nous avons tourné le coin de la rue, elle
m’a passé le bras autour de la taille et j’ai passé le mien sur son épaule. Descendre
la rue avec une fille — ma copine ? Certainement, pourquoi pas ? — en parlant d’un
bon livre. C’était paradisiaque. Ca m’a fait oublier mes ennuis pour un moment.
« Marcus ? »
Je me suis retourné. C’était Van. Subconsciemment, je m’y étais attendu. Je m’en suis
rendu compte parce que mon conscient ne s’est pas étonné du tout. L’école n’étais pas
grande, et ils sortaient tous en même temps. Je n’avais plus parlé à Van depuis des
semaines, et ces semaines me semblaient des mois. Nous avions eu l’habitude de parler
chaque jour.
« Hé, Van ! », ai-je fait. J’ai réfréné l’envie de retirer mon bras des épaules d’Ange.
Van avait l’air surprise, mais pas fâchée, plutôt étonnée, secouée. Elle nous a examinés.
« Angela ? »
« Salut, Vanessa », a dit Ange.
« Qu’est-ce que tu fais ici ?»
« Je suis venu chercher Ange », ai-je dit en essayant de garder un ton neutre. Je me
sentais soudainement gêné d’être surpris avec une autre fille.
« Oh », a dit Van. « Eh bien, c’était sympa de te voir ».
« Oui, toi aussi », a dit Ange en me retournant avant de m’emmener vers l’arrêt de bus.
« Tu la connais ? », a demandé Ange.
« Oui, depuis toujours ».
« C’est ton ex ? »
« Quoi ? Non ! Jamais de la vie ! On était juste amis »
« Vous étiez juste amis ?»
J’avais l’impression que Van marchait juste derrière nous et écoutait tout, quoi
qu’à l’alllure où nous marchions, elle aurait dû se mettre au pas de gymnastique pour
nous suivre. J’ai résisté aussi longtemps que j’ai pu à l’envie de regarder par-dessus
mon épaule, puis je n’y ai plus tenu. Il y avait plein de filles de l’école derrière
nous, mais pas Van.
« Elle était avec moi, Jose-Louis et Darryl quand nous avons été arrêtés. On jouait
au ARG ensemble. Tous les quatre, on était meilleurs amis.  »
« Et qu’est-ce qui s’est passé ?»
J’ai baissé le ton.
« Elle n’a pas aimé Xnet », ai-je expliqué. « Elle trouvait que ça nous attirerait
des ennuis. Que j’attirerais des ennuis à des gens. »
« Et c’est comme ça que vous avez arrêté d’être amis ? »
« On a juste pris des directions différentes »
nous avons fait quelques pas.
« Vous n’étiez pas, tu sais, du genre amis petit ami-petite amie ? »
« Et c’est pour ça que vous avez arrêté d’être amis ? »
« Non ! », ai-je fait. Mon visage brûlait. J’avais l’impression d’avoir l’air d’un
menteur, alors que je disais la vérité. Ange nous a arrêtés d’une secousse et a
scruté mon visage.
« Vraiment ? »
« Non, sérieusement. On était juste amis. Darryl et elle — bon, pas vraiment, mais
Darryl était raide amoureux d’elle. Il n’y aurait eu aucun moyen… »
« Mais si Darryl ne s’était pas intéressé à elle, tu aurais trouvé un moyen, hein ? »
« Non, Ange, s’il-te-plaît. Fais-moi confiance et laisse tomber. Vanessa était une
amie proche et maintenant elle ne l’est plus, et ça me fait de la peine, mais je
ne l’ai jamais vue comme ça, d’accord ? »
Elle s’est affaissée un peu.
« D’accord, d’accord. Je suis désolée. Je ne me suis vraiment jamais entendue avec
elle. On ne s’est jamais entendues de toutes les années où on s’est connues. »
« Oh oh », ai-je pensé. Voilà comment Jolu l’avait connue depuis si longtemps
alors que je ne l’avais jamais rencontrée ; il y avait quelque chose entre elle
et Van, et il ne voulait pas la faire venir autours de nous.
Elle m’a tenu longuement dans ses bras et nous nous sommes embrassés, et une
bande de filles qui nous dépassaient nous ont sifflés; nous avons rectifié notre
tenue et nous sommes dirigés vers l’arrêt de bus. Devant nous marchait Van, qui
devait nous avoir dépassés pendant notre baiser. J’ai eu l’impression d’être
un vrai connard.
Bien entendu, elle était à l’arrêt, puis dans le bus, et nous n’avons pas échangé
un mot ; pendant tout le trajet, j’ai essayé de faire la conversation à Ange, mais
l’atmosphère était tendue.
Nous avions prévu de nous arrêter pour un café puis d’aller chez Ange pour être
ensemble et « travailler », c’est-à-dire nous passer sa Xbox tour à tour pour
regarder le Xnet. La mère d’Ange rentrait tard les jeudis, jour où elle donnait
un cours de yoga et sortait dîner avec sa classe, et la soeur d’Ange était sortie
avec son copain, de sorte que nous avions toute la maison à nous. J’avais eu des
idées tordues sur ce plan depuis que nous l’avions échaffaudé.
Nous sommes rentrés chez elle, sommes montés directement dans sa chambre et avons
fermé la porte. Sa chambre était une sorte de zone sinistrée, couverte de couches
de vêtements, d’ordinateurs portables et de pièces de PCs qui nous entraient dans
les chaussettes et les pieds comme des cailloux. Son bureau était encore pire que
le sol, croûlant sous les livres et les bandes dessinées, et nous avons fini assis
sur le lit, ce qui m’allait très bien.
La gêne de croiser Van s’était quelque peu dissipée, et nous avons allumé la Xbox.
Elle était l’épicentre d’un nid de cables, dont certains filaient vers un antenne
WiFi qu’elle avait bricolée et installée sur le rebord de la fenêtre pour capter
le réseau sans fil des voisins. D’autres partaient vers une paire de vieux laptops
qu’elle avait transformés en moniteurs, juchés sur des supports et grouillants de
composantes électroniques visibles. Les écrans étaient sur les deux tables de nuit,
ce qui en faisait une excellente installation pour regarder des films ou pour
chatter depuis le lit — elle pouvait tourner les écrans de travers et se coucher
sur le flanc, et ils seraient bien orientés pour elle, de quelque manière qu’elle
se tourne.
Nous savions tous les deux pourquoi nous étions vraiment là, assis côte à côte et
serrés contre la table de nuit. Je tremblais un peu et j’avais la sensation aigüe
de la chaleur de sa jambe et de son épaule contre les miennes, mais j’avais besoin
de faire le rituel de m’authentifier sur Xnet, jeter un oeil à mes mails, et ainsi
de suite.
Il y avait un email d’un gamin dont la prédilection était de publier des vidéos
d’agents du DSI lancés dans des entreprises vraiment démentes — la dernière les
avait montrés occupés à démonter une poussette après d’un chien détecteur d’explosifs
s’y était intéressé ; ils en enlevaient les pièces avec des tournevis en pleine rue
dans la Marina pendant que les riches passaient devant la scène, en le regardant avec
de grands yeux et en s’étonnant de l’étrangeté de la chose.
J’avais publié un lien avec la vidéo, et il s’en était téléchargé un nombre de copies
complètement dingue. Il avait l’envoyée sur le mirroir Alexandria de l’Internet Archive,
en Égypte, qui hébergeait n’importe quoi gratuitement du moment que ce soit sous une
license Creative Commons qui laisse tout le monde la remixer et la partager. L’archive
américaine — dont les serveurs se trouvaient à Presidio, à quelques minutes seulement
de moi — s’était trouvée obligée d’effacer les vidéos au nom de la Sécurité nationale,
mais les archives d’Alexandrie s’étaient séparées et étaient devenue une organisation
propre prête à héberger tout ce qui embarassait les USA. Ce gosse — dont le pseudo
était Kameraspie — n’avait envoyé une vidéo encore meilleure, cette fois. Ca se passait
au portail de la mairie au Centre Civique, un grand bâtiment en forme de gâteau de
mariage, couvert de statues dans des petites alcôves, de dorures, de feuilles d’arbre
et de moulures. Le DSI avait un périmètre de sécurité autour du bâtiment, et la vidéo
de Kameraspie offrait une excellente vue de leur poste de garde, quand un type en
uniforme d’officier s’est approché, a présenté sa carte d’identité et a posé sa
serviette sur le tapis roulant du portique à rayons X.
Tout s’est bien passé jusqu’à ce que l’un des gens du DSI voie quelque chose qu’il
n’aimait pas dans l’imagerie à rayons X. Il a interrogé le Général, qui a levé les
yeux au ciel et a dit quelque chose d’inaudible (la vidéo était prise depuis l’autre
côté de la rue, apparemment avec un téléobjectif camouflé fait maison, de sorte que
la bande son enregistrait surtout les gens qui marchaient et les bruits de la
circulation).
Le Général et les types du DSI se sont lancés dans une discussion animée, et plus
ils argumentaient, plus nombreux étaient les agents du DSI aglutinés autours d’eux.
A la fin, le Général a secoué la tête avec agacement, a pointé son doigt sur la
poitrine du type du DSI, a ramassé sa serviette et a commencé à s’éloigner.
Les types du DSI lui ont hurlé dessus, mais il n’a pas ralenti. Son attitude
communiquait qu’il était complètement, totalement exaspéré.
Et c’est arrivé. Les agents du DSI ont couru après le Général. Kameraspie a ralenti
sa vidéo à partir de ce moment, pour que nous puissions bien voir, image par image
en slow-motion, le général se retournant à moitié, son expression de visage quelque
chose comme « jamais vous n’oserez me plaquer au sol », puis se muant en horreur
lorsque trois gardes géants du DSI lui sont rentrés dedans, l’ont propulsé de
travers, puis l’ont aggripé à mi-corps, comme une prise de rugby qui vous bousille
une carrière. Le Général — entre deux âges, cheveux gris acier, visage marqué et
digne — s’est écroulé comme un sac de pommes de terre, a rebondi deux fois, son
visage a frappé le trottoir et le sang a jailli de son nez.
Le DSI a ligoté le général, lui ficelant les chevilles et les poignets. Le Général
criait maintenant, il hurlait littéralement, son visage cramoisi sous le sang qui
coulait à flots de son nez. Ses jambes se sont convulsées dans le champs étroit de
la caméra. Les passants regardaient ce type dans son uniforme, qui se faisait
garoter, et l’on voyait sur son visage que c’était là le pire, cette humiliation
rituelle, cette dignité arrachée. Le clip s’est achevé.
« Oh mon cher tendre Bouddha », ai-je murmuré comme l’écran fondait au noir, en
relançant la vidéo. J’ai fait un signe de tête à Ange et lui ai montré le clip.
Elle a regardé sans un mot, la mâchoire pendant jusqu’à sa poitrine.
« Poste ça » a-t-elle dit. « Poste ça poste ça poste ça poste ça poste ça !!! »
Je l’ai publié. J’arrivais à peine à taper quand j’ai écrit mon billet, décrivant
ce que j’avais vu, ajoutant une note pour demander si quelqu’un pourrait identifier
le militaire sur la vidéo, au cas où quelqu’un saurait quelque chose à ce propos.
J’ai cliqué pour publier.
Nous avons regardé la vidéo. Nous l’avons regardée encore. Mon e-mail a sonné.
> J’ai positivement identifié ton gars — tu peux trouver sa bio sur Wikipédia.
> C’est le général Claude Geist. Il commandait la mission interarme  de maintien
> de la paix sous l’égide de l’ONU à Haïti.
J’ai vérifié la biographie. Il y avait une photographie du général à une conférence
de presse, et des notes sur son rôle dans la difficile mission à Haïti. C’était
clairement la même personne. J’ai mis le billet de blog à jour.
En théorie, c’était l’occasion pour Ange et moi de nous faire des câlins, mais ce
n’est pas ce que nous avons finalement fait. Nous avons parcouru les blogs du Xnet,
à la recherche d’autres témoignages où le DSI fouillait des gens, les brutalisait,
violait leur intimité. C’était un travaille familier, la même chose que j’avais faite
avec tous les enregistrements et les témoignages des émeutes dans le parc.
J’ai créé une nouvelle catégorie dans mon blog pour ça, AbusDAutorite, et j’ai
commencé à les catégoriser. Ange me fournissait constamment de nouveaux termes de
recherche à essayer et quand sa mère est rentrée, ma nouvelle catégorie avait
soixante-dix billets, dont la Une était constituée par l’arrestation du général
Geist à la Mairie.

J’ai travaillé tout le lendemain à mon papier sur les Best, en lisant Kerouac et
en surfant sur Xnet. J’avais prévu de retrouver Ange à l’école, mais j’avais la
pétoche à l’idée de retomber sur Van, alors je lui ai envoyé un SMS d’excuses pour
lui dire que je travaillais à mon rapport.
Toutes sortes d’excellentes suggestions pour AbusdAutorite arrivaient; des centaines,
petites et grands, photographiques ou audio. Le même se répendait. Il s’est répendu.
Le lendemain matin il y en avait encore plus. Quelqu’un a commencé un nouveau blog
intitulé AbusdAutorite qui en récoltait des centaines d’autres. Le dossier
s’épaississait. Nous étions en compétition pour les histoires les plus juteuses, les
photos les plus démentes.
L’accord avec mes parents prévoyait que je mangerais le petit déjeuner avec eux chaque
matin et que je leur parlerais de mes projets. Ils appréciaient que je lise Kerouac.
Ca avait été l’un de leurs livres préférés et il se trouvait qu’il y en avait une
édition dans la bibliothèque de la chambre de mes parents. Mon père l’a descendue
et je l’ai feuilletée. Il y avait des passages marqués au crayon, des pages cornées,
des notes dans la marge. Mon père avait vraiment adoré ce livre. Ca m’a rappelé des
temps meilleurs, quand mon père et moi pouvions discuter cinq minutes sans nous mettre
à hurler à propos du terrorisme, et nous avons passé un excellent petit déjeuner
à parler de la façon dont le roman était construit, et de toutes les aventures étranges.
Mais le lendemain matin, au petit déjeuner, ils étaient tous les deux collés à la radio.
« Abus d’Autorité — c’est la dernière mode sur le célèbre réseau Xnet de San Francisco,
et cela a capté l’attention du monde entier. Surnommé AdA, le mouvement est constitué de
“petits frères” qui surveillent les mesures anti-terroristes du Département de la
Sécurité Intérieure, en en relevant les échecs et les excès. Son cri de raliement est
une vidéo à la popularité virale où le général Claude Geist, un général trois-étoiles
à la retraite, se fait plaquer au sol par des officiers du DSI sur le trottoir devant
la mairie. Geist n’a pas fait de déclaration conernant cet incident, mais les commentaires
de jeunes agacés par la façon dont ils sont eux-mêmes traités ne se sont pas fait attendre
et sont furieux. »
« Le plus remarquable est l’attention mondiale qu’a reçu le mouvement. Des extraits de la
vidéo de Geist sont apparus en première page des journaux coréens, britanniques, allemands,
égyptiens et japonais, et les émissions du monde entier ont diffusé le clip aux heures de
grande audience. Le sujet a trouvé un souffle nouveau hier soir, lorsque le programme
d’actualités du soir de la British Broadcasting Corporation a passé un reportage spécial
sur le fait qu’aucune station ou agence de presse américaine n’avait rapporté l’incident.
Les commentaires sur le site de la BBC notent que la version de BBC Amérique n’a pas
non plus traité le sujet. »
Ils ont ensuite introduit quelques entretiens : des critiques de médias britaniques, un
gamin du Parti Pirate suédois qui a fait des remarques moqueuses sur la corruption de la
presse américaine, et un journaliste américain à la retraite vivant à Tokyo, et on ensuite
passé un court extrait d’Al-Jazeera, qui comparait les performances de la presse américain
et celles des médias d’informations en Syrie.
J’ai senti mes parents me scruter, qu’ils savaient ce que je fabriquais. Mais quand j’ai
débarassé mon assiette, j’ai vu qu’ils s’entre-regardaient. Mon père tenait sa tasse de
café tellement fort que ses mains tremblaient. Ma mère le contemplait.
« Ils essayent de nous discréditer », a finalement dit mon père. « Ils essayent de
saboter les efforts pour nous garder en sécurité. »
J’ai ouvert la bouche, mais ma mère m’a regardé dans les yeux et a secoué la tête. Je suis
donc monté dans ma chambre pour travailler à mon papier sur Kerouac. Quand j’ai eu entendu
la porte claquer deux fois, j’ai démaré ma Xbox et je me suis connecté au réseau.
> Salut M1k3y. Ici Colin Brown. Je suis producteur au programme
> d’information The National à la Canadian Broadcasting Corporation.
> Nous sommes en train de préparer un reportage sur le Xnet et nous
> avons envoyé un journaliste à San Francisco pour couvrir le sujet
> depuis là-bas. Est-ce que vous seriez intéressé à nous offrir une
> interview pour discuter de votre groupe et de ses activités ?
J’ai contemplé l’écran. Mon Dieu. Ils voulaient m’interviewer à propos de « mon groupe » ?
> Hum, non merci.
> Je préfère garder mon intimité. Et ce n’est pas “mon groupe”. Mais
> merci de faire ce reportage !
Une minute plus tard, un autre e-mail.
> Nous pouvons vous masquer et assurer votre anonymité.
> Vous vous doutez que le Département de la Sécurité Intérieure sera ravi
> de nous faire rencontrer son propre porte-parole. J’aimerais avoir
> votre version de l’histoire.
J’ai classé le e-mail. Il avait raison, mais j’aurais été fou de me prêter au jeu. Pour
ce que j’en savais, c’était un agent du DSI. J’ai lu un peu plus de Kerouac. Un autre
mail est arrivé. Même requête, mais une autre agence d’informations: KQED voulait me
rencontrer et enregistrer une interview pour la radio. Une station au Brézil. L’Australian
Broadcasting Corporation. Deutsche Welle. Toute la journée, les invitations de la presse sont
tombées. Toute la journée, je les ai déclinées poliment. Je n’ai pas beaucoup avancé dans
Kerouac ce jour-là.

« Tiens une conférence de presse » c’est ce qu’a dit Ange, comme nous étions assis à un
café près de chez elle ce soir-là. Je n’avais plus tellement envie de me rapprocher de
son école pour me retrouver coincé dans un bus avec Van.
« Quoi ? Tu es cinglée ? »
« Tu n’as qu’à le faire dans Pillage Mécanique. Juste, choisis un comptoir où on n’autorise
pas le PvP, et donne-leur une heure. Tu peux te connecter depuis ici. »
Le PvP, c’est le « Player-versus-Player », le combat entre joueurs. Certaines portions de
Pillage Mécanique sont des zones neutres, ce qui implique qu’on pourrait en théorie y
emmener une tonne de bleus de reporters sans avoir peur que des gamers les exterminent au
beau milieu de la conférence de presse.
« Je ne sais pas la première chose sur les conférences de presse »
« Oh, cherche sur Google. Je suis sûre que quelqu’un aura écrit un article sur comment
tenir une conférence de presse réussie. Franchement, si notre Président peut y arriver,
je suis sûre que toi aussi. Il a l’air d’à peine savoir nouer ses lacets sans aide. »
Nous avons commandé un rab de café.
« Vous êtes une femme très intelligente », ai-je fait.
« Et je suis belle, avec ça », a-t-elle répondu.
« Oui, il y a ça aussi ».

Chapitre 13

Chapitre 13

Ce chapitre est dédié à Books-a-Million, une chaîne de gigantesques librairies répendue dans tous le USA. Je suis entré en contact avec Books-a-million pour la première fois pendant un séjour dans un hôtel de Terre Haute, dans l’Indiana (je devais faire un discours au Rose Hulman Institute of Technology plus tard ce jour-là). Le magasin était juste à côté de mon hôtel et il me fallait vraiment de quoi lire — j’avais voyagé pendant un bon mois et j’avais lu tout ce qu’il y avait dans ma valise, et j’avais encore cinq villes à parcourir avant de rentrer chez moi. Comme je fixais les rayonnages, une libraire m’a demandé si elle
pouvait m’aider. J’ai déjà travaillé dans des librairies, et un libraire qui
connaît son affaire vaut son poids en or fin, de sorte que j’ai dit bien sûr, et que j’ai commencé à décrire mes goûts, en citant des auteurs que j’avais aimés. La libraire a souri et dit “j’ai là un livre qui vous ira comme un gant”, et elle a commencé à sortir un exemplaire de mon premier roman, “Down and Out in the Magic Kingdom”. J’ai éclaté de rire, je me suis présenté, et me suis retrouvé au beau milieu d’une conversation passionante sur la science-fiction, qui a bien failli me faire arriver en retard pour mon discours ! Books-A-Million

– “Ce sont de vraies putes”, a dit Ange, en crachant le mot. “Non, en fait, c’est une insulte aux prostituées qui travaillent dur de par le monde. C’est… c’est des profiteurs !”
Nous contemplions une pile de journaux que nous avions achetés et emportés dans le café. Ils proposaient tous des “reportages” sur la fête dans Dolores Park et chacun d’eux jusqu’au dernier en faisaient une orgie d’alcool et de drogue où des enfants avaient aggressé les policiers. USA Today décrivait le coût de l'”émeute”, y incluant le coût du lavage des résidus de gaz lacrymogène venus du bonmbardement au gaz, la marée d’attaques d’asthme qui encombrait les salles d’urgence de la ville, et le coût des procédures contre les centaines
d'”émeutiers” arrêtés. Personne ne donnait notre version des faits.
– “Bon, ceux de Xnet ont de bonnes versions, en tout cas”, ai-je dit.
J’avais enregistré un paquet de blogs et de vidéos sur mon smartphone et je les lui ai montrés. C’étaient des récits de première main de gens qui avaient été gazés et tabassés. Les vidéos nous montraient tous en train de danser, de nous amuser, montraient les discours politiques pacifiques et les slogan de “Reprenons-la”, et Trudy Doo qui parlait de nous comme étant la seule génération
qui pourrait croire dans le combat pour nos libertés.
– “Nous devons montrer ça aux gens”, a-t-elle dit.
– “Ouais”, ai-je répondu sombrement. “C’est joli, en théorie”.
– “Ben, qu’est-ce qui te fait croire que la presse ne publie jamais ce que notre
camp pense ?”
– “Tu l’as dit, c’est des putes. ”
– “Ouais, mais les putes font ce qu’elle font pour de l’argent. Ils pourraient vendre plus de journaux et de publicité s’il y avait une controverse. Tout ce qu’ils ont pour le moment, c’est de la criminalité — une controverse, c’est bien meilleur”
– “OK, bon argument. Mais alors, pourquoi est-ce qu’ils ne le font pas ? Ben les reporters arrivent à peine à lire les blogs normaux, alors tenir la trace de ceux qui sont sur Xnet… C’est n’est pas comme si c’était vraiment un endroit conçu pour les adultes.”
– “Ouais”, a-t-elle dit. “Eh bien, on peut régler ça, pas vrai ?”
– “Hein ?”
– “Ecris tout ça. Mets-le à un endroit, avec tous les liens. Un seul endroit où ils pourront aller, prévu pour que la presse le trouve, et où ils pourront avoir toute l’histoire. Mets-y des liens vers les HOWTO pour Xnet. Les utilisateurs d’Internet peuvent accéder au Xnet, pour peu qu’ils se fichent que le DSI sache ce qu’ils sont allés surfer.”
– “Tu penses que ça marcherait ?”
– “Ben, même si ça ne marche pas, ça serait un truc de constructif à faire.”
– “Pourquoi est-ce qu’ils nous écouteraient, de toute façon ?”
– “Qui est-ce qui n’écouterait pas ce que M1k3y aura à dire ?”
J’ai reposé mon café. J’ai récupéré mon smartphone et l’ai glissé dans ma poche. Je me suis levé, ai tourné les talons, et suis sorti du café. J’ai pris une direction au hasard et j’ai marché. Ma visage me paraissait serré, tout mon sang était parti à mon estomac, qui était comme chiffonné. Ils savent qui tu es, j’ai pensé. Ils savent qui est M1k3y. Si Ange avait deviné, le DSI aussi. J’étais perdu. J’avais su ça depuis qu’ils m’avaient laissé sortir du camion du DSI, qu’un jour ils viendraient pour m’arrêter et qu’ils me feraient disparaître pour toujours, pour m’envoyer là où Darryl avait disparu.
Tout était fini.
Elle m’a pratiquement plaqué au sol quand j’arrivais sur Market Street. Elle était hors d’haleine et semblait furieuse.
– “C’est quoi, ton foutu problème, Môssieur ?”
Je me suis dégagé et j’ai continué à marcher. Tout était fini.
Elle m’a agrippé à nouveau.
– “Arrête ça, Marcus, tu me fais peur. Allez, parle-moi.”
Je me suis arrêté et je l’air regardé. Elle est devenue floue devant mes yeux. Je n’arrivais à rien mettre au point. J’avais l’envie démente de sauter devant un trolleybus du Muni qui passait près de nous, au milieu de la rue. Plutôt mourir que d’y retourner.
– “Marcus !” Elle a fait quelque chose que je n’avais jamais vu faire que dans les films. Elle m’a gifflé, une claque violente en plein visage. “Parle-moi, bon sang !”
Je l’ai regardée et j’ai porté ma main à mon visage, qui me piquait fort.
– “Personne ne devrait savoir qui je suis”, ai-je dit. “Je ne peux pas dire ça plus simplement. Si tu sais, tout est fini. Une fois que les gens savent, tout est fini.”
– “Oh bon Dieu, je suis désolée. Ecoute, je sais seulement parce, ben, parce que j’ai fait du chantage à Jolu. Après la fête je t’ai suivi un moment, pour savoir si tu étais vraiment le brave type que tu avais l’air d’être ou si tu étais un tueur en série. Je connais Jolu depuis longtemps et quand je lui ai posé des questions sur toi, il s’est répendu en compliments comme si tu étais le nouveau Messie ou quelque chose, mais j’entendais bien qu’il y avait quelque chose qu’il
ne me disait pas. Ca fait une baille que je connais Jolu, il sortait avec ma grande soeur à un camp d’informatique quand il était gosse. J’ai des trucs bien crades sur lui. Je lui ai dit que je balancerais tout ça s’il ne me disait pas ce qu’il y avait.  ”
– “Et alors il t’a tout dit”
– “Non”, a-t-elle répondu. “Il m’a dit d’aller me faire voir. Et alors, je lui
ai dit quelque chose sur moi. Quelque chose que je n’avais jamais dit à personne.”
– “Quoi ?”
Elle m’a jeté un regard. A regardé autour de nous. Est revenue à moi.
– “OK. Je ne vais pas te faire jurer le secret parce que quel sens ça aurait ?
Soit je peux te faire confiance, soit je ne peux pas. L’année dernière — ” Elle s’est étranglée. “L’année dernière, j’ai volé les test standardisés et je les ai publiés sur le net. C’était juste une blage. Il se trouve que je passais devant le bureau du proviseur et je les ai vus dans son coffre-fort, et la porte était ouvert béante. Je me suis faufilée dans son bureau — il y avait six jeux de copies, j’en ai juste fourré un dans mon sac et je suis repartie. En arrivant chez moi, j’ai tout scanné et j’ai tout mis sur un serveur du Parti Pirate au Danemark”
– “C’était toi ?” me suis-je exclamé. Elle a rougi.
– “Hum. Oui.”
– “Putain de merde !” me suis-je exclamé. Ca avait été un vrai scandale. Le Bureau de l’Education avait dit que ces tests du programme “No Child Left Behind” avaient coûté des dizaines de millions de dollars à produire et qu’ils devraient dépenser toute cette fortune une nouvelle fois maintenant qu’il y avait eu une fuite. Ils avaient appelé ça de “l’édu-terrorisme”. Les média avaient spéculé sans fin sur les motivations politiques de la fuite, se demandant si c’était la protestation d’un enseignant, ou un étudiant, ou un
voleur, ou un contractuel gouvernemental désabusé.
– “C’était TOI ?”
– “C’était moi”, a-t-elle répondu.
– “Et tu as dit ça à Jolu — ”
– “Parce que je voulais qu’il soit sûr que je garderais le secret. S’il
connaissait mon secret, alors il aurait quelque chose qu’il pourrait utiliser pour me faire mettre en prison si je l’ouvrais. Donner un petit peu, recevoir un petit peu. Tit for tat, comme dans le Silence des Agneaux.”
– “Et il t’a dit”
– “Non”, a-t-elle dit. “Il n’en n’a rien fait”.
– “Mais –”
– “Alors je lui ai dit à quel point d’en pinçais pour toi. Comment je planifiais de me ridiculiser complètement et de me jeter à ta tête. Alors, là, il m’a dit.”
Je ne voyais pas quoi dire, alors. J’ai fixé mes orteils. Elle a pris mes mains et les a serrées.
– “Je suis désolée de lui avoir arraché ça. C’était à toi de décider de me dire, si tu avais voulu me le dire un jour. Ca n’était pas mes affaires –”
– “Non”, ai-je dit. Maintenant que je savais comment elle avait trouvé, je commençais à me calmer. “Non, c’est une bonne chose que tu saches. Toi. ”
– “Moi, ” a-t-elle répondu. “Ma petit personne.”
– “OK, je vivre avec. Mais il y a une autre chose.”
– “Quoi ?”
– “Il n’y a pas de façon de dire ça sans avoir l’air d’un connard, alors je vais juste le dire. Les gens qui sortent ensemble — ou quoi que ce soit qu’on fait maintenant — ils se séparent. Quand ils se séparent, ils se fâchent l’un contre l’autre. Parfois ils se haïssent même. C’est pas cool d’imaginer que ça nous arriverait à nous, mais tu sais, on doit y penser. ”
– “Je promets solennellement que rien que tu puisses jamais me faire ne me fera trahir ton secret. Rien. Baise une douzaine de majorettes dans mon lit pendant que ma mère regarde. Fais-moi écouter du Britney Spears. Bousille mon laptop, détruits-le à coup de marteau et plonge-le dans l’eau de mer. Je te jure. Rien. Jamais. ”
J’ai expiré un peu d’air.
– “Hum”, j’ai dit.
– “Ca serait un bon moment pour s’embrasser”, a-t-elle dit en levant le visage.

La nouveau grand projet de M1k3y sur Xnet était de rassembler une collection ultime de rapports sur la fête PAS CONFIANCE à Dolores Park. J’ai assemblé le site le plus grand, le plus méchant que j’ai pu, avec des sections qui montraient l’action par lieu, par heure, par catégorie — violences policières, danse, suites, chansons. J’ai uploadé tout le concert. C’est essentiellement tout ce sur quoi j’ai travaillé tout la nuit. Et la nuit suivante. Et celle d’après.
Ma boite mail débordait de suggestions de gens. Ils m’envoyaient des copines de leurs téléphones et de leurs appareils photo de poche. Puis j’ai reçu un mail d’un nom que je connaissais — Dr Eeevil (trois “e”s), l’un des principaux mainteneurs de ParanoidLinux.

> M1k3y
> J’ai suivi ton expérience avec Xnet avec grand intérêt. Ici en Allemagne, on a pas mal d’expérience sur ce qui arrive quand un gouvernement est hors de contrôle.
> Une chose que tu devrais savoir, c’est que chaque appareil photo a une “signature de bruit” unique qui peut s’utiliser pour lier une photo à un appareil. Ca veut dire que les photos que tu rediffuses sur ton site pourraient potentiellement être utilisées pour identifer les photographes, s’ils se font attraper après pour quelque chose d’autre.
> Heureusement, il n’est pas dur d’éliminer ces signatures, si tu prends la peine de le faire. Il y a un outil dans la distribution de ParanoidLinux que tu utilises qui fait ça — il s’appelle photonomous, et tu le trouves dans /usr/bin. Tu n’as qu’à lire les man pages pour la documentation. Mais c’est pas compliqué.
> Bonne chance avec ce que tu fais. Ne te fais pas chopper. Reste libre. Reste
parano.
> Dr Eeevil.

J’ai anonymisé toutes les photo que j’avais postées et que les ai remises en ligne, avec une note expliquant ce que m’avait dit Dr Eeevil pour avertir tous les autres qu’ils devaient faire pareil. Nous avions tous les mêmes installations ParanoidXbox de base, de sorte que nous pouvions tous anonymiser nos images. Il n’y avait rien
que je puisse faire avec les photos déjà téléchargées et copiées dans des caches, mais à partir de maintenant nous serions un peu plus malins. C’est là toute l’attention que j’ai accordée à cette qestion cette nuit-là, jusqu’à ce que je descende pour le petit déjeuner le lendemain matin et que je trouve ma mère avec la radio allumée sur le journal du matin de NPR.
« L’agence d’actualités arabe Al-Jazeera a publié des photographies, des vidéos et des témoignages directs des émeutes de jeunes du week-end dernier dans Mission Dolores Park», a dit le présentateur pendant que je buvais mon verre de jus d’orange. J’ai réussi à ne pas le cracher partout dans toute la pièce, mais je me suis étranglé à
moitié. « Les reporters d’Al-Jazeera » affirment que ces témoignages ont été publiés sur ce qui s’appelle « Xnet », un réseau clandestin qu’utilisent les étudiants et les sympatisants d’Al-Qaida dans la zone de la Baie. L’existence du réseau a longtemps fait l’objet de rumeurs, mais aujourd’hui marque sa première mention dans la presse
grand public.»
Ma mère a hoché la tête : « Il ne manquait plus que ça », a-t-elle dit,
« comme si la police ne nous faisait pas assez d’ennuis. Des gamins qui courent dans tous les sens en jouant aux guerrilleros et leur donnent un prétexte pour lancer une vraie répression ».
« Les blogs de Xnet ont publié des centaines de reportages et de fichiers multimédias de jeunes gens qui ont pris part aux émeutes et prétendent que leur réunion était pacifique jusqu’à ce que la police les attaque. Voici l’un de ces témoignages:»
«Tout ce qu’on faisait, c’était danser. J’ai emmené mon petit frère. Les groupes jouaient et nous parlions de la liberté, et de comment on est en train de se la faire prendre par ces connards qui disent qu’ils combattent les terroristes mais qui nous attaquent nous alors qu’on n’est pas des terroristes, on est des Américains. Je pense que c’est eux qui haïssent la liberté, pas nous. On dansait et les groupes jouaient et c’était cool et tout d’un coup les flics ont commencé nous crier de nous disperser. On a tous crié Reprenons-la !, on veut dire reprenons l’Amérique. Les flics nous ont gazés avec des
sprays au poivre. Mon petit frère a douze ans. Il a raté trois jours d’école. Mes idiots de parents disent que c’est ma faute. Et la police, alors ? On paie leurs salaires et ils sont censés nous protéger mais ils nous ont gazé sans aucune raison, gazés comme ils gazent des soldats ennemis.»
« D’autres témoignages semblables, y compris en audio et en vidéo, se trouvent sur le site d’Al-Jazeera et sur Xnet. Vous trouverez des instructions pour accéder à ce Xnet sur la page web de NPR. »
Mon père est decendu.
« Est-ce que tu utilises Xnet ? » a-t-il demandé. Il a scruté mon visage avec intensité. Je me suis senti tressaillir. « Ca sert pour les jeux vidéo », ai-je répondu. « c’est à ça que la plupart des gens l’utilisent. C’est juste un réseau sans fil. C’est ce qui se fait avec ces Xbox gratuites qui se distribuaient gratuitement l’année dernière. » Il m’a fusillé du regard. « Des jeux ? Marcus, tu n’en n’as pas conscience, mais vous aidez à se cacher des gens qui complotent des attentats et la destruction de ce pays. Je ne veux pas te voir utiliser Xnet. Plus maintenant. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? » J’ai voulu répondre.
Bon sang, j’aurais voulu le secouer par les épaules. Mais je n’en n’ai rien fait. J’ai détourné le regard. J’ai dit « Bien sûr, Papa. » Je suis allé à l’école.

D’abord, ça m’a rassuré quand j’ai découvert qu’on n’allait pas laisser M. Benson donner le cours de sciences sociales. Mais la femme qu’ils avaient trouvée pour le remplacer était mon pire cauchemar.
Elle était jeune, dans les 28 ou 29 ans, et jolie, d’une façon assez commune. Elle était blonde et parlait avec un doux accent du Sud quand elle s’est présentée à nous comme Madame Andersen. Ca m’a fait tiquer. Je ne connais pas une seule femme de moins de soixante ans qui parle d’elle-même comme « Madame ». Mais j’étais prêt à en faire abstraction. Elle était jeune, jolie, et avait l’air gentille. Ca irait sûrement.
Ca n’allait pas. « Dans quelles circonstances est-ce que le gouvernement devrait être prêt à suspendre la Charte des Droits fondamentaux ? » a-t-elle demandé, en écrivant une colonne de chiffre de un à dix.
« Jamais », ai-je dit sans attendre qu’on me donne la parole. C’était facile. « Les droits constitutionnels sont absolus »
« Ca n’est pas une vision des choses très sophistiquée ». Elle a jeté un oeil au plan de classe. « Marcus. Par exemple, supposons qu’un policier conduise une fouille illégale — il dépasse le cadre de son mandat. Il découvre des preuves indiscutables qu’un sale type a tué ton père. Ce sont les seules preuves qui existent. Est-ce que le
sale type devrait s’en sortir libre ? »
Je connaissais la répondre à cette question, mais je ne pouvais pas vraiment l’expliquer.
« Oui », ai-je finalement dit. « Mais la police ne devrait pas conduire de fouilles illégales »
« Faux », a-t-elle dit. « La conséquence d’une action de police illégale doit être une sanction disciplinaire contre le fonctionnaire, pas une punition de toute la société pour l’erreur d’un policier ».
Elle a écrit « Culpabilité criminelle » au point Un sur le tableau.
« D’autres façons dont les Droits fondamentaux peuvent s’annuler ? »
Charles a levé la main.
« Crier au feu dans un théâtre bondé ? »
« Très bien, … » elle a consulté son plan, « Charles. Il y a de nombreux cas où le
Premier Amendement, qui définit la liberté d’expression, n’est pas absolu. Faisons une
liste avec quelques exemples. »
Charles a levé la main une nouvelle fois.
« Mettre la vie d’un officier de police en danger ».
« Exact, révéler l’identité d’un policier en civil ou d’un officier de renseignements.
Très bien.»
Elle a noté.
« D’autres exemples ? »
« La sécurité nationale », a dit Charles sans attendre qu’on lui donne la parole. « La
calomnie. L’obscénité. Le détournement de mineurs. La pornographie infantile. Les recettes
pour fabriquer des bombes ».
Madame Andersen a tout noté rapidement, mais s’est arrêtée à la pornographie infantile.
« La pornogrpahie infantile n’est rien qu’un cas particulier d’obscénité ».
Je me sentais malade. Ce n’était pas ce que j’avais appris ou ce que je croyais sur mon
pays. J’ai levé la main.
« Oui, Marcus ?»
« Je ne comprends pas. Vous avez l’air de dire que la Charte des Droits est optionnelle.
C’est la Constitution. On est censé y obéir absolument. »
« C’est ce qui se dit souvent à force de trop simplifier », a-t-elle dit avec un sourire
faux. « mais en réalité, les rédacteurs de la Constitution la voyaient comme un document
vivant, qui se réviserait au cours du temps. Ils comprenaient que la République ne durerait
pas éternellement si le gouvernement en exercice ne pouvait pas gouvernement selon les
nécessités du moment. Ils n’ont jamais voulu que l’on envisage la Constitution comme une
doctrine religieuse. Après tout, ils étaient venus ici parce qu’ils fuyaient la doctrine
religieuse. »
J’ai secoué la tête.
« Quoi ? Non. C’étaient des marchands et des artisans loyaux à leur roi jusqu’à ce qu’il
institue des règlements contraires à leurs intérêts et qu’il les mette en vigueur avec
brutalité. Les réfugiés religieux étaient bien avant. »
« Certains des Pères Fondateurs descendaient des réfugiés religieux », a-t-elle dit.
« Et la Charte des Droits n’est pas quelque chose dont on choisit ce qui nous plaît ou pas.
Ce que les Pères Fondateurs combattaient, c’était la tyrannie. C’est ce que la Charte des
Droits vise à empêcher. Ils étaient une armée révolutionnaire et voulaient un ensemble de
principes auxquels tout le monde pourrait souscrire. La vie, la liberté et la recherche du
bonheur. Le droit des gens à renverser leurs oppresseurs. »
« Oui, oui » a-t-elle dit en agitant la main dans ma direction. « Ils croyaient au droit
des gens à se débarasser de leurs rois, mais… »
Charles souriait à pleines dents et quand elle a dit ceci, son sourire s’est encore élargi.
« Ils ont rédigé la Charte des Droits parce qu’ils pensaient qu’avoir des droits absolus
valait mieux que le risque que quelqu’un les leur enlève. Comme le Premier Amendement: il
est censé nous protéger en empêchant le gouvernement de créer deux sortes d’expression,
l’expression autorisée et l’expression criminelle. Ils ne voulaient pas se retrouver devant
un connard qui déciderait que tout ce qu’il trouverait déplaisant était illégal ».
Elle s’est retournée et a écrit « La vie, la liberté et la recherche du bonheur ».
« Nous sommes un peu en avance sur le programme du cours, mais vous avez l’air d’un
groupe avancé » Les autres ont ri à ces mots, nerveusement. « Le rôle du gouvernement est
d’assurer aux citoyens le droit à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur. Dans
cet ordre. C’est comme un filtre. Si le gouvernement veut faire quelque chose qui nous rend
un peu malheureux, ou qui nous prive de certaines de nos libertés, c’est possible du moment
qu’il le fait pour nous sauver la vie. C’est la raison pour laquelle la police peut vous
mettre en détention s’ils pensent que vous constituez un danger pour vous-même ou pour les
autres. Vous perdez votre liberté et du bonheur pour protéger votre vie. Tant que vous avez
la vie, vous pouvez toujours obtenir la liberté et le bonheur plus tard. »
Certains des autres avaient la main levée.
« Est-ce que ça ne veut pas dire qu’on peut nous faire n’importe quoi, tant qu’on raconte
ensuite que c’était pour nous empêcher de faire mal à quelqu’un dans l’avenir ?»
« Ouais », a dit un autre élève, « on dirait que vous dites que la sécurité nationale est
plus importante que la Constitution. »
J’étais vraiment fier de mes camarades. J’ai dit:
« Comment peut-on protéger la liberté en suspendant les droits fondamentaux ? »
Elle a secoué la tête comme si nous étions vraiment stupides.
« Les Pères Fondateurs “révolutionnaires” fusillaient les traîtres et les espions. Ils ne
croyaient pas à des libertés absolues, pas quand ça mettaient la République en péril.
Regardez, prenez ces gens du Xnet » — j’ai fait tout mon possible pour ne pas me raidir —
« ces gens qui s’appellent Brouilleurs et qui étaient dans les actualités ce matin.
Après que cette ville a été attaquée par des gens qui ont déclaré la guerre au pays,
ils se sont lancés dans le sabotage des mesures de sécurité mises en place pour attraper
les méchants et les empêcher de frapper à nouveau. Ils l’ont fait en mettant les autres
citoyens en danger et en les ennuyant…»
« Ils l’ont fait pour montrer qu’on nous enlève nos droit en prétendant les protéger !»,
ai-je dit. Bon, soit, j’ai crié. Bon Dieu, elle m’énervait tellement. « Ils l’ont fait
parce que le gouvernement traite tout le monde comme un suspect de terrorisme ».
« Alors pour prouver qu’ils ne devraient pas se faire traiter comme des terroristes »,
a crié Charles en réponse, « ils se sont mis à agir comme des terroristes ?»
Je bouillais.
« Oh pour l’amour du Ciel ! Agir comme des terroristes ? Ils ont prouvé que la
surveillance universelle était plus dangereuse que le terrorisme. Regarde ce qui s’est
passé dans le parc l’autre week-end. Ces gens étaient en train de danser et d’écouter de
la musique. En quoi est-ce que c’est du terrorisme ? »
Le professeur a traversé la pièce et s’est tenue devant moi, en se penchant au-dessus de
moi jusqu’à ce que je la boucle.
« Marcus, tu as l’air de penser que rien n’a changé dans ce pays. Tu dois comprendre que
la destruction du Bay Bridge a tout changé. Des milliers de nos amis et de nos proches sont
morts au fond de la baie. Nous devons nous unir pour faire face à l’insulte violente que notre
pays a endurée… »
Je me suis levé. J’en avait assez entendu de ces imbécilités sur « tout a changé ».
« Nous unir ? La raison d’être de l’Amérique, c’est que nous sommes un pays où les
opinions diverses sont les bienvenues. Nous sommes un pays de dissidents, de militants,
de gens qui plaquent leurs études, et de gens qui parlent librement. »
J’ai repensé à la dernière lesson de Madame Galvez et aux milliers d’étudiants de
Berkeley qui avaient encerclé le fourgon de police quand ils avaient essayé d’arrêter
un type pour distribution de tracts sur les droits civils. Personne n’avait essayé
d’arrêter les camions qui partaient avec tous les gens qui avaient dansé dans le Parc.
Je n’avais pas essayé. J’étais occupé à m’enfuir. Peut-être que quelque chose avait
changé.
« Je crois que tu sais où se trouve le bureau de Monsieur Benson », m’a-t-elle dit.
« Tu vas t’y rendre immédiatement. Je ne tolérerai pas de comportement irrespectueux
pendant mes cours. Pour quelqu’un qui prétend chérir la liberté d’expression, tu es
remarquablement prêt à couvrir de tes hurlements les opinions différents des tiennes. »
J’ai ramassé mon SchoolBook et mon sac, et je suis sorti en trombe. La porte avait un
piston à gaz, et était donc impossible à claquer, sinon je l’avais claquée. Je me suis
rendu à toute vitesse dans le bureau de Monsieur Benson. Des caméras m’ont filmées dans
mon trajet. Ma démarche était enregistrée. Les Arphids de ma carte d’étudiant diffusaient
mon identité aux senseurs du couloir.
C’était comme être en prison.
« Ferme la porte, Marcus », a dit Monsieur Benson. Il a retourné son écran pour que je
puisse voir la séquence vidéo du cours de Sciences Sociales. Il avait tout surveillé.
« Qu’est-ce que tu as à dire pour ta défense ? »
« Ca n’était pas de l’enseignement, c’était de la propagande ! Elle nous a dit que la
Constitution n’avait aucune importance ! »
« Non, elle a dit que ce n’était pas un dogme religieux. Et tu l’as attaquée comme une
espèce de fondamentaliste, une bonne illustration de son propos. Marcus, entre tous, tu
devrais comprendre que tout a changé quand le pont a sauté. Ton ami Darryl…»
« Je vous interdis de dire un mot à propos de lui», ai-je dit, hors de moi. « Vous n’êtes
pas digne d’en parler. Oui, je vois bien que tout est différent maintenant. Nous étions
un pays libre. Maintenant ce n’est plus le cas. »
« Marcus, est-ce que tu sais ce que signifie “tolérance zéro” ? »
Je me suis tassé. Il pouvait me faire expluser pour « comportement menaçant ». Cettee
mesure visait les gamins des gangs qui essayaient d’intimider leurs professeurs. Mais
évidemment il n’aurait aucun scrupule à l’utiliser contre moi.
« Oui », ai-je dit, « je sais ce que ça veut dire. »
« Je pense que tu me dois des excuses. »
Je lui ai lancé un regard. Il avait du mal à contenir un sourire sadique. Une partie
de moi voulait ramper. Elle voulait mendier son pardon et me couvrir de honte. J’ai
rejeté cette partie et décidé que je préfèrerais me faire virer que de présenter des
excuses.
« Les gouvernements sont institués par les hommes, tirent leurs justes pouvoirs
du consentement de ceux qu’ils gouvernent, et lorsque toute forme de gouvernement
devient hostile à ces buts, c’est le droit du peuple de le modifier ou de l’abolir,
et d’instituer un nouveau gouvernement, en basant ses fondations sur ces principes,
et en organisant ses pouvoirs de telle façon qu’ils concourent à sa sécurité et à
son bonheur.»
Je m’en souvenais mot pour mot. Il a secoué la tête.
« Savoir les choses par coeur n’est pas la même chose que les comprendre, fiston. »
Il s’est penché sur son ordinateur et a cliqué quelques fois. Son imprimante a
bourdonné. Il m’a donné une feuille de papier à entête toute chaude qui m’annonçait
une suspension de deux semaines.
« Je vais la transmettre à tes parents par e-mail tout de suite. Si tu es toujours
sur le domaine de l’école dans trente minutes, je te fais arrêter pour violation de
propriété privée. »
Je l’ai regardé.
« Tu n’as pas intérêt à me déclarer la guerre dans ma propre école », a-t-il dit.
« Tu ne peux pas gagner cette guerre. Va-t-en! »
Je suis parti.

Chapitre 12

Chapitre 12

Ce chapitre est dédié à Forbidden Planet, une chaîne britannique de livres de science-fiction et de fantasy, ainsi que de bandes dessinées, de jouets et de vidéos. Forbidden Planet a des magasins partout au Royaume-Uni, et a aussi des avant-postes à Manhattan et Dublin, en Irlande. Il est dangereux de poser le pied dans un Forbidden Planet — j’en échappe rarement avec mon porte-monnaie intacte. Forbidden Planet est vraiment à la pointe du mouvement qui met la gigantesque audience de science-fiction télévisée et cinématographique en contact avec des livres de science-fiction — quelque chose d’absolument critique pour l’avenir du domaine. Forbidden Planet, UK, Dublin and New York City

Madame Galvez arborait un large sourire.
– “Est-ce que quelqu’un sait d’où ceci est tiré ?”
Plusieurs personnes ont dit en choeur “la Déclaration d’Indépendance”. J’ai hoché la tête.
– “Pourquoi est-ce que tu nous a lu ça, Marcus ?”
– “Parce qu’il me semble que les Pères Fondateurs de ce pays ont dit que les gouvernements ne devraient drer qu’aussi longtmeps que nous croyons qu’ils fonctionnent pour nous, et que si nous cessons d’y croire, nous devrions les renverser. C’est bien ce que ça dit, n’est-ce pas ?”
Charles a secoué la tête.
– “C’était il y a des siècles !” a-t-il dit. “Les choses sont différentes maintenant !”
– “Qu’est-ce qui est différent ?”
– “Eh bien, pour commencer, nous n’avons plus de roi. Ils parlaient d’un gouvernement qui existait parce que l’arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père d’un vieux gâteux croyait que Dieu lui avait donné le pouvoir et avait tué tous ceux qui n’étaient pas d’accord. Nous avons un gouvernement démocratiquement élu — ”
– “Je n’ai pas voté pour eux,” j’ai dit.
– “Et ça te donne le droit de faire sauter des immeubles ?”
– “Quoi ? Qui a parlé de faire sauter quoi que ce soit ? les Yippies et les hippies et tous ces gens croyaient que le gouvernement ne les écoutait plus — regarde la façon dont ceux qui enregistraient les électeurs dans le Sud étaient traités ! Ils se faisaient tabasser, arrêter ”
– “Certains se sont fait tuer”, a dit Madame Galvez.
Elle a levé les mains et attendu que Charles et moi ne rasseyions.
– “Nous n’avons presque plus de tmps pour aujourd’hui, mais je voudrais vous féliciter tous pour l’un des cours les plus intéressants que j’aie jamais donné. C’était une excellente discussion et j’ai beaucoup appris de vous tous. J’espère que vous avez appris les uns des autres aussi. Merci à tous pour vos contributions.
Je propose un devoir optionnel pour un crédit supplémentaire à ceux qui veulent un petit défi. Je voudrais que vous m’écriviez un papier comparant la réaction politique aux mouvements pour la paix et les libertés civiles dans la zone de la Bay avec les réactions actuelles des mouvements des droits civils à la Guerre contre la Terreur. Minimum trois pages, mais aussi long que vous voudrez. Je serais intressée de voir à quoi vous arriverez.”
La cloche a sonné un moment plus tard et tout le monde a quitté la clase. J’ai traîné un moment et j’ai attendu que Madame Galvez me remarque.
– “Oui, Marcus ?”
– “C’était magnifique”, j’ai dit. “Je n’avais jamais rien su de pareil sur les années 60”
– “les années 70 aussi. Cet endroit a toujours été un bon endroit où vivre des périodes politiquement lourdes. J’ai vraiment apprécié ta référence à la Déclaration — c’était très intelligent.”
– “Merci”, j’ai dit. “Ca m’est venu comme ça. Je n’avais jamais vraiment compris ces mots avant aujourd’hui.”
-“Eh bien, voilà quelque chose que chaque professeur aimerait entendre, Marcus. “, a-t-elle répondu, et elle m’a serré la main. “Je me réjouis de lire ton papier.”

J’ai acheté le poster d’Emma Goldman en rentrant à la maison et je l’ai punaisé au-dessus de mon bureau, par-dessus un poster d’époque en noir et blanc. J’avais aussi acheté un T-shirt PAS CONFIANCE avec un montage de Grover et Elmo qui chassaient les adultes Gordon et Susan de Sesame Street à coups de pieds dans les fesses. Ca me faisait marrer. J’ai découvert plus tard qu’il y avait déjà eu une demi-douzaine de concours de graphisme en ligne pour illustrer ce slogan avec des sites comme Fark, Worth1000 et B3ta, et il y avait des centaines d’images toutes prêtes qui traînaient sur Internet et utilisables pour commercialiser des gadgets.

Maman a levé le sourcil en voyait le T-shirt, et Papa a secoué la tête et m’a fait la morale sur ne pas chercher les ennuis. J’ai eu l’impression que sa réaction confirmait un peu la justesse de mon propos. Ange m’a retrouvé en ligne  et nous avons encore flirté jusqu’à tard dans la nuit. Le camion blanc avec les antennes est revenu et j’ai éteint ma X-box le temps qu’il soit passé. Nous avions tous l’habitude de faire ça. Ange était toute frétillante à l’idée de la fête. Ca avait tout l’air d’être parti pour être géant. Il y avait tellement de groupes qui s’étaient inscrits qu’on parlait de construire une deuxième scène pour les concerts annexes.
> Comment ils ont fait pour avoir un permis pour faire du bruit dans le parc la nuit ? Il y a plein de maisons autour.
> C’est quoi per-mis ? Moi veux sa-voir plus sur vos per-mis hu-mains.
> Quoi, c’est illégal ?
> Euh, hello ? Tu t’inquiètes parce qu’on fait un truc illégal ?
> Bon argument.
> LOL.
Je me sentais toutefois un peu nerveux par anticipation. Je veux dire, j’avais un rencard avec une fille parfaitement géniale pour le week-end et je l’emmenais– enfin techniquement, c’était elle qui m’emmenait — à une rave illégale qui se tenaient au milieu d’un quartier fréquenté. Ca ne pouvait pas manquer d’être intéressant, tout du moins.

Intéressant. Les gens ont commencé à flâner en direction de Dolores Park tout au long de l’après-midi du samedi, en apparaissant au milieu des joueurs de frisbee et des maîtres qui promenaient leurs chiens. Ce n’était pas très clair comment le conert allair marcher, mais il y avait des tas de flics, en civil et en uniforme, qui traînaient dans le coin. On pouvait reconnaître les flics en civil parce que, comme Le Morveux et Taches de Rousseur, ils avaient des coupes à la Castro et des physiques du Nebraska : des types massifs avec cheveux courts et moustaches broussailleuses. Ils se promenaient, l’air gêné et mal à l’aise dans leurs shorts géants et les chemises coupées très large qui, sans aucun doute, tombaient de façon à couvrir toute la quincaillerie d’équipement pendue à leur ceinture.
Dolores Park est joli et ensoleillé, avec des palmiers, des courts de tennis, et de nombreuses collines avec des arbres normaux autour desquels courir ou sous lesquels zoner. Les sans-abris dorment là-bas la nuit, mais c’est aussi vrai de n’importe où à San Francisco.
J’ai rencontré Ange dans la rue, devant la librairie anarchiste. C’était moi qui l’avais suggéré. Retrospectivement, c’était une tentative totallement évidente d’avoir l’air cool et subversif devant cette fille, mais sur le moment j’aurais juré avoir choisi l’endroit parce que c’était un endroit pratique pour se retrouver.
Elle lisait un livre intitulé “Up Against the Wall Motherfucker” quand je suis arrivé.
– “C’est du joli”, j’ai dit. “Tu parles à ta mère sur ce ton ?”
– “Ma mère ne se plaint pas”, a-t-elle répondu. “En fait, c’est l’histoire d’un groupe de gens comme les Yippies, mais de New York. Ils utilisaient tous ce mot en guise de nom de famille, comme ‘Ben M-F.’ L’idée était d’avoir un groupe de gens qui fassent l’actualité, mais avec des noms absolument impossibles à imprimer. Juste pour embêter les média. Assez marrant, vraiment.”
Elle a reposé le livre sur son rayonnage et je me suis demandé si je devais la serrer dans mes bras. En Californie, les gens font ça tout le temps pour se dire bonjour ou au revoir. Sauf quand ils ne le font pas. Et parfois, ils font des baisers sur les joues. C’est très perturbant.
Elle a réglé la question en m’attrapant pour te serrer dans ses bras et en tirant ma tête pour me m’embrasser énergiquement sur la joue, puis en soufflant dans mon cou. J’ai rigolé et je l’ai repoussée.
– “Tu veux un burrito ?”, ai-je demandé
– “Tu poses la question, ou tu énonces l’évidence ?”
– “Ni l’un ni l’autre, c’est un ordre.”
J’ai acheté quelques autocollants amusants qui disaient CE TÉLÉPHONE EST SUR ÉCOUTE et avaient juste la bonne taille pour se coller sur les combinés des téléphones payats qui s’alignaient encore le long des rues de la Mission, parce que c’était le genre de quartier où tout le monde ne peut pas forcément se payer un téléphone cellulaire.
Nous avons marché dans l’air de la nuit. J’ai décrit à Ange à quoi ressemblait le parc quand je l’avais quitté.
– “Je parie qu’ils ont des centaines de ces camions stationnés juste derrière le coin de la rue.”, a-t-elle dit.  “Pour mieux t’envoyer en cabane”.
– “Hum. ” J’ai regardé autour de moi. “J’aurais vaguement espéré que tu dirais quelque chose comme ‘Oh, il n’y a aucune chance pour qu’ils y fassent quoi que ce soit'”.
– “Je ne pense pas que ça soit l’idée. L’idée est de mettre plein de civils dans une position où les flics devront décider, est-ce qu’on les traite comme des gens normaux ou comme des terroristes ? C’est un peu comme le brouillage, mais avec de la musique à la place des gadgets. Tu fais des brouillage, n’est-ce pas ?”
Parfois j’oublie que tous mes amis ne savent pas que M1k3y et Marcus sont la même personne.
– “Ouais, un petit peu”, ai-je répondu.-
– “Ben ça c’est comme du brouillage, mais avec des super groupes”.
– “Je vois”
Les burritos de la Mission sont une institution. Ils ne coûtent pas cher, sont gigantesques et délicieux. Imanginez un tube de la taille d’un obus de bazooka, rempli de viande grillée épicée, de guacamole, de salsa, de tomates, de fèves sautées, de riz, d’oignon et de coriandre. Ils ont le même rapport avec Taco Bell qu’une Lamborghini a à une voiture jouet. Il y a environ deux cents stands à burrito dans la Mission. Ils sont tous héroïquement moches, avec des sièges inconfortables, un minimum de décor — des posters des offices de tourisme mexicains aux couleurs passées, des Jésus électriques et des hologrammes de la Vierge Marie — de de la musique Mariachi à pleins tubes. Ce qui les distingue, essentiellement, c’est de quel genre de viande exotique ils remplissent leurs produits. Les coins vraiment authentiques ont de la cervelle et de la langue, ce que je ne commande jamais, mais c’est sympa de savoir qu’il y en a.
L’endroit où j’allais avait à la fois de la cervelle et de la langue, que nous n’avons pas commandé.Je me suis pris un carne asada e telle a pris un émincé de poulet et nous nous sommes chacun pris un grand gobelet d’horchata. Dès que nous nous sommes assis, elle a déroulé son burrito et a sorti une petite bouteille de son sac à main. C’était une petite flasque d’aérosol en acier inoxidable qiu ressemblait parfaitement à un spray au poivre d’autodéfense. Elle l’a braqué sur les entrailles de son burrito et a vaporisé un fin brouillard rouge et huileux. J’en ai respiré une bouffée, et ma gorge s’est fermée et mes yeux se sont remplis de larmes.
– “Qu’est-ce que tu fais à ce malheureux burrito sans défense ?”
Elle m’a lancé un sourire malicieux.
– “Je suis accroc aux épices, ” a-t-elle dit. “C’est de l’huile de capsaïcine en vaporisateur”.
– “Capsaïcine –”
– “Oui, c’est le principe actif des sprays au poivre. Ceci est en gros un spray au poivre, mais légèrement dilué. Tu peux imaginer des gouttes pour les yeux Cajun, si ça t’aide à conceptualiser.”
Mes yeux mont brûlé rien qu’à y penser.
– “Tu plaisantes”, j’ai dit. “Tu ne vas jamais manger un truc pareil”.
Ses sourcils sont montés.
– “Ca a l’air d’un défi, fiston. Regarde-moi faire”.
Elle a roulé de burrito avec le même soin qu’un junkie roulerait son joint, en repliant les bouts à l’intérieur, et en le renroulant finalement dans le papier d’aluminium. Elle a déchiré une extrémité et a porté le burrito à la bouche, en faisant une pause juste devant ses lèvres.
Jusqu’au moment où elle a mordu dedans, je ne croyais pas qu’elle allait le faire. Je veux dire, c’était pratiquement une arme anti-personnelle tartinée sur son dîner. Elle a mordu dedans. Mâché. Avalé. Elle donnait toute l’apparence de manger un excellent dîner.
– “Tu veux un morceau ?”, a-t-elle demandé innocemment.
– “Ouais”, j’ai dit. J’aime la nourriture épicée. Je commande toujours les curries qui ont quatre poivrons sur le menu des restaurants pakistanais. J’ai pelé un peu plus d’aluminium et pris une grosse bouchée. Grosse erreur. Vous voyez cette sensation quand vous mordez dans du raifort ou du wasabi ou un truc du genre, et que vous avez l’impression que vos sinuses se ferment en même temps que votre trachée, en enfermant dans votre tête avec de l’air nucléairement chaud qui essaye de sortir par les yeux et les narires ? Cette impression que de la vapeur va sortir de vos oreilles comme dans un dessin animé ? Là, c’était bien pire. C’était comme de se mettre la main dans un four pré-chauffé, sauf que ça n’aurait pas été votre main, mais tout l’intérieur de votre tête, avec l’œsophage et tout jusqu’à l’estomac. Tout mon corps a explosé de sueur et je me suis étranglé sans fin.
Sans un mort, elle m’a tendu mon horchata, et j’ai réussi à me planter la paille dans la bouche et à aspirer fort, en avalant la moitié en un coup.
– “Donc, il y a une échelle, l’échelle de Scoville, que nous autres amateurs d’épices utilisons pour dire à quel point un poivre est fort. La capsaïcine pure est à environ 15 millions à l’échelle de Scoville. Le Tabasco est à 2500. Le spray au poivre est à un honnête 3 millions. Ce truc-là n’est qu’à un malheureux cent milles, à peu près aussi fort qu’un Scotch Bonnet Pepper. Je m’y suis habituée en environ un an. Certains des vrais durs arrivent à un demi million à peu près, deux cent fois plus fort que le Tabasco. C’est assez démentiellement fort. A une température de Scoville pareille, le cerveau est saturé d’endorphines. c’est mieux pour se faire plâner que le hash. Et c’est bon pour la santé. ”
Je commençais à récupérer mes sinus et à pouvoir respirer sans ouvrir la bouche.
– “Bien sûr, tu te prends un cercle de feu féroce quand tu vas aux toilettes”, elle a dit en me faisant un clin d’oeil. Ouch.
– “Tu es dingue”, j’ai dit.
– “Tu peux parler, ton hobbie est de construire des laptops et de les exploser à coups de marteau”
– “Touché”, ai-je dit en touchant mon front.
– “Tu en veux encore ?”, a-t-elle dit en me tendant son burito
– “Je passe mon tour”, ai-je dit, assez vite pour que nous riions tous les deux.
Quand nous sommes sortis du restaurant et avons mis le cap sur le parc Dolorès, elle a passé son bras autour de ma taille, et j’ai découvert qu’elle avait juste la bonne taille pour que mon bras passe autour de ses épaules. C’était une nouveauté. Je n’avais jamais été un type baraqué, et les filles avec qui j’étais sorti avaient toutes ma taille — les adolescentes grandissent plus vite que les garçon, ce qui est une ruse cruelle de la nature. C’était chouette. Je me sentais bien.
Nous avons tourné le coin de la 20ème rue et marché en direction de Dolores. Avant même d’avoir fait un pas, nous pouvions sentir la rumeur. C’était comme le bourdonnement d’un million d’abeilles. Il y avait une grosse foule qui s’écoulait en direction du parc, et quand j’ai regardé dans cette direction, j’ai vu que c’était environ cent fois plus peuplé que quand j’en étais parti pour rencontrer Ange.
Cette vision m’a échauffé le sang. C’était une nuit belle et fraîche et nous étions sur le point de faire la fête, faire une super fête, faire la fête comme s’il n’y avait pas de lendemain. “Buvez, mangez et soyez heureux, car demain nous mourrons”. Sans rien dire, nous somes partis au trot. Il y avait beaucoup de flics, le visage tendu, mais qu’est-ce qu’ils pouvaient bien faire ? Il y avait beaucoup de monde dans le parc. Je ne suis pas très bon à compter les foules. Les journaux citeraient plus tard les organisateurs en annonçant 20000 personnes ; les flics disaient 5000. Ca voulait peut-être dire qu’il y avait eu 12500 personnes.
Qu’importe. Ca faisait la plus grande foule dont j’aie jamais fait partie, dans le cadre d’un événement non annoncé, non autorisé, et illégal. Nous étions au milieu de la foule en un instant. Je n’en jurerais pas, mais je ne pense pas qu’il y ait eu quelqu’un de plus de 25 ans dans cette cohue. Tout le monde souriait. Il y avait des pré-adolescents de 10 ou 12 ans, et ça me rassurait. Personne ne ferait rien de trop stupide avec des gamins si jeunes dans la foule. Personne ne veut voir des enfants blessés.
Ca allait être une glorieuse nuit de printemps de fête. Je me suis dit que le truc à faire serait de pousser en direction des courts de tennis. Nous nous sommes frayé un chemin à travers la foule, et pour rester ensemble nous nous sommes pris la main. Seulement, ne pas nous perdre ne nous obligeait pas à entrelacer nos doigts. Ca, c’était strictement pour le plaisir. C’était très plaisant. Les groupes étaient tous à l’intérieur des courts de tennie, avec leurs guitares et leurs mixers et les claviers et même une batterie. Plus tard, sur Xnet, j’ai trouvé un flux Flickr où on les voyait passer tout cet équipement en contrebande, pièce par pièce, dans les sacs de sport et sous leurs manteaux. Dans le lot, il y avait de gigantesques haut-parleurs, le genre que vous voyez dans les magasins de pièces détachées de voitures, et au milieu, un pile de… batteries de voitures. J’ai ri. Génial ! Voilà comment ils allaient alimenter leurs amplis.
D’où je me tenais, je voyais que c’étaient les cellules d’une voiture hybride, une Prius. Quelqu’un avait éviscéré une éco-mobile pour alimenter l’amusement de cette nuit. Les batteries continuaient à l’extérieur des courts, s’empilaient contre un grillage, pendaient aux gradins par des fils passés à travers les maillons des chaînes. J’ai compté — 200 batteries ! Bon Dieu ! Ces trucs pesaient une tonne, en plus. Il n’y aurait eu aucun moyen d’organiser tout ça sans e-mails, wikis et listes de diffusion. Et des gens aussi intelligents n’auraient jamais fait ça sur l’Internet public. Tout ça s’était tenu sur Xnet, j’aurais parié mes bottes et ma selle.
Nous avons nous sommes laissés balotter dans la foule pendant un moment pendant que les groupes s’accordaient et discutaient entre eux. J’ai vu Trudy Doo au loin, dans l’un des courts de tennis. Elle avait l’air d’être en cage, comme une catcheuse professionelle. Elle portait un marcel déchiré et ses cheveux formaient des dread longues d’un rose fluorescent qui lui descendaient jusqu’à la taille. Elle portait des pantalons de camouflage de l’armée et d’énormes bottes gothiques avec des protections en acier sur les orteils. Comme je regardais, elle a ramassé une lourde veste de moto, usée comme un costume de catcheur, et l’a endossé comme une armure. C’était probablement une armure, j’ai réalisé. J’ai essayé de lui faire signe, pour impressioner Ange, j’imagine, mais elle ne m’a pas vu et je me suis pris l’air d’un idiot, alors j’ai arrêté. L’énergie de la foule était impressionnante. On entend des gens parler de “vibrations” ou “d’énergie” pour des grands groupes de gens, mais avant d’en avoir fait l’expérience, vous pensez probablement ce que c’est un figure de style. Ce n’en n’est pas une. C’est les sourires, contagieux et larges comme des pastèques, sur tous les visages. Tout le monde qui danse vaguement au son d’un rythme que personne n’entend, balançant des épaules. Les démarches roulantes. Les blagues et les rires. Le ton de chaque voix tendu et excité, comme des fusées d’artifices prêtes à décoller. Et on ne peut s’empêcher d’en faire partie. Parce qu’on en fait partie.
Le temps que les goupes se lancent, j’étais stone à la foule. Le premier content était une sorte de turbo-folk serbe, sur lequel je ne voyais pas comment danser. Je sais dancer exactement deux types de musique : la trance (bougez dans tous les sens et laisser la musique vou dicter les mouvements) et le punk (jetez-vous dans tous sens et débattez-ous jusqu’à ce que vous soyiez blessé, épuisé, ou les deux). Le concert suivant était un groupe de hip-hop de Oakland accompagnés par un groupe de trash metal, ce qui donnait mieux que ce qu’on pourrait croire. Puis du pop genre chewing-gum. Et alors les Speedwhores sont montées sur scène, et Trudy Doo a pris le micro.
– “Je m’appelle Trudy Doo et si vous me faites confiance vous êtes idiot. J’ai trente-deux ans et c’est trop tard pour moi. Je suis perdue. Je suis prisonnière de la vieille mentalité. Je crois toujours que ma liberté est garantie et je laisse des gens me l’arracher. Vous êtes la première génération élevée dans l’Amérique du Goulag, et vous connaissez le prix de votre liberté au centime près !”
La foule a rugit. Elle joutait des petits accords nerveux et irréguliers sur sa guitare et sa bassiste, une fille obèse énorme coiffée en lesbienne, avec des bottes encore plus énormes et un sourire à ouvrir des bouteilles de bière, jouait déjà fort et vite. J’avais envie de sauter sur place. J’ai sauté sur place. Ange a sauté avec moi. Nous transpirions avec abandon dans le soir, qui fumait de sueur et de fumée de hashish. Des corps chauds s’écrasaient les uns sur les autres de tous côtés. Ils sautaient sur place eux aussi.
– “Ne faites pas confiance à ceux de plus de 25 ans !”, a-t-elle crié.
Nous avons rugi. Nous n’étions plus qu’une gorge animale géante, hurlante.
– “Ne faites pas confiance à ceux de plus de 25 ans ! Ne faites pas confiance à ceux de plus de 25 ans ! Ne faites pas confiance à ceux de plus de 25 ans !”
Elle a frappé quelques accords durs sur sa guitare et l’autre guitariste, une fille minuscule avec un visage couvert de piercings, s’est jointe à elle en improvisant, partant en whiiii-diii-wiiidiiii-diii-dii dans les aigus, au-delà de la douxième frette.
– “Cette ville est à nous ! Ce pays est à nous. Aucun terroriste ne nous le prendra tant que nous restons libres. Quand nous cessons d’être libres, les terroristes on gagné ! Reprenez-la ! Reprenez-la ! Vous êtes assez jeunes et stupides pour ne pas savoir que vous ne pouvez pas gagner, alors vous êtes les seuls à pouvoir nous conduire à la victoire ! Reprenez-la !
– “REPRENONS-LA !”, avons-nous rugi.
Elle s’est lancée dans un solo sur sa guitare. Nous avans hurlé et alors c’est devenu vraiment BRUYANT.

J’ai dancé jusqu’à ce que je sois trop fatigué pour faire un pas de plus. Ange a dansé à mes côtés. Techniquement, nous avons frotté nos corps couverts de sueur l’un contre l’autre pendant des heures, mais croyez-le ou non, je ne me suis pas excité pour autant. Nous dansions, perdus dans le rythme, la saturation et les cris — REPRENEZ-LA ! REPRENEZ-LA !
Quand je n’ai plus pu danser, j’ai pris sa main et elle a serré la mienne comme si je l’empêchais de tomber du haut d’un immeuble. Elle m’a remorqué vers le bord de la foule, où elle était moins dense et où il faisait plus frais. Là-dehors, sur à la limite de Dolores Park, nous étions dans l’air froid et la sueur sur nos corps a instantanément paru glaciale. Nous avons grelotté et elle a jeté ses bras autour de ma taille.
– “Réchaufe-moi !”, a-t-elle exigé.
Je n’avais pas besoin qu’on m’explique. Je l’ai serrée dans mes bras. Son coeur faisait écho aux coups de batterie rapides de la scène — du breakbeat maintenant, rapide, furieux et snas paroles. Elle répendait l’odeur de sa sueur, un musc aigu qui sentait très bon. Je savais que moi ausi je sentais la sueur. Mon nez pointait sur le haut de sa tête, et son visage était juste sur ma clavicule. Elle a passé ses mains autour de mon cou et tiré. “Descends par ici, je n’ai pas emporté d’échelle”, voilà ce qu’elle a dit et j’ai essayé de sourir, mais c’est difficile de sourire en embrassant quelqu’un.
Comme je disais, j’avais embrassé trois filles dans ma vie. Deux d’entre elles n’avaient jamais embrassé personne avant moi. Une avait eu des petits amis depuis qu’elle avait 12 ans. Elle avait des problèmes.
Aucune n’embrassait comme Ange. Elle rendait sa bouche toute entière douce, comme l’intérieur d’un qartier de fruit, et elle n’a pas précipité sa langue dans ma bouche, mais elle l’y a introduite doucement, et a aspiré mes lèvres dans sa bouche en même temps, de sorte que c’était comme si ma bouche et la sienne se confondaient. Je me suis entendu gémir, je l’ai saisie et je l’ai serrée plus fort. Lentement, doucement, nous nous sommes alongés dans l’herbe. Nous nous sommes étendus sur le flanc et nous sommes agripés l’un à l’autre en nous embrassant encore et encore. Le monde a disparu et seuls les baisers sont restés.
Mes mains ont trouvé ses fesses, sa taille. Le bord de son T-shirt. Son ventre tout chaud, son nombril tout doux. Ils se sont déplacés plus haut.
– “Pas ici”, a-t-elle dit, “allons par là-bas”. Elle a pointé du doigt de l’autre côté de la rue en direction de l’église blanche qui donne leur nom au parc Dolorès et à la Mission. En nous tenant les mains, nous avons traversé jusqu’à l’église. Elle avait de grosses colonnes devant sa façade. Elle m’a plaqué contre l’une d’entre elles et a tiré on visage vers le sien à nouveau. Mes mains sont vite et retournées franchement sur son t-shirt. Je les ai passées sur sa poitrine. “Ca s’ouvre dans le dos”, a-t-elle murmuré dans ma bouche. J’avais une érection qui aurait pu couper du verre. J’ai bougé mes mains dans son dos, qui était fort et large, et j’ai trouvé la fermeture avec mes doigts tremblants. Je me suis battu un moment avec en pensant à toutes ces blagues sur les garçon incapables d’ouvrir des soutien-gorge. J’était mauvais à ce jeu. Et alors le crochet s’est libéré brusquement. Elle s’est exclamée dans ma bouche. J’ai passé mes mains sur son corps, en sentant l’humidité de ses aisselles — ce qui était sexy et pas du tout dégoûtant pour je ne sais quelle raison — puis en effleurant le bord de ses seins.
C’est alors que les sirènes ont retenti.
Elle étaient plus fort que quoi que ce soit que j’aie jamais entendu. Un son comme une sentation physique, comme quelque chose qui vous soufflerait de vos pieds. Un son aussi fort que ce que vos oreilles peut supporter, et encore plus fort.
– “DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT” a dit une voix, comme si Dieu avait fait la fête dans mon crâne. “CE RASSEMBLEMENT EST ILLÉGAL. DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT.”
Le groupe avait arrêté de jouer. Le bruit de la foule de l’autre côté de la rue a changé. J’ai eu peur. J’ai entendu un clic quand les systèmes de haut-parleurs de voitures et de batteries de voitures dans le court de tennis se sont allumés.
– “REPRENEZ-LA”
C’était un cri de défi, comme quand on hurle par-dessus le bruit des vagues ou quand on crie du haut d’une falaise.
– “REPRENEZ-LA”
La foule a grogné, un son qui m’a fait dresser les poils sur la nuque.
– “REPRENEZ-LA !” Ils psalmodiaient. “REPRENEZ-LA ! REPRENEZ-LA ! REPRENEZ-LA !”
Les policiers se sont mis en ligne, portant des boucliers en plastique, couverts de casques à la Dark Vador qui leur couvraient le visage. Chacun d’eux avait une matraque noire et un et des lunettes infra-rouge. Ils avaient l’air de soldats dans un film de guerre futuriste. Ils ont tous fait un pas à l’unisson et chacun d’eux a frappé sa matraque sur son bouclier, un bruit de craquement comme si la terre s’ouvrait. Une autre pas, un autre craquement. Ils étaint partout dans le parc et se rapprochaient, maintenant.
– “DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT”, a répété la voix de Dieu.
Il y avait maintenant des hélicoptères qui nous survolaient. Pas de projecteurs, par contre. Les lunettes infrarouge, oui. Evidemment. Ils avaient des viseurs à infra-rouge dans le ciel, aussi. J’ai tiré Ange en arrière contre l’entrée de l’église, nous éloignant des flics et des hélicos.
– “REPRENEZ-LA !”, a rugi le système de haut-parleurs.
C’était le cri de rébellion de Trudy Doo et j’ai entendu sa guitare saturer quelques accords, et son batteur jouer, puis cette grosse basse profonde.
– “REPRENONS-LA !” a répondu la foule, et ils sont sortis du parc en direction des lignes de police comme un jet de vapeur.
Je n’ai jamais été dans une guerre, mais maintenant je pense que je vois à quoi ça peut ressembler. Ce que ça fait quand des gosses terrorisée chargent une force ennemie à travers un champs, sachant ce qui les attend, fuyant, hurlant, beuglant.
– “DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT”, a dit la voix de Dieu. Elle venat des camions stationnés tout autours du parc, des camions qui s’étaient mis en place dans les dernières secondes. C’est alors que le brouillard est tombé. Il venait des hélicoptères, et nous avons été pris juste à sa limite. Ca m’a fait sentir comme si le haut de ma tête allait tomber. Mes sinus me faisaient l’impression d’avoir été percés par des pics à glace. Ca faisait dégouliner et gonfler mes yeux, et fermer ma gorge. Du spray au poivre. Pas 100 mille Scoville. Un million et demi. Ils avaient gazé la foule. Je n’ai pas vu ce qui s’est passé ensuite, mais je l’ai entendu, par-dessus le bruit d’Ange et moi qui nous étranglions et nous agrippions l’un à l’autre. D’abord, les bruits de toux et de vomi. La guitare, la batterie et la basse se sont arrêtés brusquement. Et la toux. Et les cris. Les crix ont duré longtemps. Quand j’ai pu voir à nouveau,les flics avaientrelevé leurs lunettes sur le front et les hélicoptères inondaient Dolores Park de tant de lumière qu’il avait l’air de faire jour. Tout le monde regardait le Parc, ce qui était une bonne nouvelle, parce que quand les lumières se sont allumées comme ça, nous étions absolument visibles.
– “Qu’est-ce qu’on fait ?” a demandé Ange.
Sa voix étaient serrée et terrorisée. Je n’ai pas osé parler pendant un moment. J’ai avalé masalive quelques fois.
– “On part en marchant”, j’ai dit. “C’est la seule chose que nous puissions faire. On marche. Comme si nous passions juste par là. On descend Dolores, on tourne à gauche et on remonte vers la 16ème rue. Comme si on passait juste par là. Comme si on n’avait rien à voir avec tout ça.”
– “Ca ne va jamais marcher”, a-t-elle dit.
– “C’est tout ce qu’on peut faire.”
– “Tu ne penses pas qu’on devrait filer ventre à terre ?”
– “Non,” ai-je répondu. “Si on court, ils vont nous poursuivre. Peut-être que si on marche, ils se diront qu’on n’a rien fait et qu’ils nous laisseront tranquilles. Ils ont des tas de gens à arrêter. Ca va les occuper un bon moment .
La parc était une masse de corps qui se roulaient, adolescents et adultes se tenant le visage et étouffant. Les flics les traînaient par les aisselles, leur entravaient les poignets avec des menottes en plastique, et les lançaient dans les camions comme des paquets de linge.
– “OK ?”, ai-je demandé.
– “OK”, a-t-elle répondu.
Et c’est précisément ce que nous avons fait. Marché, la main dans la main, rapidement comme si nous avions à faire, comme deux personnes qui veulent éviter toute forme de désorde que quelqu’un d’autre causerait. Le genre de démarche que l’on adopte quand vous faites semblant de ne pas voir un mendiant, ou que vous ne voulez pas être entraîné dans une bagarre de rue. Ca a marché. Nous avons atteint le coin, l’avons tourné, et avons continué. Aucun de nous n’a osé parler pendant deux pâtés de maison. Alors, j’ai laissé s’écouler un filet d’air dont je n’avais même pas eu conscience que je le retenais. Nous sommes arrivés sur la 16ème rue et avons tourné en direction de Mission Street. En temps normal, c’est un quarter assez effrayant un samedi soir à 2 heures du matin. Cette nuit c’était un soulagement — les bons vieux drogués, prostituées, dealers et ivrognes habituels. Psa de flics avec des matraques, pas de gaz.
– “Hum”, ai-je dit en respirant l’air de la nuit. “Café ?”
– “Maison”, a-t-elle répondu. “Je crois maison, pour lemoment. Café, plus tard”.
– “Ouais”, ai-je acquiescé.
Elle habitait plus haut dans Hayes Valley. J’ai repéré un taxi qui roulait vers nous et l’ai appelé. C’était en soi un petit miracle — il y a rarement un taxi quand on en a besoin dans San Francisco.
– “Tu as ce qu’il faut pour rentrer ?”
– “Oui”, a-t-elle répondu. Le chauffeur nous a dévisagés à travers sa vitre. J’ai ouvert la portière arrière pour qu’il ne puisse pas repartir.
– “Bonne nuit”, ai-je dit.
Elle a passé ses mains derrière ma tête et a tiré mon visage vers le sien. Elle m’a embrassé fort sur la bouche, sans rien de sexuel, mais ça en était d’autant plus intime.
– “Bonne nuit”, a-t-elle murmuré dans mon oreille, et elle s’est glissée dans le taxi.
Titubant, les yeux en larmes, brûleant de honte pour avoir abandonné tous ces amis de Xnet à la merci des agents du DSI et de la police de San Francisco, je me suis mis en route pour la maison.

Le lundi matin, Fred Denson était derrière le bureau de Madame Galvez.
– “Madame Galvez ne donnera plus ce cours”, a-t-il dit quand nous nous sommes tous installés.
Ils avait cette expression de contentement de soi que j’ai reconnue immédiatement. Sur un présentiment, j’ai jeté un coup d’oeil à Charles. Il souriait comme si c’était son anniversaire et qu’il avait reçu le plus beau cadeau de monde. J’ai levé la main.
– “Pourquoi pas ?”
– “La procédure du décannat est de ne discutter les problèmes relatifs aux employés qu’avec l’employé et le comité de discipline”, a-t-il dit sans même tenter de cacher à quel point ça lui faisait plaisir de dire ça. “Nous commençons un nouveau sujet aujourd’hui, sur la sécurité nationale. Vous avez les nouveaux documents dans vos SchoolBook. Veuillez les ouvrir et passer à la première page.”
La première page était frappée du sceau du Département de la Sécurité Intérieure, avec le titre : CE QUE TOUT AMÉRICAIN DEVRAIT SAVOIR SUR LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE. J’aurais voulu jeter mon SchoolBook par terre.

J’avais prévu de rencontrer Ange à un café de son quartier après l’école. J’ai sauté dans un BART et je me suis retrouvé assis derrière deux types en costume. Ils lisaient le San Francisco Chronicle, qui titrait en pleine page sur un article détaillant la mort de l'”émeute des jeunes” au Mission Dolores Park. Ils bavardaient et caquetaient sur le sujet. Et l’un d’eux a dit à l’autre, “C’est comme si on leur avait lavé le cerveau ou quoi. Bon Dieu, est-ce qu’on a jamais été aussi stupide, nous ?” Je me suis levé et suis allé m’assseoir sur un autre siège.

Chapitre 11

Chapitre 11

Ce chapitre est dédié à la librairie universitaire de l’université de Washington, dont la section de science-fiction rivalise avec bien des boutiques spécialisées, grâce au regard acéré et au dévouement du spécialiste de science-fiction, Duane Wilkins. Duance est un vrai fan de science fictions — je l’ai rencontré pour la première fois à la convention mondiale de science fiction à Toronto en 2003 — et ça se voit au choix éclectique et éduqué présenté en vitrine. Un bon indicateur d’une bonne librairie est la qualité des “critiques en vitrine” — les petits bouts de carton fichés dans les étagères avec des critiques écrites (souvent à la main) par le personnel et qui chantent les mérites de livres que vous risqueriez de rater autrement. L’équipe de la bibliothèque universitaire a clairement bénéficié du mantorat de Duane, puisque les critiques sur ses étagères sont sans rivales. The University Bookstore 4326 University Way NE, Seattle, WA 98105 USA +1 800 335 READ

Jolu s’est levé.
– “Ca commence ici, les gars. Voilà comment on saura dans quel camp vous êtes. Vous pouvez très bien ne pas vouloir vous battre dans les rues et vous faire arrêter pour vos opinions, mais si vous avez des opinions, ça nous le montrera. Ceci va créer le réseau de confiance qui nous dira qui est des nôtres et qui ne l’est pas. Si nous voulons ravoir notre pays un jour, nous devons le faire. Nous devons faire quelque chose dans ce genre.”
Quelqu’un dans l’audiance — c’était Ange — avait la main levée, une bouteille de bière dedans.
– “Alors traitez-moi d’imbécile, mais je ne pige rien de toute ça. Pourquoi est-ce que tu veux qu’on fasse ça ?”
Jolu m’a jeté un coup d’oeil, et je lui ai rendu son regard. Ca semblait tellement évident quand nous l’avions organisé.
– “Xnet n’est pas seulement une façon de jouer à des jeux gratuits. C’est le dernier réseau de communication ouvert d’Amérique. C’est la dernière façon qui reste de communiquer sans se faire espionner par le DSI. Pour qu’il fonctionne, nous devons savoir que celui à qui on parle n’est pas un barbouze. Ca signifie que nous devons savoir que celui à qui nous envoyons des messages est bien celui que nous pensons qu’il est. C’est pourquoi vous êtes ici. Vous êtes tous là parce que nous vous faisons confiance. Je veux dire, vraiment confiance. Nous mettrions nos vies entre vos mains. ”
Certains ont grogné. Ca avait l’air mélodramatique et stupide. Je me suis redressé.
– “Quand les bombes ont explosé”, j’ai dit, et alors quelque chose s’est serré dans ma poitrine, quelque chose qui faisait mal. “Quand les bombes ont explosé, nous étions quatre qui nous sommes fait attraper vers Market Street. Pour je ne sais quelle raison, le DSI a décidé que ça faisait de nous des suspects. Ils nous ont mis des sacs sur la tête, embarqués sur un bateau et interrogés pendant des jours. Ils nous ont humiliés. Ils se sont amusés avec nous. Et alors, ils nous ont relâchés. Tous, sauf un. Mon meilleur ami. Il était avec nous quand ils sont ont ramassés. Il était blessé et avait besoin d’un médecin. Il n’est jamais sorti. Ils disent qu’ils ne l’ont jamais vu. Ils disent que si nous parlons de ça à quiconque, ils nous arrêteront et nous feront disparaître. Pour toujours”.
Je tremblais. J’avais honte. Cette putain de honte. Jolu avait sa lampe braquée sur moi.
– “Bon Dieu”, j’ai dit. “Vous autres êtes les premières personnes à qui j’ai raconté. Si cette histoire se répend, vous pourrez être sûrs qu’ils sauront qui l’a racontée. Vous pouvez être sûrs que j’aurais de la visite.” J’ai respiré profondément à plus reprises. “Voilà pourquoi je me suis engagé pour Xnet. C’est pourquoi j’ai consacré ma vie à combattre le DSI. A chaque fois que je respire. Chaque jour. Tant que nous ne serons pas libres à nouveau. N’importe lequel d’entre vous peut maintenant m’envoyer en prison, si vous voulez. ”
Ange a levé sa main une nouvelle fois.
– “On ne va pas te cafter, ” a-t-elle dit. “Pas question. Je connais pratiquement tout le monde ici et je peux te le promettre. Je ne sais pas comment savoir à qui faire confiance, mais je sais à qui ne pas faire confiance. Les vieux. Nos parents. Les adultes. Quand ils pensent à quelqu’un qui se fait espionner, ils pensent à quelqu’un d’autre, un méchant. Quand ils pensent à quelqu’un qui se fait arrêter et envoyer dans une prison secrète, c’est toujours quelqu’un d’autre — quelqu’un de brun, quelqu’un de jeune, un étranger. Ils ont oublié ce que c’est d’avoir notre âge. D’être un sujet de suspiction en permanence ! Combien de fois vous êtes monté dans un bus et tout le monde vous a regardé comme si vous mangiez des excréments et que vous écorchiez des petits chiots ? Et le pire, c’est qu’ils deviennent adultes de plus en plus jeunes. Il y a un temps où on disait ‘ne faites pas confiance à des gens qui ont plus de 30 ans’. Moi, je vous dit, ‘ne faites pas confiance à ces connards de plus de 25′ !”
Ca a déclanché des rires, et elle a rit aussi.
Elle était jolie, d’une façon bizarre, qui rappelait un cheval, avec un visage étroit et une longue mâchoire.
– “Je ne blague pas complètement, vous savez ? Je veux dire, réfléchissez-y un moment. Qui a élu ces clowns de mes fesses ? Qui les a laissés envahir notre ville ? Qui a voté pour installer des caméras dans les salles de classe et nous suivre partout avec des puces d’espionnage dans les cartes de transport et les voitures ? C’était pas quelqu’un de 16 ans. On est peut-être bees, on est peut-être jeunes, mais nous se sommes pas de la racaille. ”
– “Je veux un T-shirt avec ça écrit dessus !”, j’ai dit.
– “Ca serait une bonne blague”, a-t-elle répondu.
Nous nous sommes souri.
– “Où est-ce qu’on va pour avoir ces clefs ?” a-t-elle demandé en sortant son téléphone.
– “On va faire ça par ici, dans la zone fermée près des grottes. Je vous conduirai là-bas et je vous montrerai comment faire, et ensuite vous faite ce que vous avez à faire et vous montrez la machine à votre amis pour faire les photos de votre clef publique pour qu’ils puissent la signer en rentrant chez eux. ”
J’ai levé la voix.
– “Oh ! Encore une chose ! Pour l’amour du ciel, j’y crois pas que j’aie oublié ça. Détruisez les photos quand vous aurez tapé vos clefs ! La dernière chose dont nous aurions envie c’est d’un flux de photos sur Flickr avec des photos de nous en train de conspirer. ”
Il y a eu quelques rires nerveux, puis Jolu a éteint la lumière et je n’ai plus rien vu dans les ténèbres soudaines. Graduellement, les yeux se sont ajustés et je me suis mis en route pour la grotte. Quelqu’un marchait sur mes pas. Ange. Je me suis tourné et lui ai souri, et elle m’a répondu, des dents lumineuses dans la pénombre.
– “Merci pour tout à l’heure”, j’ai dit. “Tu étais parfaite.”
– “Tu étais sérieux avec l’histoire du sac sur la tête et tout le reste ? ”
– “J’étais sérieux”, ai-je répondu. “C’est arrivé. Je n’en avais jamais parlé à personne, mais c’est arrivé. ”
J’y ai réfléchi pendant un moment.
– “Tu sais, avec tout le temps qui s’est écoulé depuis, sans parler à personne, ça commençait à me faire l’effet d’un mauvais rêve. Et pourtant c’était la réalité. ”
Je me suis arrêté et je suis monté vers la grotte.
– “Je suis content d’avoir finalement parlé à quelqu’un. Encore un peu et j’aurais douté de ma propre santé mentale.”
J’ai installé le laptop sur un rocher assez sec et l’ai démaré depuis le DVD pendant qu’ele regardait.
– “Je vais le redémarer pour chaque personne. C’est un disque standard de ParanoidLinux, quoi que tu doives me croire sur ce point.”
– “Mais bon”, elle a dit, “toute l’idée, là, c’est la confiance, non ?”
– “Oui”, ai-je dit, “la confiance”.
Je me suis retiré de quelques mètres pendant qu’elle faisait tourner le générateur de clef, en écoutant ses frappes sur les clavier et le glissement de la souris pour générer du hasard, en écoutant le ressac sur la plage, en écoutant les rumeurs de la fête du côté où il y avait de la bière. Elle est sortie de la grotte en portant le laptop. Dessus, en lettres énormes et lumineuses, apparaissaient sa clef publique, avec son checksum et son adresse mail. Elle a approché l’écran de son visage et a attendu pendant que je sortais mon téléphone.
– “Souriiiiire”, a-t-elle dit.
J’ai pris la photo et rengainé l’appareil photo dans ma poche. Elle est allée d’un gorupe à l’autre pour se faire prendre en photo avec l’écran. C’était festif. Fun. Elle avait vraiment beaucoup de charisme — on n’avait pas envie de rire d’elle, mais de rire avec elle. Et bon Dieu, drôle, ça l’était ! Nous avions déclaré la guerre à la police secrète. Nous nous prenions pour qui ?

Ca a continué comme ça pendant une heure environ, tout le monde à prendre des photos et à générer des clefs. J’ai pu rencontrer tout le monde à cette occasion. Je connaissais beaucoup d’entre eux — c’est moi qui en avais invité certains — et les autres étaient des amis de mes copains ou des copains de mes copains. Nous allions tous devenir potes. Et nous l’étions devenu, le temps que la nuit se termine. C’était tous des gens bien.

Quand tout le monde a eu fini, Jolu est allé se faire sa clef et s’est ensuite détourné, en me lançant un sourire gêné. Mais j’avais consommé ma colère contre lui. Il faisait ce qu’il avait à faire.Je savais que quoi qu’il en dise, il serait toujours là pour moi. Et puis, nous avions été dans les prisons du DSI ensemble. Van aussi. Quoi qu’il arrive, ça nous unirait pour la vie entière.

J’ai généré ma clef et j’ai fait le circuit à travers toute la bande, en me faisait photographier par chacun. Puis je suis monté sur la hauteur d’où j’avais parlé avant et j’ai demandé l’attention de tout le monde.
– “Alors, beaucoup d’entre vous on remarqué qu’il y a un défaut crucial dans toute cette procédure : et si ce laptop n’était pas sûr ? S’il enregistrait secrètement nos instructions ? S’ils nous espionnait ? Et si Jose-Luis et moi n’étions pas dignes de confiance ?”
Les gens ont encore pouffé gentiment. Un peu plus chaleureusement qu’avait, à cause de la bière.
– “C’est sérieux !”, ai-je insisté. “C’est pourquoi je vais faire ça.” ai-je dit en sortant un marteau que j’avais pris dans la trousse à outil de Papa.
J’ai posé le laptop derrière moi et balancé le marteau, pendant que Jolu suivait le mouvement avec sa lampe. Crac — j’avais toujours rêvé de détruire un ordinateur portable à coups de marteau, et j’avais enfin une occasion de le faire. C’était pornographiquement bon. Et mauvais. Crac ! Le panneau de l’écran est tombé, désintégré en millions de morceaux, révélant le clavier. J’ai continué à frapper jusqu’à ce que le clavier tombe, exposant la carte mère et le disque dur. Crac ! J’ai visé directement le disque dur, en le frappant de toutes mes forces. Ca a pris trois coups pour que le boitier se fende et expose le medium fragile à l’intérieur. J’ai continué à frapper dessus jusqu’à ce qu’il ne subsiste pas de morceau plus grand qu’un briquet, et j’ai tout ramassé dans un sac poubelle. La foule poussait des hourrah délirants — assez fort pour que je m’inquiète que quelqu’un de loin, plus haut, nous entende par-dessus le bruit du ressac et appelle la police.
– “Bon !”, j’ai dit. “Maintenant, si vous voulez bien m’accompagner, je vais emporter ceci à la mer et le tremper dix minutes dans l’eau salée. ”
Au début ça n’a intéressé personne, mais alors Ange s’est avancée et m’a pris par le bras de sa main chaude et m’a dit “C’était magnifique” dans l’oreille, et nous sommes descendus vers la mer ensemble.

Il faisait parfaitement sombre sur le bord de la mer, et c’était traître, même avec nos lampes. C’est déjà difficile de marcher sur les rochers glissants et coupants quand on n’essaye pas de garder son équilibre avec un sac en plastique contenant trois kilos d’électronique en morceaux dans la main. J’ai glissé une fois et j’ai pensé que j’allais me couper sur les rochers, mais elle m’a attrapé d’une poigne étonnamment ferme et m’a remis debout. Ca m’a tiré tout près d’elle, assez près pour sentir son parfum, qui sentait l’odeur des voitures neuves. J’adore cette odeur. “Merci”, ai-je réussi à dire en plongeant mon regard dans ses grands yeux qui s’aggrandissaient encore à cause de ses lunettes de garçon cerclées de noir. Je ne voyais pas de quelle coleur ils étaient dans le noir, mais j’imagine quelque chose de sombre, compte tenu de ses cheveux sombres et de son teint olive. Elle avait l’air méditéranéenne, peut-être grecque, espagnole ou italienne. Je me suis accroupi et j’ai trempé le sac dans la mer pour le remplir d’eau salée. J’ai réussi à gliser un petit peu et à me tremper une chaussure, et j’ai juré et elle a ri. Nous avions à peine échangé un mot depuis que nous étions descendus vers l’océen. Il y avait quelque chose de magique dans ce silence sans mots.

A ce moment, j’avais embrassé un total de trois filles dans ma vie, sans compter le moment où j’étais rentré à l’école pour y recevoir un accueil dû à un héros. Ca n’est pas un nombre gigantesque, mais pas non plus un nombre minuscule, non plus. J’ai un radar à filles raisonnable, et je pense que j’aurais pu l’embrasser. Elle n’était pas sexy dans le sens traditionnel, mais il y a quelque chose à être avec une fille la nuit sur une plage, et en plus elle était intelligente, passionnée et dévouée. Mais je ne l’ai pas embrassée, ni pris sa main. A la plache, nous avons partagé un moment dont je nepeux que dire qu’il était spirituel, Les vagues, la nuit, la mer et les rochers, nos respirations. Le moment s’est étendu. J’ai soupiré. Ca avait été une sacré nuit. J’aurais beaucoup à taper cette nuit, à introduire toutes les clefs dans mon trousseau, les signer et publier les clefs signes. Démarrer le réseau de confiance. Elle a soupiré elle aussi.
– “Allons-y”, j’ai dit.
– “Oui”
Nous sommes revenus sur nos pas. Cette nuit était une bonne nuit.

Jolu a attendu aprés la fête que l’ami de son frère vienne reprendre ses glacières. Je suis remonté par la route avec tout le monde jusqu’au plus proche arrêt du Muni et je suis monté à bord. Bien entendu, aucun d’entre nous n’utilisait un passe officiel du Muni. A ce stade, ceux du Xnet clônaient normalement le passe Muni de quelqu’un d’autre trois ou quatre fois par jour, en prenant une nouvelle identité à chaque déplacement. Ca n’a pas été facile de rester calme dans le bus. Nous étions tous un peu saoûls, et c’était assez hilarant de s’entre-regarder sous les lumières crues du bus. Nous sommes devenus assez bruyants et le chauffeur a utilisé son intercom à deux reprises pour nous dire de la mettre en sourdine, et a fini par nous ordonner de la boucler immédiatement ou il appellerait les flics. Ca nous a fait rigoler encore, et nous sommes tous descendus comme un seul homme avant qu’il n’appelle la police. Nous étions maintenant à North Beach, et il y avait plein de bus, de taxis, le BART à Market Street, les clubs et des cafés éclairés au néon pour nous disperser, et nous nous sommes séparés. Je suis rentré à la maison et j’ai démarré ma Xbox pour y recopier les clefs depuis l’écran de mon téléphone portable. C’était un travail idiot et hypnotique. J’étais un peuivre, et j’ai glissé dans un demi-sommeil. J’allais m’endormir quand une fenêtre de messagerie instantanée est apparue.
> Herro !
Je ne reconnaissais pas le pseudo — spexgril — mais j’avais ma petite idée de qui ça pouvait être.
> Salut, ai-je tapé précautionneusement
> C’est moi, de tout à l’heure.
Et elle a copié-collé un bloc cryptographique. J’avais déjà introduit sa clef publique dans mon trousseau, et j’ai donc configuré mon client de messagerie pour décrypter le code avec sa clef.
> C’est moi, de tout à l’heure.
C’était bien elle !
> C’était chouette de te voir là-bas, ai-je tapé avant de l’encrypter avec ma clef publique et de l’envoyer par mail.
> C’était chouette de te voir là-bas, j’ai tapé dans le client de messagerie
> Toi aussi. Je ne rencontre pas tellement de garçons intelligents qui sont aussi mignons et pas des billes en société. Franchement, mon gars, tu ne laisses pas des masses de chances aux filles.
Mon coeur frappait dans ma poitrine.
> Hé ho ? Toc toc ? Ce micro est branché ? Je ne suis pas née ici, les gars, mais c’est ici que je meurs. N’oubliez pas de filer un pourboire aux serveuses, elles bossent dur. Je suis là toute la semaine.
J’ai rigolé.
> Je suis là, je suis là. Je me marre juste trop pour taper.
> Au moins mon tchat-comédie-do est toujours puissant.
> C’était vraiment cool de te rentrer, aussi.
> Oui, en général ça l’est. Tu m’emmènes où ?
> T’emmener ?
> Pour notre prochaine aventure ?
> Je n’ai pas vraiment prévu
> OK, alors c’est moi qui t’emmène. Vendredi. Dolores Park. Concert illégal en plein air. T’as intérêt à y être ou tu es un dodécahèdre.
> Attends, quoi ?
> Tu ne lis pas Xnet ? Il y a de la pub partout. Tu as entendu parler des Speedwhores?
J’ai failli m’étrangler. C’était le groupe de Trudy Doo — comme Trudy Doo, la femme qui nous payait, Jolu et moi, pour mettre à jour le code d’Indienet.
> Oui je connais
> Ils organisent un gros concert, ils ot genre cinquante groupes qui vont jouer, ils vont s’installer sur les courts de tennis et apporter leurs propres amplis sur des camions et faire la fête toute la nuit.
J’ai eu l’impression d’avoir vécu sous un rocher. Comment avais-je pu rater ça ? Il y avait une librairie anarchiste sur Valencia devant laquelle je passais parfois sur le chemin du lycée avec un poster d’une vieille révolutionnaire nommée Emma Goldman avec une légende “Si je ne peux pas danser, je ne veux rien avoir à faire avec votre révolution.” J’avais consacré toute mon énergie à trouver comment utiliser le Xnet pour organiser des combattants dévoués pour qu’ils brouillent le DSI, mais ça c’était beaucoup plus fun. Un grand concert — je n’avais aucune idée de comment organiser un truc comme ça, mais j’étais content que quelqu’un ait su. Et maintenant que j’y pensais, j’étais sacrément fier qu’ils utilisent Xnet pour le faire.

Le lendemain j’étais un zombie. Ange et moi avions tchatté — et flirté — jusqu’à 4 heures du matin. Heureusement pour moi, c’était un samediet j’ai pu reser au lit, mais entre la gueulede bois et le manque de sommeil, je pouvais à peine connecter deux pensées. Le temps qu’il soir l’heure du déjeuner, j’avais réussi à me lever et à me traîner dans la rue. J’ai titubé vers le Turc pour me prendre un café — ces temps, si j’étais seul, j’achetais toujours mon café là, comme si le Turc et moi faisions partie d’un club secret. En chemin, je suis passé devant de nombreux graffiti récents. J’aime bien les graffiti de la Mission; assez souvent, ce sont d’énormes fresques pitoresques, ou des scarcasmes d’étudiants en art sprayés au pochoir. J’aimais bien que les taggers de la Mission continuent leurs activités sous le nez du DSI. Un autre sorte de Xnet, j’imagine — ils devaient avoir leurs façons de savoir ce qui se passait, où avoir de la peinture, quelles caméras fonctionnaient. Certaines des caméras avaient été sprayées à la peinture, j’ai remarqué. Peut-être qu’ils utilisaient Xnet ! Peints en lettres de 3 mètres de haut sur le flanc d’une clôture de marchand de voiture se déroulaient les mots encore humides : NE FAITES PAS CONFIANCE À CEUX DE PLUS DE 25 ANS. Je me suis arêté. Quelqu’un avait quitté ma “fête” la veille au soir et était venu ici avec un pot de peinture ? Plein de ces gens vivaient dans le quartier. J’ai pris mon café et je me suis promené dans la ville. Je me disais que je devais appeler quelqu’un, pour voir s’ils voulaient aller au cinéma ou quelque chose. C’est comme ça que les samedis où il n’y avait rien à faire se déroulaient jadis. Mais qui aurais-je appelé ? Van ne me parlait plus, je ne pensais pas que j’étais prêt à reparler à Jolu, et Darryl — eh bien, Darryl n’était pas joignable.

Je suis retourné à la maison avec mon café et j’ai surfé un peu sur les blogs de Xnet. Ces blogs anonymes ne conduisaient pas à leur auteur — sauf si l’auteur avait été assez stupide pour y mettre son nom — et il y en avait pléthore. La plupart n’étaient pas politisés, mais beaucoup l’étaient. Ils parlaient de l’école et de l’injustice qui s’y déployait. Ils parlaient des flics. Des tags. Il s’est avéré qu’il y avait des plans pour les concerts depuis des semaines. J’ai sauté de blog en blog, qui étaient devenu tout un mouvement sans que je m’en rende compte. Et le concert s’appelait “Ne faites pas confiance à ceux de plus de 25 ans”. Voilà où Ange avait trouvé ça. C’était un bon slogan.

Lundi matin, j’ai décidé que je voulais rendre une nouvelle visite à la librairie anarchiste, et voir si je pouvais me procurer un de ces posters d’Emma Goldman. Il me fallait quelque chose pour me souvenir. J’ai fait un détour par la 16ème rue et Mission sur le chemin de l’école, puis j’ai remonté Valencia. Le magasin était fermé, mais j’ai pu noter les heures d’ouverture indiquées sur la porte et m’assurer qu’il leur restait ce poster. En redescendant Valencia, j’ai halluciné sur le nombre de NE FAITES PAS CONFIANCE À CEUX DE PLUS DE 25 ANS qu’il y avait partout. La moitié des magasins avaient du marchandising NE FAITES PAS CONFIANCE dans les vitrines : des boites à bento, des t-shirts moulants pour filles, des trousses à crayons, des casquettes. Les magasins hype étaient de plus en plus rapides, évidemment. Au fur et à mesure que de nouveaux mêmes submergaient le net en un ou deux jours, les magasins devenaient de meilleur en meilleur pour ajuster le marchandising de leurs devantures. Une vidéo Youtube marrante d’une type qui décollerait avec un jetpack bricolé avec des bouteilles d’eau gazeuse arriverait dans votre boite à mails un lundi, et le mardi vous pourriez déjà acheter des T-shirts avec des photos de la vidéo dessus. Mais c’était stupéfiant de voir quelque chose sauter du Xnet aux vitrines des magasins. Des jeans de designer dégriffés avec le slogan écrit au stylo bille. Des badges brodés. Les bonne snouvelles voyagent vite.

Il était écrit sur le tableau noir quand je suis arrivé au cours d’études sociales de Madame Gavlez. Nous nous sommes tous assis à nos bureaux, en lui souriant. Il semblait nous sourire en retour. Il y avait quelque chose de profondément rassurant à l’idée que nous pouvions nous faire confiance les uns aux autres, que l’ennemi pouvait être identifié. Je savaisn bien que ça n’était pas entièrement vrai, mais ça n’était pas non plus absolument faux. Madame Galvez est entrée, s’est passé la main dans les cheveux, et s’est assise en allumant son SchoolBook. Elle a pris une craie et s’est tournée pour faire face au tableau. Nous avons tous ri. Sans méchanceté, mais nuos avons ri. Elle s’est tournée et elle riait aussi.
– “L’inflation semble affecter les auteurs de slogans de ce pays, semble-t-il. Combien d’entre vous savent d’où vient cette phrase ?”
Nous nous sommes entre-regardés.
– “Les hippies ?”, a proposé quelqu’un, et nous avons ri.
Les hippies se trouvent partout à San Francisco, tant la variété vieux junkie avec d’énormes barbes broussailleuse et des lunettes de soleil que la nouvelle version, qui s’intéressent plus aux costumes et aux courses en sac qu’à manifester contre quoi que ce soit.
– “Eh bien oui, les hippies. Mais quand on parle de hippies de nos jours, on pense aux habits et à la musique. Les habits et la musique étaient accessoires aux courant profonds qui ont fait de cette ère, les années soixante, une période importante. Vous avez tous entendu parler des mouvements pour les droits civils pour mettre fin à la segrégation, des gamins blancs et noirs comme vous qui écumaient le Sud dans des bus pour enregistrer les électeurs noirs sur les listes électorales et manifester contre le racisme officiel d’Etat. La Californie était l’un des principaux endroits d’où venaient les leaders du mouvement pour les droits civils. Nous avons toujours été plus politisés que le reste du pays, et c’est aussi ici que les Noirs avaient obtenu les mêmes emplois que les Blancs dans les usines, alors ils étaient un peu plus avancés que leurs cousins du Sud.
” Les étudiants de Berkeley envoyaient un flux constant de Freedom Riders vers le Sud, et ils les recrutaient dans les bureaux de renseignements du campus, à Bancroft et Telegraph Avenue. Vous avez probablement vu que ces tables sont toujours en place aujourd’hui.
” Eh bien, le campus a essayé de les faire fermer. Le président de l’université a interdit les organisations politiques sur le campus, mais les gamins des droits civils ne voulaient pas arrêter. La polince a essayé d’arrêter un type qui distribuait de la documentation sur une de ces tables, et ils l’ont jeté dans un fourgon, mais 3000 écudiants ont encerclé le fourgon et ont refusé de le laisser bouger. Ils ne laisseraient pas ce jeune aller en prison. Ils sont montés sur le toit du fourgon et on fait des discours sur le Premier Amandement et la liberté d’expression.
Ils ont galvanisé le mouvement pour la liberté d’expression. C’est là le début des hippies, mais c’est aussi de là que viennent des mouvements plus radicaux. Des groupes supprémacistes noirs comme les Black Panthers — et plus tard des groupes pour les droits des homosexuels comme les Pink Panthers, aussi. Des groupes féministes radicaux, même des “séparatistes lesbiennes” qui voulaient carrément abolir les hommes. Et les Yippies. Quelqu’un a entendu parler des Yippies ?”
– “C’est pas eux qui ont fait léviter le Pentagone ?”, ai-je dit. J’avais vu un documentaire sur cette histoire. Elle a ri.
– “J’avais oublié ça mais effectivement, c’était eux. Les Yippies étaient des hippies très politisés, mais ils n’étaient pas sérieux au sens où nous pensons à la politique de nos jours. Ils étaient joueurs. Blagueurs. Ils jetaient de l’argent à la Bourse de New York. Ils ont encerclé le Pentagone avec des centaines de manifestant et psalmodié une incantation magique supposée le faire léviter. Ils ont inventé une variante fictive du LSD qu’on pouvait sprayer sur les gens avec des pistolets à eau, s’aspergeaient lesuns les autres et faisaient semblant d’être stone. C’était amusant et très télégénique — un Yippie, un clown nommé Wavy Gravy, avait l’habitude de faire habiller des centaines de manifestants en Père Noël, pour que les caméras montrent des agents de police en train d’arrêter et d’évacuer le Père Noël aux journaux télévisés du soir — et ils mobilisaient beaucoup de monde.
Leur moment de gloire a été la convention nationale du Parti Démocrate en 1968, où ils ont appeléà manifester contre la guerre du Viet-Nam. Des milliers de manifestants se sont massés à Chicago, dormant dans les parcs et faisant des piquets chaque jour. Ils ont fait beaucoup de numéros bizarres cette année-là, comme présenter un cochon nommé Pigasus comme candidat à la nomination présidentielle. La police et les manifestants se sont battus dans les rues — ils avaient souvent fait ça avant, mais à Chicago les flics n’avaient pas le bon sens de laisser les reporters tranquilles. Ils ont tabassé des journalistes, et les reporters se sont vengés en montrant finalement ce qui se passait réellement à ces manifestations, de sorte que tout le pays a pu voir ses enfant se faire tabasser sauvagement par la police de Chicago. Ils ont appelé ça une ‘émeute de la police’.
Les Yippies adoraient dire ‘Ne faites jamais confiance a quelqu’un de plus de 30 ans’. Ils voulaient dire que ceux qui étaient nés avant un certain moment, quand l’Amérique avait combattu des ennemis comme les Nazis, ne pourraient jamais comprendre ce que cela signifie de tellement aimer son pays qu’on en vient à refuser de se battre contre les Vietnamiens. Ils pensaient que quand vous arriviez à 30 ans, vos attitudes étaient comme gelées et vous ne comprendirez jamais pourquoi les gosses du moment sortaient dans les rues, séchaient les cours, lâchaient leurs études, s’amusaient.
San Francisco était l’épicentre du phénomène. Des armées révolutionnaires se sont formées ici. Certains ont fait sauter des immeubles ou cambriolé des banques pour leur cause. Beaucoup de ces gamins finissaient par devenir plus ou moisn normaux, pendant que d’autres finissaient en prison. Certains de ceux qui avaient arrêté leurs études ont fait des choses extraordinaires — par exemple, Steve Jobs et Steve Wozniak, qui ont fondé Apple Computers et inventé l’ordinateur personnel.”

Je commençait à me passionner pour le sujet. J’en savais un peu sur la question, mais je ne l’avais jamais entendu raconter comme ça. Ou peut-être que ça n’avait jamais été important avant ce jour. Tout d’un coup, toutes ces manifestations nazes et solennelles d’adultes n’avaient plus du tout l’air aussi nazes. Peut-être qu’il y avait de la place pour ce genre d’action dans le mouvement Xnet.
J’ai levé la main.
– “Ils ont gagné ? Est-ce que les Yippies ont gagné ?”
Elle m’a lancé un long regard, comme si elle pesait soigneusement sa réponse. Personne n’a pipé mot. Nous voulions tous connaître la réponse.
– “Ils n’ont pas perdu”, a-t-elle dit. “Ils ont un peu implosé, en quelque sorte. Certains sont allés en prison pour des histoires de drogue ou autre. Certains ont changé leur fusil d’épaule, sont devenus des yuppies et ont donné des conférences pour dire à tout le monde à quel point ils avaient été stupides, à quel point la cupidité était une bonne chose et combien ils avaient été bêtes. Mais ils ont réellement changé le monde. La guerre du Viet-Nam a fini, et l’espèce de conformisme et d’obéissance inconditionnelle que les gens appelaient patriotisme est passée de mode dans les grandes largeurs. Les droits des Noirs, des femmes et des homosexuels ont largement progressé. Les droits des Hispaniques, des handicapés, et toute la tradition des libertés civiles ont été renforcés par ces gens. Le mouvement protestataire actuel est un descendant direct de leurs luttes.”
– “Je n’en reviens pas que vous parliez d’eux comme ça”, a dit Charles. Il était tellement en arriére sur son siège qu’il était presque debout, et son visage sec et maigre avait viré au rouge. Il avait de grands yeux humides et des lèvres charnues, et quand il s’énervait il avait l’air d’un poisson. Madame Galvez s’est raidie un peu, et a dit
– “Continue, Charles.”
– “Vous venez juste de décrire des terroristes. De véritables terroristes. Ils faisaient sauter des immeubles, vous avez dit. Ils ont essayé de détruire la Bourse. Ils tapaient sur les policiers, et empêchaient la police d’arrêter des gens qui violaient la loi. Ils nous ont attaqués !”
Madame Galvez a hoché lentement la tête. Je voyais qu’elle essayait de trouver une façon de traiter Charles, qui avait vraiment l’air prêt à exploser.
– “Charles soulève un bon argument. Les Yippies n’étaient pas des agents de l’étranger, c’étaient des citoyens américains. Quand tu dis ‘ils nous ont attaqués’, tu doit clarifier à qui ‘ils’ et ‘nous’ font référence. Quand ce sont des compatriotes — ”
– “Conneries !”, a-t-il hurlé. Il était debout sur ses pieds. “Nous étions en guerre. Ces types étaient en intelligence avec l’ennemi. C’est facile de dire qui est nous et qui est eux : si vous soutenez l’Amérique, vous êtes nous. Si vous soutenez les gens qui tirent sur les Américains, vous êtes eux.”
– “Est-ce que quelqu’un d’autre a un commentaire ?”
Plusieurs mains se sont levées. Madame Galvez leur a donné la parole tour à tour. Certains ont fait remarquer que la raison pour laquelle les Vietnamiens tiraient sur des Américains tenait à ce que ces Américains étaient venu au Vietnam et courraient dans tous les sens dans la jungle avec des fusils. D’autres pensaient que Charles avait raison, que les gens ne devraient pas être autorisés à faire des choses illégales. Tout le monde a apprécié le débat, sauf Charles, qui hurlait sur les gens et les interrompait quand ils développaient leurs arguments. Madame Galvez a essayé de le faire attendre son tour une ou deux fois, mais il n’en n’avait rien à faire.
Je cherchais un truc sur mon SchoolBook, quelque chose que je me souvenais avoir lu. Je l’ai toruvé Je me suis levé. Madame Galvez m’a regardé en attendant mon intervention. Les autres ont suivi son regard et se sont tus. Même Charles m’a regardé après un instant, ses gros yeux humides brillants de haine contre moi.
– “Je voudrais lire quelque chose”, ai-je déclaré. “C’est court”.

Les gouvernements sont instituté par les hommes, tirent leur juste pouvoir de l’agrément des gouvernés. A chaque fois qu’une forme de gouvernement devient opposée à ces buts, c’est le droit du peuple de le modifier ou de l’abolire, et d’instituer un nouveau gouvernement, en jetant ses fondations sur ces principes, et en organisant ses pouvoirs de telle manière que tous le considèrent comme tendant à leur sécurité et à leur bonheur.

Chapitre 10

Chapitre 10

Ce chapitre est dédié à Anderson’s bookshop, la librairie pour enfant de légende à Chicago. Anderson’s est une vieille, vieille entreprise de famille qui a commencé comme un de ces vieux drug-stores qui vendaient aussi accessoirement quelques livres. Aujourd’hui, c’est un empire de livres pour enfants florissant, avec plusieurs succursales et des méthodes de vente incroyablement innovantes qui réunissent les livres et les enfants de façon enthousiasmante. Le meilleur d’entre eux est le marché aux livres mobile, dans lequel ils livrent de gigantesques étagères sur roues, pré-chargées d’excellents livres pour enfants, directement aux écoles, dans des camions — et voilà, une bourse aux livres instantannée ! Anderson’s Bookshops: 123 West Jefferson, Naperville, IL 60540 USA +1 630 355 2665

Qu’est-ce que vous feriez si vous trouviez un espion dans vos rangs ? Vous pouriez le dénoncer, le coller au mur et vous en débarasser. Mais vous vous retrouvriez avec un autre espion, et celui-là serait plus prudent que le précédent et ne se ferait peut-être pas attraper aussi facilement. Voici une meilleure idée : commencez à intercepter les communicatoins de l’espion et donnez-lui, ainsi qu’à ses maîtres, des informations bidon. Supposons que ses maîtres lui ordonnent de récolter des informations sur vos mouvements. Laissez-le vous suivre partout et prendre toutes les notes qu’il veut, mais ouvrez ses enveloppes et renvoyez-les au QG après avoir remplacé ses rapports sur vos mouvements par d’autres, fictifs. Si vous voulez, vous pouvez lui faire avoir l’air erratique et indigne de confiance au point que c’est eux qui se débarasseront de lui. Vous pouvez provoquer des crises qui forcent un camp ou l’autre à révéler l’identité d’autres espions. En bref, vous les possédez.

Ceci s’appelle une attaque man-in-the-middle, et si vous y réfléchissez, ça fait franchement peur. Quelqu’un qui attaque vos communications de cette façon a des milliers de façons de vous abuser. Bien entendu, il existe une bonne manière d’éviter les attaques man-in-the-middle : utiliser la cryptographie. Avec la cryptographie, ça n’a pas d’importance que l’ennemi intercepte vos messages, puisqu’il ne peut pas les déchiffrer, les modifier et les renvoyer. C’est une des raisons principales d’utiliser la crypto. Mais souvenez-vous : pour que la crypto fonctionne, vous avez besoin des clefs de ceux à qui vous voulez parler. Vous et votre partenaire devez partager un ou deux secrets, des clefs que vous utilisez pour encrypter et décrypter vos messages pour que ceux qui les interceptent ne puissent rien en faire. C’est de là que vient l’idée d’une clef publique. C’est un peu complexe, mais c’est aussi incroyablement élégant. Dans la crypto à clefs publiques, chaque utilisateur reçoit deux clefs. Ce sont de longues suites de fourbi mathématique, et elles ont des propriétés pratiquement magiques. Quoi que vous chiffriez avec une clef, l’autre va le déchiffrer, et inversement. De plus, il n’y a que ces clefs-là qui puisse le faire — si vous déchiffrez un message avec une clef, vous savez qu’il a été chiffré avec l’autre clef (et vice-versa). Ainsi, vous pouvez prendre l’une ou l’autre de ces clefs (pas d’importance laquelle) et vous pouvez la rendre publique, tout simplement. Vous en faites un non-secret complet. Vous voulez que quiconque dans le monde sache ce que c’est. Pour des raisons assez évidentes, ça s’appelle une “clef publique”. L’autre clef, vous la cachez dans les plus noirs recoins de votre âme. Vous la gardez de votre vie. Vous ne laisez personne, jamais, savoir ce que c’est. Ca s’appelle une “clef privée” (Eh ouais !).

Maintenant, supposons que vous soyiez un espion et que vous vouliez parler à votre chef. Sa clef publique est connue de tous. Votre clef publique est connue de tous. Personne ne connait votre clef privée à part vous. Personne ne connait de clef privée autre que la sienne propre. Vous voulez envoyer un message. D’abord, vous l’encryptez avec votre clef privée. Vous pourriez simplement envoyer ce message-là, et ça serait déjà pas mal, puisque le destinataire saurait que le message qui lui arrive vient réellement de vous. Comment ? parce que s’ils peuvent le décrypter avec votre clef publique, il ne peut pas été encrypté qu’avec votre clef privée. Cest l’équivalent de mettre votre sceau ou votre signateur au bas d’un message. Ca dit “C’est moi qui ai écrit cela, et personne d’autre. Personne ne peut l’avoir ouvert ou modifié.”

Malheureusement, tout ça ne va pas tenir votre message secret. C’est parce que votre clef publique est de notoriété publique (il faut qu’elle le soit, parce que sinon vous seriez limité à envoyer des messages aux quelques personnes qui ont votre clef publique). Toute personne qui intercepte votre message peut le lire. Ils ne peuvent pas le modifier et faire croire que c’est votre version, mais si vous ne voulez pas que tout le monde sache ce que vous dites, il vous faut une meilleure solution. Alors, au lieu d’encrypter le message seulement avec votre clef privée, vous l’encryptez  aussi avec la clef publique de votre chef. Maintenant, il est verrouillé deux fois. Le premier verrouillage — la clef publique du chef — ne s’ouvre que quand on le combine avec la clef privée du chef. Le second verrouillage — votre clef privée — ne s’ouvre qu’avec votre clef publique. Quand votre chef reçoit un message, il l’ouvre avec les deux clefs et ils sont certains que a) c’est bien vous qui l’avez écrit et b) que seul lui peut le lire. C’est très cool. Le jour où nous l’avons découvert, Darryl et moi avons immédiatement échangé nos clefs et avons passé des mois à nous faire des clins d’oeil et à nous frotter les mains en échangeant des messages à encryption de qualité militaire sur où on se retrouverait après l’école et si Van s’intéresserait un jour à lui.

Mais si vous voulez comprendre la sécurité, vous devez réfléchir dans les termes les plus paranoïaques possibles. Genre, qu’est-ce qui se passerait si je vous faisais croire que ma clef publique est celle de votre chef ? Vous crypteriez le message avec votre clef privée et ma clef publique. Je pourrais le décrypter, le lire, le réencrypter avec la véritable clef de votre chef, et la renvoyer. Pour autant que votre chef pourrait en juger, personne d’autre que vous n’aurait pu écrire le message, et personne d’autre que lui n’aurait pu le lire. Et moi, je m’assierais au milieu, comme une araignée dodue sur une toile, et tous vos secrets m’appartiendraint. Maintenant, la façon la plus simple de régler ça est de faire une vraie publicité à votre clef publique. Plus votre clef publique est notoire, plus l’attaque man-in-the-middle est difficile. Mais vous savez quoi ? Faire connaître quelque chose vraiment universellement est tout aussi difficile que de le tenir secret. Réfléchissez — combien de milliards de dollars sont dépensés en publicités pour du shampoing et d’autres conneries, juste pour faire en sorte qu’autant de monde que possible sache quelque chose qu’un publicitaire veut faire savoir ? Il y a une façon moins chère de régler son compte au man-in-the-middle : le réseau de confiance.

Supposons qu’avant de quitter votre QG, vous et votre chef prenez un café ensemble et vous échangez vos clefs. Plus de man-in-the-middle ! Vous êtes absolument certain à qui appartient la clef, parce qu’elle vous a été remise en mains propres. Jusque-là ça va. Mais il y a une limite naturelle à tout ceci : combien de personnes pouvez-vous physiquement rencontrer pour échanger des clefs avec eux ? Combien d’heures par jour voudriez-vous consacrer à ce qui équivaut à écrire votre propre annuaire téléphonique ? Combien de gens sont prêt à vous consacrer du temps pour ça ? Ca aide de penser à cette question en termes d’annuaire téléphonique. Le monde était jadis plein d’annuaires téléphoniques, et quand on avait besoin d’un numéro, on pouvait le chercher dans l’annuaire. Mais beaucoup des numéros dont on avait besoin pendant une journée donnée, soit on les aurait connus par coeur, soit on aurait pu les demander à quelqu’un d’autre. Encore aujourd’hui, quand je sors avec mon téléphone cellulaire, je demande à Jolu ou à Darryl s’ils ont le numéro que je cherche. Ca va plus vite et c’est plus facile que de chercher en ligne et c’est plus fiable, aussi. Si Jolu a un numéro, je lui fais confiance, et je fais donc confiance au numéro, aussi. C’est ce qu’on appelle la “confiance transitive” — la confiance qui se transmet à travers le réseau de vos relations. Un réseau de confiace est une version de ça, à grande échelle. Disons que je rencontre Jolu et que je récupère sa clef. Je la mets sur mon trousseau de clefs — une liste de clefs que j’ai signées avec ma clef privée. Ce qui veut dire que vous pouvez l’ouvrir avec ma clef publique et être certain que c’est moi — ou quelqu’un qui possède ma clef, en tout cas — qui a dit que “cette clef appartient à ce gars”. Alors je vous donne une copie de mon trousseau et pour peu que vous ayiez confiance que j’ai effectivement rencontré et vérifié toutes les clefs, vous pouvez le prendre et l’ajouter à votre trousseau. Et là, vous, vous rencontrez quelqu’un d’autre et vous lui donnez tout le trousseau. Des trousseaux de plus en plus grands poussent, et pour peu que vous ayiez confiance dans le suivant dans la chaîne, et qu’il ait lui-même  confiance dans le suivant et ainsi de suite, vous êtes pas mal en sécurité.

Ce qui m’amène aux réunions de signature de clefs. C’est exactement ce que ça dit : une fête où tout le monde se réunit et signe les clefs de tout le monde. Darryl et moi, quand nous échangions des clefs, ça faisait une sorte de mini-réunion, qui ne comptait que deux pauvres geeks comme participants. Mais avec plus de monte, vous semez les germes d’un réseau de confiance, à partir duquel il peut s’étendre. Au fur et à mesure que les gens de votre trousseau parcourent le monte et rencontrent des gens, ils ajoutent de plus en plus de noms à leur trousseau. Vous n’avez même plus besoin de rencontrer les gens, vous avez assez confiance dans les clefs signées par les gens de votre trousseau pour les considérer valides. C’est pourquoi les fêtes et les réseaux de confiance vont ensemble comme les tartines et le Nutella.

“Dis-leur juste que c’est une fête super-privée, seulement sur invitation.”, j’ai dit. “Dis-leur de n’amener personne avec eux ou on ne les laissera pas entrer”. Jolu m’a regardé par-dessus son café.
– “Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Si tu dis ça, les gens vont emmener encore plus de monde.”
– “Arg !”
Je passais une nuit par semaine chez Jolu, ces temps, à entretenir le code sur Indienet. Pigspleen me payait même une somme d’argent non nulle pour faire ça, ce qui me faisait vraiment bizarre. Je n’aurais jamais pensé que je serais payé pour écrire du code.
– “Alors qu’est-ce qu’on fait ? Nous voulons seulement des gens en qui nous pouvons vraiment avoir confiance, et on ne veut pas dire pourquoi avait d’avoir les clefs de tout le monde pour pouvoir le leur envoyer par message secret. ”
Jolu débuggait et je regardais par-dessus sont épaule. Cette technique s’appelait “extreme programming”, ce qui était un peu embarassant. Maintenant nous l’appelions juste “programmation”. Deux personnes sont bien meilleures pour repérer des erreurs qu’une seule. Comme dit le dicton, “avec assez d’yeux, tous les bugs sont faciles”.
Nous progressions dans le rapport de bugs et nous préparions à publier une nouvelle version. Tout se mettait à jour automatiquement en tâche de fond, de sorte que nos utilisateurs n’avaient besoin de rien faire, mais ils se réveillaient toutes les semaines environ avec un meilleur programme.

Ca faisait vraiment bizarre de savoir que le code que j’écrivais serait utilisé le lendemain par des centaines de milliers de personnes.
– “Qu’est-ce qu’on fait ? Pouh la, j’en sais rien. Je pense qu’il va falloir faire avec.”
J’ai repensé à nos jours de Harajuku Fun Madness. Le jeu comprenait beaucoup de problèmes sociaux qui impliquaient de grands groupes de gens.
– “OK, tu as raison. Mais au moins tâchons de garder tout ça secret. Dis-leur d’emmener au maximum une seule personne, et ça devra être quelqu’un qu’ils connaissent depuis au moins cinq ans. ” Jolu a levé les yeux de l’écran.
– “Hé”, a-t-il dit, “Hé, ça marcherait du tonnerre ! Je m’y vois déjà. Je veux dire, si tu me disais de n’emmener personne, je penserais ‘il se prend pour qui, ce gars ?’ Mais si tu le présentes comme ça, ça fait un super trip à la 007”.
J’ai identifié un bug. Nous avons bu du café. Je suis renté et j’ai joué un peu à Pillage Mécanique, en essayant d’oublier les remonteurs et leurs questions indiscrètes, et j’ai dormi comme un bébé.

Les Sutro Baths sont les authentiques fausses ruines romaines de San Francisco. Quand elles ont ouvert en 1896, c’était les plus grands bains publics du monde, un immense solarium victorien de verre rempli de piscines et de baignoires et même un toboggan à eau primitif. Elles se sont déteriorées dans les années 50, et les propriétaires ont fini par y mettre le feu pour toucher l’assurance en 1966. Tout ce qui en reste est un labyrinthe de pierres usées posées directement au dessus de la falaise qui domine Ocean Beach. Ca ressemble tout à fait à des ruines romains, croulantes et mystérieuses, et juste derrière, il y a des grottes que conduisent jusqu’à la mer. Quand la mer est grosse, les vagues montent jusqu’aux grottes et touchent les ruines — il y a eu des cas où des touristes se sont fait entraîner.

Ocean Beach est loin derrière le parc du Golden gate, une falaise abrupte pointillée de maisons très chères, au destin tragique, qui plonge vers une étroite bande de plage encombrée de méduses et de surfers intrépides (dingues). Il y a un rocher géant qui dépasse des récifs à quelques encablures de la plage. On l’appelle Seal Rock, et c’était jadis un point de rassemblement pour les lions de mer jusqu’à ce qu’on les déplace dans les environs de Fisherman’s Wharf, où ils sont une attraction pour les touristes. La nuit venue, il n’y a guère de monde là-bas. Il y fait très froid, avec des éclaboussures d’eau salée qui vous trempent jusqu’aux os si vous vous laissez faire. Les rochers sont affûtés, il y a du verre brisé, et de temps en temps, des seringues de junkies. C’est un super endroit pour faire la fête.

C’est moi qui ai eu l’idée d’emporter des bâches et des réchauffe-main chimiques. Jolu a trouvé comment se procurer de la bière — son frère aîné, Javier, a un copain qui fait tourner un véritable service de livraison d’alcool juvénile : payez-le assez et ils reviendra à votre fête camouflée avec des glacières et autant de bières différentes que vous voulez. J’ai claqué pas mal de mon argent de Indienet, et le gars s’est pointé pile à l’heure : à 20 heures, une bonne heure après le coucher du soleil. Il a déchargé six glacières de sa camionette et les a traîneées dans les ruines des bains. Il avait même des caisses supplémentaires pour les bouteilles vides.
– “Amusez-vous et sayez sages, les jeunes, ” a-t-il dit en touchant son chapeau de cow-boy. C’était un type dodu avec un sourir énorme, et un marcel effrayant qui laissait échapper les poils de ses aisselles, de son ventre et de ses épaules, J’ai épluché quelques billets de vingt dollars de mon rouleau de billets et les lui ai tendus — il faisait un profit de 150 pourcents. Un bon plan. Il a regardé mon rouleau.
– “Tu sais, je pourrai simplement te piquer tout ça, ” a-t-il dit, toujours en souriant. “Je suis un criminel, après tout.”
J’ai rangé mon rouleau dans ma poche et je l’ai regardé droit dans les yeux. J’avais été stupide de lui laisser voir ce que j’avais sur moi, mais je savais qu’il y a des moment où il faut se faire respecter.
– “Je blague”, il a fini par dire. “Mais fais gaffe avec tout cet argent. Ne le fais pas voir à tout le monde.”
– “Merci”, j’ai répondu, “mais la Sécurité Intérieure me protège.” Son sourire s’est encore agrandi.
– “Ah ! C’est même pas des amateurs. Ces cornichons n’ont pas la moindre idée. ”
J’ai regardé son camion. Il y avait un FasTrak bien en évidence sur le pare-brise. Je me demandais combien de temps ça prendrait avant qu’il se fasse avoir.
– “Vous avez invité des filles ce soir ? C’est pour ça que vous avez tout cette bière ?”
J’ai souri et je l’ai salué de la main comme s’il avait été en train de retourner à son camion, ce qu’il aurait dû faire. A la fin il a compris le sous-entendu, et il est reparti. Son sourire n’avait jamais faibli.

Jolu m’a aidé à dissimuler les glacières dans les éboulis, en travaillant avec des petites lampes à LEDs montés sur des serre-tête. Quand les glacières ont été en place, nous avons installé des petites lampes à LED dans chacune d’elles, pour qu’il y ait de la lumière quand on enlèverait les couvercles en styrofoam, pour que les gens voient ce qu’ils feraient. C’était une nuit sans lune et il y avait une couverture nuageuse, et les lampadaires des rues au loin nous illuminaient à peine. Je savais que nous serions aussi visibles que des incendies sur des détecteurs à infrarouge, mais nous n’avions aucune chance de rassembler des gens sans être observés. J’ai décidé qu’on nous considèrerait comme de simples fêtards qui s’ennivreraient sur la plage. Je ne bois pas beaucoup. J’ai vu de la bière, de l’herbe et de l’ecstasy aux fêtes que je fréquente depuis que j’ai 14 ans, mais je déteste la fumée (quoi que je ne dise pas non à un space brownie de temps en temps), l’ecstasy prend temps longtemps — qui peut consacrer tout un week-end ce que les effets viennent et repartent — et la bière, bon, c’est pas mal, mais je ne vois pas pourquoi on en fait tout un plat. Ce que je préfère, c’est les grands cocktails compliqués, le genre de choses qu’on vous sret dans un volcan en céramique, avec six couches, en flammes, avec un singe en plastique sur le dessus, mais c’était surtout pour tout le décorum. En fait, j’aime bien être ivre. Ce que je n’aime pas, c’est la gueule de bois qui suit, et nom d’un chien, qu’est-ce que je me prends comme gueules de bois. Quoi que si j’y réfléchis, ça a peut-être un rapport avec le genre de boissons qui viennent dans ces volcans en céramique. Mais on n’organise pas une fête sans quelques bières bien fraîches. C’est ce que les gens attendent. Ca aide à briser la glace. Les gens font des stupidités quand ils ont bu trop de bières, mais mes amis ne sont pas vraiment le genre de gens à avoir des voitures. Et le gens font des stupidités quoi qu’il arrive — la bière ou le hashish ne sont que des épiphénomènes à ce fait central.

Jolu et moi nous sommes chacun ouvert une bière — une Anchor Steam pour lui, une Bud Lite pour moi — et nous avons trinqué en nous asseyant sur les rochers.
– “Tu leur as dit 21 heures ?”
– “Ouais”, il y a dit.
– “Moi aussi”.
Nous avons bu en silence. La Bud Lite était la boisson la moins alcoolisée de la glacière. J’aurais besoin d’avoir les idées claires plus tard.
– “Ca t’arrive de prendre peur ?”, ai-je finalement demandé. Il s’est tourné vers moi.
– “Non, je prends pas peur. J’ai peur tout le temps. J’ai eu peur depuis les explosions. Parfois j’ai tellement peur que je ne veux pas sortir de mon lit. ”
– “Alors pourquoi est-ce que tu fais ça ?” Il a souri.
– “Puisqu’on en parle, peut-être que je ne vais pas continuer longtemps. Je veux dire, c’était génial de te donner un coup de main. Génial. Vraiment excellent. Je ne vois pas quand qu’ai fais quoi que ce soit d’aussi important. Mais Marcus, mon frère, je dois te dire…” Il s’est interrompu.
– “Quoi”, ai-je demandé, bien que j’aie su ce qui allait venir.
– “Je ne peux pas continuer indéfiniment”, a-t-il finalement dit. “Peut-être même pas un moins. Je crois que je n’en peux plus. C’est trop dangeureux. Le DSI, tu ne peux pas leur faire la guerre. C’est dément. C’est vraiment, réellement dément.”
– “Tu parles comme Van”, j’ai dit. Ma voix était bien plus amère que ce que j’aurais voulu.
– “Je ne te critique pas. Je pense que c’est fantastique que tu sois assez brave pour faire ce que tu fais tout le temps. Mais je ne suis pas comme ça. Je ne peux pas vivre dans une terreur perpétuelle.”
– “De quoi tu parles ?”
– “Je dis que j’en ai assez. Je vais rejoindre les gens qui font comme si tout allait bien, comme si les choses allaient revenir à la normale un jour. Je vais utiliser Internet comme l’ai toujours fait, et n’utiliser Xnet que pour jouer aux jeux. Je dis que je veux sortir de tout ça. Je ne prendrai plus part à tes plans. ”
Je n’ai rien dit.
– “Je sais que ça te laisse tout seul. Ca n’est pas ce que je veux, je te jure. Je préfèrerais que tu laisses tomber toi aussi. Tu ne peux pas déclarer la guerre au gouvernement des USA. Ca n’est pas une guerre que tu peux gagner. Te regarder essayer, c’est comme regarder un oiseau qui se cogne à une vitre, encore et encore. ”
Il aurait voulu que je dise quelque chose. Ce que je voulais dire, c’était Bon Dieu, Jolu, merci beaucoup de m’abandonner comme ça ! Tu as oublié comment c’était quand ils nous ont enlevés ? Tu as oublie comment le pays était avant qu’ils en prennent le contrôle ? Mais ça n’était pas ce qu’il voulait que je lui dise. Ce qu’il voulait que je lui dise, c’est “Je comprends, Jolu. Je respecte ton choix.” Il a bu le reste de sa bouteille et en a sorti une nouvelle dont il a ouvert le bouchon.
– “Il y a autre chose”, a-t-il dit.
– “Quoi ?”
– “Je ne voulais pas le mentionner, mais je veux que tu comprennes pourquoi je dois faire ça.
– “Pour l’amour du ciel, Jolu, quoi ?”
– “Je déteste devoir dire ça, mais tu es blanc. Moi, pas. Les blancs qui se font chopper avec de la cocaïne font des stades de citoyenneté. Les bruns qui se font prendre avec du crack vont en prison pour vingt ans. Les Blancs voient un flic dans la rue et se sentent en sécurité. Les Bruns voient un flic dans la rue et se demandent s’ils vont se faire fouiller. La façon dont le DSI te traite ? C’est la norme dans ce pays depuis toujours pour nous autres.”
C’était tellement injuste. Je n’avais pas demandé à être blanc. Je ne pensais pas que j’étais plus brave parce que j’étais blanc. Mais je voyais ce que Jolu voulait dire. Si les flics arrêtaient quelqu’un dans la Mission et contrôlaient son identité, il y avait de bonnes chances pour que cette personne ne soit pas un Blanc. Quelque risque que je coure, Jolu en courait de pires. Quelque peine que je doive payer, Jolu payerait plus cher.
– “Je ne sais pas quoi dire”, ai-je dit.
– “Tu n’as pas à dire quoi que ce soit”, il a dit. “Je voulais juste que tu saches, pour que tu puisses comprendre.

Je voyais des gens descendre le sentier dans notre direction. C’était des amis de Jolu, deux Mexicains et une fille que je connaissait vaguement, petite et geek, qui portait tout le temps des lunettes noires cool à la Buddy Holly qui lui donaient un air de l’étudiante en art rejetée qui se révèle avoir un talent caché dans les films pour adolescents. Jolu m’a présenté et a distribué de la bière. La fille n’en n’a pas pris, mais a sorti à la place une petite flasque de vodka en argent de son sac, et m’en a offert. J’en ai pris une gorgée — la vodka chaude n’est pas quelque chose qui s’apprécie sans une certaine habitude — et lui ai fait compliment pour sa flasque, qui était rehaussée d’une frise de personnages de Parappa the Rapper.
– “C’est japonais”, a-t-elle dit pendant que je l’examinais avec mon porte-clef à LED. “Ils ont plein de gadgets pour l’alcool basés sur des jeux pour gamins. C’est totalement tordu”.
Je me suis présenté et elle s’est présentée.
– “Ange”, a-t-elle dit en me serrant la main — la mienne était sèche, chaude, avec des ongles courts.
Jolu m’a présenté à ses amis, qu’il connaissait depuis un camp d’informatique en 4ème année. D’autres sont arrivés — cinq, puis dix, et 20. C’était un groupe sérieux, maintenant. Nous avions dit aux gens d’être là à 21:30 précises, et nous avons accordé jusqu’à 21:45 pour voir si tout le monde était là. Les trois quarts étaient des amis de Jolu. J’avais invité tous les gens en qui j’avais confiance. Soit j’étais plus sélectif que Jolu, soit j’étais moins populaire. Maintenant qu’il m’avait annoncé sa désertion, j’avais l’impression qu’il était seulement moins sélectif. Je lui en voulais vraiment, mais j’essayais de n’en rien montrer en me concentrant sur les interactions avec les invités. Mais il n’était pas stupide. Il savait ce qui se passait. Je voyais qu’il était vraiment ennuyé. Bien.

– “OK” ai-je dit en escaladant une ruine, “OK, hé, tout le monde ?”
Quelques personnes proches ont fait attention, mais ceux du fond continuaient de bavarder. J’ai tendu mon bras en l’air comme un arbitre, mais il faisait trop sombre. Finalement j’ai eu l’idée d’allumer ma lampe LED et de la pointer vers chacun des bavards, puis vers moi. Graduellement, la foule s’est tue. J’ai souhaité la bienvenue à tout le monde, puis je leur ai demandé de se rapprocher pour que je puisse expliquer pourquoi nous étions tous là. Je voyais qu’ils étaient tous captivés par l’atmosphère secrète, intrigués et un peu lancés par la bière.
– “Voilà de quoi il s’agit. Vous utilisez tous Xnet. Ce n’est pas une coïcidance si Xnet a été créé juste après que le DSI a pris le contrôle de la ville. Les gens qui ont fait ça sont une organisation consacrée à la liberté personnelle, qui ont créé le réseau pour nous garder des barbouzes du DSI et de leurs gros bras.”
Jolu et moi avions préparé ceci à l’avance. Nous n’allions pas avouer que nous étions derrière tout, à personne. C’était trop risqué. A la place, nous allions tout présenter comme si nous n’étions que des lieutenants dans l’armée commandée par “M1k3y”, qui travaillaient à organiser la résistance locale.
– “Le Xnet n’est pas pur”, j’ai dit. “Il peut être utilisé par le camp d’en face tout autant que par nous. Nous savons qu’il y a des espions du DSI qui l’utilisent en ce moment même. Ils utilisent des trucs d’ingénierie sociale pour nous inciter à nous révéler, de façon à pouvoir nous arrêter. Si Xnet doit être un succès, nous devons trouver comment les empêcher de nous espionner. Il nous faut un réseau à l’intérieur du réseau.”
J’ai fait une pause pour laisser digérer ça. Jolu avait suggéré que c’était un peu violent — apprendre brusquement qu’on est en train de se faire recruter dans une cellule révolutionnaire.
– “Maintenant, je ne suis pas là pour vous demander de faire quoi que ce soit activement. Vos n’avez pas à sortir faire du brouillage ou je ne sais quoi. On va a fait venir ici parce qu’on sait que vous êtes cool, et que vous êtes dignes de confiance. C’est à cette confiance que nous voudrions vous faire contribuer ce soir. Certains d’entre vous connaissent déjà les réseaux de confiance et les signatures de clefs, mais pour le reste d’entre vous, je fais un petit rappel — ”
Ce que j’ai fait.
– “Maintenant, ce que je voudrais que vous fassiez ce soir, c’est rencontrer les gens ici et voir à quel point vous pouvez leur faire confiance. Nous allons vous aider à générer des paires de clefs et les partager entre vous. ”
Cette partie-là était compliquée. Demander aux gens d’apporter leurs laptops n’aurait jamais marché, mais nous avions besoin de faire quelque chose de bien complexe qui ne pouvait pas exactement se faire avec un papier et un crayon. J’ai sorti un laptop que Jolu et moi avions reconstruit la veille au soir, depuis zéro.
– “J’ai confiance en cette machine. Nous en avons assemblé chaque composante de nos propres mains. Elle tourne sur une version toute récente de ParanoidLinux, bootée directement du DVD. S’il reste un ordinateur sûr dans le monde, ça pourrait bien être celui-là. J’ai un générateur de clefs chargé ici. Vous pouvez venir ici et lui donner des entrées aléatoires — vous pressez les touches n’importe comment, vous agitez la souris dans tous les sens — et il va utiliser ça comme graine pour vous créer une paire de clefs, publique et privée, qu’il va ensuite afficher à l’écran. Vous pouvez prendre une photo de votre clef privée avec votre téléphone, et presser n’importe quelle touche pour la détruire à tout jamais — elle n’est pas stockée sur le disque. Ensuite ça va vous montrer votre clef publique. A ce moment, appelez tous ceux ici en qui vous avez confiance et qui vous font confiance, et faites-leur prendre une photo de vous à côté de la clef, qu’ils sachent à qui elle appartient. Quand vous rentrez chez vous, vous devrez convertir ces photos en clefs. ça va prendre un bon moment, j’en ai peur, mais vous n’aurez à le faire qu’une seule fois. Soyez super-attentifs à ce que vous tapez — une erreur et vous êtes baisé. Heureusement, il y a une façon de savoir si vous avez tapé correctement : sous la clef, il va y avoir un nombre beaucoup plus court, qui s’appelle l'”empreinte”. Quand vous aurez tapé la clef, vous pourrez en générer une empreinte et la comparer à l’empreinte de référence, et si elles correspondent, vous êtes bon. ”
Ils m’ont tous regardé avec des yeux ronds. OK, je leur avais demandé de faire quelque chose d’assez bizarre, soit, mais quand même.

 

Chapitre 9

Chapitre 9

Ce chapitre est dédié à Compass Books/Books Inc, la plus ancienne librairie de l’ouest des USA. Ils ont des officines à travers toute la Californie, à San Francisco, Burlingame, Mountain View et Palo Alto, mais le mieux de tout ça s’est qu’ils font tourner une librairie qui tue tout en plein milieu du Disneyland’s Downtown Disney à Anaheim. Je suis un grand fan des parcs Disney (voyez mon premier roman, “Down and Out in the Magic Kingdom”, si vous ne me croyez pas), et à chaque fois que j’ai vécu en Californie, je me suis acheté un abonnement à l’année pour Disneyland, et à pratiquement chaque visite, je passe chez Compass Books à Downtown Disney.  Ils gardent une sélection brillante de livres non-officiels (et même critiques) sur Disney, ainsi qu’une grande variété de livres pour enfants et de science fiction, et le café d’en face fait un capuccino qui arrache. Compass Books/Books Inc

Il était tellement furieux que j’ai cru qu’il allait éclater. Vous vous souvenez quant j’ai dit que je ne l’ai que rarement vu perdre son calme ? Cette nuit-là, il l’a perdu plus que jamais avant.
– “C’était incroyable. Ce flic, il devrait avoir dix-huit ans et il me répétait ‘mais monsieur, pourquoi vous êtes-vous rendu à Berkeley hier si vos clients sont à Moutain View ?’ Je n’ai pas arrêté de lui expliquer que je donne de scours à Berkeley, et là il disait, ‘ je croyais que vous étiez consultant’, et ça repartait à zéro. On aurait dit une espèce de série télé où les flics auraient été soumis à un Rayon Crétinisant. Le pire c’est qu’il insistait pour dire que j’avais été à Berkeley aujourd’hui, et je lui disait que non je n’y avait pas été, et il disait que si. Et là il m’y montré ma facture de FasTrak et elle prétendait que j’avais traveré le pont de San Mateo trois fois ce jour-là ! Et ça n’est pas tout, ” a-t-il poursuivi, inspirant profondément, signe qu’il était vraiment hors de lui. “Ils avaient des informations sur où j’ai été, y compris des endroits où il n’y a pas de payages. Ils ont interrogé mon passe dans la rue, au hasard. Et c’était tout faux ! Bordel de merde, non seulement ils nous espionnent tous, mais ils ne sont même pas compétents !

Je m’étais retiré dans la cuisine pendant qu’il râlait, et maintenant je l’observais dans l’encardement de la porte. Maman a rencontré mon regard et nous avons tous les deux levé les sourcils comme pour dire, lequel de nous deux va lui dire “on te l’avait bien dit” ? Je lui ai fait un signe de tête. Elle pourrait utiliser ses super-pouvoirs matrimoniaux pour annuler sa rage, quelque chose qui n’était pas à la portée d’une simple unité filiale.
– “Drew”, a-t-elle dit, et elle lui a attrapé le bras pour l’empêcher d’arpenter la cuisine dans tous les sens en agitant les bras comme un prêcheur des rues.
– “Quoi ?”, a-t-il demandé d’un ton cassant.
– “Je crois que tu dois des excuses à Marcus”. Elle a maintenu sa voix calme et égale. Papa et moi sommes les gravillons de la maison — Maman est un vrai roc. Papa m’a regardé. Il a plissé les yeux en réfléchissant pendant une minute.
– “D’accord”, a-t-il dit finalement. “Tu as raison. Je parlais d’une surveillance compétente. Ces types sont de vrais amateurs. Je suis désolé, fils. Tu avais raison. C’était ridicule.” Il a présenté sa main et a serré la mienne, puis m’a fait une accolade ferme et inattendue. “Mon Dieu, qu’est-ce que nous sommes en train de faire de ce pays, Marcus ? Ta génération mérite d’hériter de quelque chose de meilleur que ça. ” Alors il m’a laissé aller.
Je voyait des rides profondes sur son visage, des rides que je n’avais jamais remarquées. Je suis retourné à ma chambre pour jouer à quelques jeux Xnet. Il y avait un bon truc multijoueurs, un jeu de pirates mécaniques où vous deviez effectuer des quêtes tous les jours ou deux pour remonter les ressorts de votre équipage pour pouvoir retourner piller et voler. C’était le genre de jeux que je déteste mais que je n’arrive pas à m’empêcher de jouer : des tas de quêtes répétitives qui ne sont même pas tellement satisfaisantes à accomplir, un petit peu de combat entre joueurs (à se chamailler pour savoir qui prendrait commande du navire) et quelques casse-têtes pas si nombreux que ça qu’il fallait résoudre. Pour l’essentiel, jouer à ce genre de jeux me donnait la nostalgie de Harajuku Fun Madness, qui avait un bon équilibre entre vadrouiller dans le vrai monde, résoudre des énigmes en ligne, et faire de la stratégie avec votre équipe. Mais pour l’heure, c’était juste ce dont j’avais besoin. De l’amusement sans intelligence. Mon pauvre Papa. C’est moi qui lui avais fait ça. Il avait été heureux, sûr que l’argent de ses impôts servait à le défendre. J’avais détruit sa confiance. C’était une fausse confiance, bien sûr, mais elle l’avait aidé à vivre.  En le voyant maintenant, misérable et brisé, je me demandais s’il valait mieux être conscient et désespéré, ou vivre dans le paradis des imbéciles. Cette honte — la honte que j’avais ressentie depuis que j’avais donné mes mots de passe, depuis qu’ils m’avaient brisé — est revenue, me laissant sans énergie avec le seul désir de m’éloigner de moi-même.

Mon personnage était un matelot sur le navire pirate Zombie Charger, et il s’était déchargé pendant que j’étais resté hors ligne. Je devais demander par messagerie instantanée que quelqu’un sur mon navire me remonte. Ca m’a occupé un moment. J’avais bien ça, en fait. Il y a quelque chose de magique à voir un complet inconnu vous rendre un service. Et comme c’était Xnet, je savais que tous ces étrangers étaient des amis, en un sens.
> Tu es dou ?
Le personnage qui me remontait s’appelait Lizanator, et était une fille, encore que ça ne veuille pas dire que le joueur en était une. Les garçons ont une curieuse tendance à jouer des personnages féminins.
> San Francisco, j’ai dit
> non idio, tes dou a San Fran ?
> Pourquoi, tu es pédophile ?
Normalement, ça suffisait à changer de sujet de conversation. Bien entendu chaque jeu était plein de pervers et de pédophiles, et aussi de flics qui faisaient les appâts à pédophiles et à pervers (encore que j’espérais bien qu’il n’y avait pas de flics sur Xnet !). Une accusation de ce genre suffisait normalement à changer de sujet, neuf fois sur dix.
> Mission? Potrero Hill? Noe? East Bay?
> Remonte-moi juste, k, mrc.
Elle s’est arrêtée de remonter.
> Tas peur ?
> Ca va, pourquoi tu t’intéresses ?
> juste curieuse.
Je la trouvais louche. C’était clairement plus que de la curiosité. Vous pouvez appeler ça de la paranoïa. Je me suis déconnecté et j’ai éteint ma Xbox.

Papa m’a lancé un regard par-dessus la table le lendemain matin et a dit “On dirait que les choses vont s’améliorer, au moins”. Il m’a passé un exemplaire du Chronicle ouvert à la page trois.
> Un porte-parole du Département de la Sécurité Intérieure a confirmé que le bureau de San Francisco a demandé une augmentation de budget et de personnel de 300 pourcents à Washington.
Quoi ?
> Le général de corps d’armée Graeme Sutherland, officier resposable des opérations du DSI pour le nord de la Californie, a confirmé cette demande à une conférence de presse hier, en mentionnant qu’une augmentation brutale de l’activité suspecte dans la zone de la Bay a motivé la demande. “Nous surveillons un pic de communications et d’activité clandestines et nous pensons que des saboteurs créent délibérément de fausses alertes de sécurité pour nous mettre des bâtons dans les roues. ”
J’ai louché. Sans blague.
> “Ces fausses alertes pourraient constituer des “leurres radar” visant à camoufler de vraies attaques. La seule façon efficace de les combattre est d’augmenter notre personnel de bureau et d’analyse pour pouvoir enquêter à fond sur chaque piste”.
> Surtherland a remarqué que les contretemps subis dans toute la ville était “malheureux” et s’est engagé à les éliminer.
J’ai eu une vision de la ville avec quatre ou cinq fois plus d’agents du DSI, rameutés pour répondre à mes propres idées stupides. Van avait raison. Plus je les combattais, pire les choses allaient tourner.

Papa a montré le journal du doigt.
– “Ces types sont peut-être des imbéciles, mais au moins ce sont des imbéciles systématiques. Ils vont juste augmenter leurs ressources jusqu’à ce qu’ils résolvent ce problème. C’est possible, tu sais. Exploiter toutes les données de la ville, suivre chaque piste. Ils finiront par attraper les terroristes. ” J’ai perdu mon calme.
– “Papa ! est-ce que tu entends ce que tu dis ? Ils parlent d’enquêter sur pratiquement chaque personne dans la ville de San Francisco !”
– “Oui”, il a fait, “c’est exact. Ils vont attraper chaque escroc, chaque trafiquant de drogue, chaque sale type et chaque terroriste. Attends un moment. Ca pourrait bien être la meilleure chose qui soit arrivée à ce pays.
– “Dis-moi que tu plaisantes”, ai-je dit. “Je t’en supplie. Tu penses que c’est pour ça qu’on a écrit la Constitution ? Qu’est-ce que tu fais de la Déclaration des Droits ?”
– “La Déclaration des Droits a été écrite avant qu’on fasse de la fouille de données informatisée. ” A-t-il répondu. Il était terriblement serein, convaincu d’avoir raison.
– “Le droit à la liberté d’association est une bien belle chose, mais pourquoi est-ce qu’on ne devrait psa autoriser la police à fouiller les réseaux sociaux pour voir si vous passez votre temps libre avec des gangsters et des terroristes ?”
– “Parce que c’est une violation de la vie privée !”, ai-je fait.
– “Mais qu’est-ce que ça fait ? Tu préfères avoir ta vie privée ou des terroristes ?” Arg. Je détestais débattre comme ça avec mon père. J’avais besoin d’un café.
– “Allons, Papa. Démanteler la vie privé, ça n’attrape pas de terroriste. Ca ennuie juste les gens normaux. ”
– “Comment tu sais qu’ils n’attrapent pas de terroristes ?”
– “Où seraient ces terroristes qu’ils auraient attrapés ?”
– “Je suis certain qu’on verra des arrestations bientôt. Attends un peu. ”
– “Papa, qu’est-ce qui t’es arrivé depuis la hier soir ? Tu aurais atomisé ces flics qui t’ont arrêté –”
– “Ne me parle pas sur ce ton, Marcus. Ce qui m’est arrivé depuis hier soir, c’est que j’ai eu l’occasion de repenser à tout ça et de lire ça. ” Il a secoué le journal. “La raisons pour laquelle ils m’ont attrapé, c’est qu’il y a des sales types qui les brouillent activement. Ils faut qu’ils ajustent leurs techniques pour surmonter ce brouillage. Mais ils vont y arriver. D’ici là, se faire arrêter de temps en temps dans la rue est un prix modique à payer. Ca n’est pas le moment de jouer au petit avocat avec la Déclaration des Droits. C’est le moment de faire des sacrifices pour garder notre ville en sécurité.”
Je n’ai pas pu finir mon toast. J’ai posémon assiette dans le lave-vaisselle et je suis parti pour l’école. Il fallait que je sorte de là.

Les gens de Xnet n’était pas contents de la surveillance renforcée, mais ils n’allaient pas la subir en silence. Quelqu’un a téléphoné à une émission sur KQED et a déclaré que la police perdait son temps, que nous pouvions enrayer le système plus vite qu’ils ne pouvaient le réparer. L’enregistrement était en tête des téléchargements sur Xnet cette nuit-là.
– “Ici California Live, nous parlons à un correspondant anonyme qui nous appelle d’une cabine publique quelque part dans San Francisco. Il a ses propres informations sur les ralentissements que nous avons pu voir en ville cette semaine. Vous êtes en ligne.
– “Ouais, euh, salut, c’est justele début, tu vois ? J’veux dire, genre, on vient juste de commencer, là. Ils peuvent engager un milliard de sales keufs et mettre un barrage à chaque coin de rue. On va tout brouiller ! Et, genre, toutes ces conneries sur les terroristes ? On n’est pas des terroristes ! Ca m’fait trop marrer, ouais ! On brouille le système parce qu’on déteste la Sécurité Intérieure, et parce qu’on aime notre ville. Les terroristes ? Je sais même pas comment on écrit ‘Jihad’. Peace. ”
Il avait l’air un parfait idiot. Pas seulement à cause des propos incohérents, mais aussi à cause de sa ventardise. Il avait l’air d’un gamin obscènement content de lui. C’était un gamin obscènement content de lui. Le Xnet s’est enflammé sur cette question. Beaucoup de gens pensaient que c’était idiot d’avoir appelé, d’autres le considéraient comme un héros. Je me suis inquiété à la pensé qu’il y avait probablement une caméra pointée sur la cabine qu’il avait utilisée. Ou un lecteur de RFID qui aurait reniflé son Fast Pass. J’espérais qu’il aurait eu la présence d’esprit d’essuyer ses empreintes digitales de sa monnaie, garder son capuchon, et laisser ses RFID chez lui. Mais j’en doutais. Je me demandais s’il ne recevrait pas de la visite un de ces jours.

J’ai su qu’il se passait quelque chose de sérieux sur Xnet quand j’ai soudainement reçu un million d’e-mails de gens qui voulaient informer M1k3y des derniers évnènements. C’est alors que j’étais précisément en train de lire les aventures de Monsieur Je-sais-pas-écrire-Jihad que ma boite de réception est devenue comme folle. Tout le monde avait un message pour moi — un lien vers un livejournal sur Xnet — un des nombreux blogs anonymes basés sur le système de publication de documents Freenet qu’utilisaient aussi les militant démocrates chinois.
> On a eu chaud.
> Nous étions en train de brouiller l’Embarcado ce soir et on s’amusait à donner à tout le monde une nouvelle clef de voiture, de maison, des Fast Pass ou des FasTrak, dispersant de la fausse poudre à canon. Il y avait des flics partout, mais nous étions plus malins qu’eux ; on est là pratiquement chaque soir et on ne s’est jamais fait prendre.
> Ben cette nuit, on s’est fait prendre. C’était une erreur grossière, nous sommes devenus imprudents et on s’est faits avoir.  C’est un flic en civil qui a attrapé un de mes copains, et ensuite le reste de notre groupe. Ils avaient surveillé la foule depuis un long moment et ils avaient un de ces camions tout près, ils ont emmené quatre d’entre nous mais ils ont raté les autres.
> Le camion était bourré comme une boite à sardines avec toutes sortes de gens, vieux et jeunes, blancs et noirs, riches et pauvres, tous suspects, et il y avait deux flics qui essayaient de nous poser des questions et des flics en civil qui amenaient plus de monde. La plupart des gens essayaient de passer en tête de la file d’attente pour en avoir fini avec l’interrogatoire, alors on en a profité pour se gliser vers l’arrière et on a passé des heures là-dedans, il faisait vraiment étouffant et ça devenait de plus en plus peuplé.
> Vers 8 heures, la relève est arrivée, deux nouveaux flics sont entrés et en engueulé les deux flics qui étaient là et ils étaient genre c’est quoi ce bordel, vous foutez rien du tout là-dedans ou quoi. Ils se sont bien pris la tête, ensuite les deux vieux flics sont sortir et les deux flics neufs se sont assis à leurs bureaux et ont discuté en murmurant pendant un moment.
> Finalement un des deux flics s’est levé et a commencé à brailler TOUT LE MONDE RENTREZ CHEZ VOUS NOM DE DIEU ON A AUTRE CHOSE À FOUTRE QUE DE VOUS CASSER LES PIEDS AVEC DES QUESTIONS SI VOUS AVEZ FAIT DES BÊTISES NE RECOMMENCEZ PAS ET QUE ÇA SERVE DE LEÇON À TOUT LE MONDE.
> Certains encravatés étaient vraiment énervés ce qui était HILARANT parce que genre dix minutes avant ils râlaient parce qu’ils étaient détenus là et maintenant ils étaient super frustrés d’être relâchés, je veux dire décidez-vous, quoi.
> On s’est séparés rapidement et on est rentrés pour écrire tout ça. Il y a des flics en civil partout, je vous dis. Si vous faites du brouillage, ouvrez l’oeil et préparez-vous à courir s’il y a des problèmes. Si vous vous faites attraper essayez d’attendre jusqu’à ce qu’on vous relâche, ils sont tellement occupés qu’il y a des chances pour qu’ils vous laissent simplement partir.
> On les occupe à ce point-là ! tous ces gens dans le camion étaient là parce qu’on les avait brouillés. Alors brouillez !

J’ai cru que j’allais vomir. Ces quatre mômes — de gamins que je n’avais jamais rencontrés — avaient failli disparaître pour toujours à cause de ce truc que j’avais commencé. A cause de quelque chose que je leur avait dit de faire. Je ne valais pas mieux qu’un terroriste.

Le DSI a obtenu ses budgets. Les Président est passé à la télévision avec le gouverneur pour nous raconter qu’il n’y avait pas de pris trop élevé pour la sécurité. Nous avons dû regarder ça le lendemain à l’assemblée de l’école. Mon père a applaudi.Il avait détesté le Président depuis le jour où il avait été élu, avec l’argument qu’il n’était pas meilleur que le précédent et que le précédent avait été un véritable désastre, mais là, la seule chose dont il parlait était à quel point ce nouveau type était décidé et dynamique.
– “Sois gentil avec ton père”, m’a dit Maman un soir après que je suis rentré de l’école. Elle avait travailléde la maison autant qu’il était possible. Maman est spécialiste de déménagements freelance qui aide les Britanniques à s’installer à San Francisco. La High Commission du Royaume-Uni la paye pour répondre à des mails de Britanniques mystifiés de tous le pays qui se complètement perturbés par les coutumes bizarres des Américains. Elle gagne sa vie en expliquant les Américains, et elle me disait que ces temps il valait mieux le faire de chez soi, où il n’y avait pas besoin de vraiment voir des Américains ou de leur parler. Je ne me fais pas d’illusions sur la Grande-Bretagne. L’Amérique peut bien être prête à jeter sa Constitution aux orties chaque fois qu’un Jihadistenous regarde de travers, mais comme j’avais appris dans mon projet indépendant en sous d’Etudes Sociales en neuvième, les Britanniques n’ont même pas de Constitution. Ils ont des lois qui vous feraient des boucles aux poils des orteils : ils peuvent vous garder en prison pendant une année entière s’ils sont vraiment sûr que vous êtes un terroriste mais qu’ils n’ont pas de d’éléments pourle prouver. Maintenant, à quel point est-ce qu’on peut être sûr de soi quand on n’a pas de preuves ? Comment est-ce qu’ils se forgent des certitudes pareilles ? Ils vous ont vu commettre des actes terroristes pendant un rêve particulièrement réaliste ? Et la surveillance en Grade-Bretagne fait paraître l’Amérique comme une bande de joyeux amateurs. Le Londonnien moyen se fait photographier 500 fois par jour, juste en se promenant dans les rues. Chaque plaque minéralogique se fait photographier à chaque coin de rue dans tout le pays. Tout le monde, des banques aux entreprises de transports publics, est enthousiate à l’idée de vous traquer et de vous fliquer s’ils pensent que vous êtes vaguement suspect.

Mais Maman ne l’entendait pas de cette oreille. Elle avait quitté la Grande-Bretagne quand elle était encore au lycée et ne s’était jamais sentie chez elle ici, bien qu’elle eût épousé un garçon de Petaluma et y eût élevé un fils. Pour elle, c’était toujours un pays de barbares, et la Grande-Bretagne serait toujours son foyer.
– “Maman, il  a simplement tort. Toi, entre tous, tu devrais le savoir. Tout ce qui fait de ce pays un grand pays se fait jeter aux orties, et ça lui va très bien. Tu as remarqué qu’ils n’ont pas attrapé un seul terroriste ? Papa raconte tout le temps qu’on a besoin d’être en sécurité, mais il devrait comprendre que la plupart d’entre nous ne se sentent pas en sécurité. Nous nous sentons en danger en permanence.”
– “Je sais bien, Marcus. Crois-moi, je ne suis pas fan de ce qui se passe dans ce pays. Mais ton père est –” Elle s’est étranglée. “Quand tu n’est pas rentré après les attentats, il a pensé –” Elle s’est levée et s’est fait une tasse de thé, ce qu’elle faisait à chaque fois qu’elle se sentait gênée ou déconcertée. “Marcus, nous t’avons cru mort. Tu comprends ? Nous t’avons pleuré pendant des jours. Nous t’imaginions réduit en morceaux, au fond de l’océan. Mort parce que quelques salopards avaient décidé de tuer des centaines d’étrangers, juste pour dire quelques chose.”
J’ai intégré ça lentement. Je veux dire, j’avais compris qu’ils s’étaient inquiétés. Beaucoup de monde était mort dans ces attentats — le dernier bilan tournait autours de quatre mille — et presque tout le monde connaissant quelqu’un qui n’était jamais rentré chez lui ce jour-là. Deux personnes de mon école avaient disparu.
– “Ton père était au bord de tuer quelqu’un. N’importe quoi. Il était comme fou. Tu ne l’as jamais vu dans un état pareil. Je ne l’avais jamais vu comme ça non plus. Il était dément. Il s’assayait à cette table et il jurait continuellement. Des mots atroces, des mots que je ne lui avais jamais entendu dire. Un jour — le troisième jour — quelqu’un a appelé et il était sûr que c’était toi, mais ce n’était qu’un faux numéro et il a lancé le téléphone si fort qu’il s’est désintégré en des milliers de fragments.” Je m’étais demandé pourquoi il y avaitun nouveau téléphone dans la cuisine. “Quelque chose s’est brisé dans ton père. Il t’aime. Nous t’aimons tous les deux. Tu es la chose la plus importante dans nos vies. Je ne pense pas que tu le réalises. Tu te souviens quand tu avais dix ans, quand je suis rentrée à Londres pendant un long moment ? Tu te souviens” J’ai hoché la tête en silence. “Nous étions à deux doigts de divorcer, Marcus. Oh, la raison n’a plus d’importance. C’était juste un mauvais moment, le genre de choses qui arrivent quand des gens qui s’aiment cessent de se prêter attention l’un à l’autre pendant quelques années. Il est venu et il m’a convaincu de revenir pour toi. Nous ne pouvions pas supporter l’idée de te faire ça. Nous sommes retombés amoureux pour toi. C’est pour toi que noussommes ensemble maintenant. ” J’avais la gorge serrée. Je n’avais jamais rien su de tout ça. Personne ne m’en avait jamais rien dit.
– “C’est pour ça que ton père traverse une mauvaise passe en ce moment. Il n’est pas dans son état normal. Ca va prendre un certain temps avant qu’il revienne à nous, avant qu’il redevienne l’homme que j’aime. D’ici là, il faut que nous soyions compréhensifs.”
Elle m’a serré dans ses bras longuement, et j’ai remarqué à quel point ses bras était devenus fins, et comment la peau de son cou était distendue. J’avais toujours vu ma mère jeune, pale, les joues rouges et heureuse, lançant des regards mutins derrière ses lunettes cerclées de métal. Maintenant, elle avait l’air d’une vieille femme. C’est moi qui lui avais fait ça. Les terroristes lui avaient fait ça. Le Département de la Sécurité Intérieure lui avait fait ça. D’une façon perverse, nous étions tous dans le même camps, et Maman et Papa, et tous ceux que nous avions exploités, étaient dans l’autre.

Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Les paroles de Maman repassaient dans ma tête. Papa avait été tendu et silencieux pendant le dîner et nous avions à peine parlé, parce que je ne me faisais pas confiance pour ne pas dire le mauvais truc et parce qu’il était tout remonté à cause des dernières nouvelles, selon lesquelles c’était bien Al Qaeda qui était responsable de l’attentat. Six groupes terroristes différents avaient revendiqué l’attentat, mais seule la vidéo Internet d’Al Qaeda dévoilait des informations que le DSI n’avais révélée à personne. Je me suis allongé sur mon lit et j’ai écouté les émissions radio du soir où des auditeurs téléphonaient. Le sujet portait sur des problèmes sexuels, avec ce type homosexuel que j’adorais écouter en temps normal ; il donnait aux gens des conseils crus, mais de bons conseils, et il était vraiment marrant et maniéré. Ce soir-là, je ne riais pas. La plupart des auditeurs posaient des questions sur ce qu’ils devaient faire pour reprendre une vie sexuelle avec leurs partenaires après les attentats. Même sur une radio consacrée au sexe, je ne pouvais pas échapper au sujet. J’ai éteint la radio et j’ai entendu un mateur ronronner en bas dans la rue.

Ma chambre à coucher se situe tout en haut de notre maison, l’une des Vieilles Dames Peintes. J’ai un plafond de grenier, en diagonale, et des fenêtres des deux côtés — l’une domine la Mission tout entière, l’autre donne une vue sur la rue en face de chez nous. Il y avait souvent des voitures qui circulaient à toute heure de la nuit, mais il y avaient quelque chose d’étrange dans ce bruit-là. Je suis allé à la fenêtre de la rue et j’ai tiré les rideaux. En bas, dans la rue, il y avait une camionette blanche, sans marquages, dont le toit était hérissé d’antennes, plus d’antennes que je n’en n’avais jamais vu sur une voiture. Elle roulait très lentement dans la rue, une petit parabole tournant dans tous les sens sur le sommet. Alors que je regardais, la camionette s’est arrêtée et l’une des portes de derrière s’est ouverte. Un type en uniforme du DSI — je les reconnaissait à cent mètres, maintenant — a posé le pied dans la rue. Il tenait un appareil portatif dont la lueur bleutée lui éclairait le visage. Il a fait quelques pas, d’abord vers mes voisins, puis vers moi. Sa façon de marcher et de regarder son écran me rappelait quelque chose — il utilisait un détexteur de WiFi ! Le DSI patrouillait pour repérer les noeuds de Xnet. J’ai lâché les rideaux et j’ai plongé à travers la chambre pour trouver ma Xbox. Je l’avais laissé en ligne le temps de télécharger des animations sympas qu’un des gars de Xnet avait fait à partir du discours “aucun prix n’est trop élevé” du Président. J’ai arraché la prise du mur, et je suis retourné à la fenètre en entreouvrant les stores d’un centimètre à peine. Le type regardait de nouveau son détecteur, en arpentant la rue devant notre maison. Un instant plus tard, il est rentré dans sa camionette et est reparti. J’ai sorti mon appareil pohto et j’ai pris autant de photos que possible de la camionette et de ses antennes. Puis j’ai ouvert GIMP, un éditeur d’images libre, et j’ai tout supprimédela photographie à l’exception dela camionette, effaçant ma rue et tout ce qui aurait pu aider à m’identifier. Je les ai postées sur Xnet et j’ai écrit tout ce que je savais sur ces camionettes. Il ne faisait aucun doute que ces types cherchaient Xnet.

Maintenant, je ne pourrais plus dormir. Rien d’autre à faire que de jouer aux pirates à ressort. Même à cette heure, il y avait plein de joueurs en ligne. Le vrai nom des pirates à ressorts étaient Pillage Mécanique, et c’était un projet de hobbyiste démarré par des adolescents finlandais fans de Death-Metal. C’était totalement gratuit à jouer, et ça fournissait autant d’amusement qu’un service à 15 dollars par mois comme Ender’s Univere, Middle Earth Quest ou Discworld Dungeons. Je me suis loggé et je me suis retrouvé au milieu du pont du Zombie Charger, à attendre que quelqu’un veuille bien me remonter. Je détestais cette partie du jeu.
> Eh, toi
J’ai tapé à un pirate qui passait par là.
> Tu me remontes ?
Il s’est arrêté et m’a regardé.
> Pq je feré sa ?
> On est dans la même équipe. Et ça te donne des points d’expérience.
Quel abruti.
> Tu é dou ?
> San Francisco
Ca commençait à me rappeler quelque chose.
> Ou a SF ?
Je me suis déconnecté. Il y avait quelque chose de bizarre qui se passait avec ce jeu. J’ai regardé les Livejournals et j’ai commencé à éplucher les blogs. J’en avait lu une demi-douzaine quand j’ai trouvé quelque chose qui m’a glacé le sang. Les bloggers adorent les quizz. Quel est ton genre de hobbit ? Es-tu un bon amant ? Quelle planète te ressemble le plus ? Tu serais quel personnage de quel film ? A quel type émotionnel appartiens-tu ? Ils les remplissent et les font remplire à leurs amis, et tout le monde compare les résultats. Amusement sans conséquences. Mais les quizz que je voyais cette nuit-là sur Xnet me faisaient peur, parce qu’ils étaient tous sauf innocents : Quel est ton sexe ? Quel âge as-tu ? Dans quelle école vas-tu ? Dans quel quartier habites-tu ? Les questionnaires faisaient des graphiques sur une carte avec des épingles de couleu rpour les écoles et les quarties, et fournissaient des conseils débiles sur les pizzerias et ce genre de choses. Mais regardez-moi ces questions. Imaginez mes réponses :
Masculin
17 ans
Chavez High
Potrero Hill
Il n’y avait que deux personnes dans toute mon école qui avaient ce profil exact. Dans la plupart des écoles, ça serait pareil. Si vous vouliez savoir qui étaient les gens de Xnet vous pouviez utiliser des quizz pour les identifier l’un après l’autre. C’était déjà une mauvaise nouvelle, mais le pire était ce que ça impliquait : quelqu’un au DSI utilisait Xnet pour nous cibler. Xnet s’était fait infiltrer par le DSI. Il y avait des espions parmi nous.

J’avais distribué les disques de Xnet à des centaines de personnes, et ils en avaient fait autant. Je connaissais assez bien les gens à qui j’avais donné mes disques. J’en connaissait même très bien certains. J’avais vécu dans la même maison toute ma vie et je m’étais fait des centaines et des centaines d’amis au fil des ans : des gens avec qui j’avais été à la crêche aux gens avec qui j’avais joué au football en passant par ceux avec qui j’avais joué à des jeux de rôle grandeur nature, ceux que j’avais rencontré en boîte, et mes camarades d’école. Mes meilleurs amis étaient dans mon équipe de jeu, mais il y avait pléthore de gens en qui j’avais assez confiance pour leur donner un disque de Xnet. J’avais besoin d’eux maintenant. J’ai réveillé Jolu en faisant sonner son téléphone portable et en raccrochant après la première sonnerie, trois fois de suite. Une minute plus tard, il était sur Xnet et nous pouvions tenir une discussion sécurisée. Je lui ai montré mon billet de blog sur les camionettes radio et il est revenu une minute plus tard, tout paniqué.
> tu es sûr qu’ils nous cherchent nous ?
En quise de réponse, je lui ai envoyé le quizz.
> Oh putain on est perdus
> Non c’est pas si terrible mais on doit trouver à qui on peut faire confiance.
> Comment ?
> C’est ça que je veux savoir — combien de personnes tu peux recommander sans réserve comme si tu mettrais ta vie entre leurs mains ?
> Peut-être 20 ou 30.
> Je veux rassembler un groupe de gens vraiment fiables et faire un échange de clefs Web-Of-Trust.

Le Web of Trust est une des ces cool applications de la cryptographie à propos desquelles j’avais lu des choses, mais que je n’avais jamais essayée. C’est une façon à peu près totalement fiable de s’assurer qu’on peut vraiment parler aux gens à qui on fait confiance, mais que personne d’autre ne peut écouter. Le problème, c’est que ça exige de recontrer physiquement les gens du réseau en question au moins une fois, pour commencer.
> Je vois, évidemment. C’est pas compliqué. Mais comment tu vas rassembler tout le monde pour la signature des clefs ?
> C’est ce que je voulais te demander — comment on peut faire ça sans se faire repérer ?
Jolu a tapé quelques mots avant de les effacer, puis en a tapé encore d’autres avant de les effacer aussi.
> Darryl aurait su, ai-je tapé
> C’est même pour ça qu’il était bon.
Jolu n’a rien dit un instant. Puis :
> Si on organisait une fête ? On se rassemble tous comme une bande d’adolescents qui font la fête et comme ça on a une excuse toute prête si quelqu’un débarque et nous demande ce qu’on fout là ?
> Ca marcherait nikel ! Tu es un génie, Jolu.
> Je sais. Et tu vas adorer : je sais où on devrait faire ça
> Où ?
> Sutro baths!

Chapitre 8

Chapitre 8

Ce chapire est dédié à Borders, le géant mondial de la distribution de livres qu’on trouve dans toutes les villes du monde — je n’oublierai jamais le jour où je suis entré dans le gigantestque Borders sur Orchard Road à Singapour et que j’y ai trouvé une étagère chargée de mes romans ! Depuis de nombreuses années, le Borders d’Oxford Street à Londres accueille les soirées de Science Fiction mensuelles de Par Cadigan, où des auteurs locaux ou en visite lisent leurs oeuvres, discutent de science-fiction et rencontrent leurs fans. Quand je me trouve dans une ville étrangère )ce qui m’arrive souvent) et que j’ai besoin d’un bon bouquin pour mon prochain vol, il semble qu’il y a toujours un Borders prêt à proposer d’excellentes sélections — je suis particulièrement amateur du Borders d’Union Square à San Francisco. Borders, dans le monde entier.

Je n’étais pas le seul à me faire avoir par les histogrammes. Il y a des tas de gens qui ont des profils de traffic anormaux, ou des profils d’utilisation anormaux. L’anomalie est tellement répendue qu’elle est pratiquement la norme. Xnet était plein de ce genre d’histoires, de même que les journaux et les nouvelles à la télévision. Des maris se faisaient attraper à tromper leurs femmes ; des épouses, à tromper leurs maris ; les enfants, à faire le mur pour retrouver des copains et des copines illicites. Un gamin qui n’avait pas dit à ses parents qu’il avait le SIDA s’est fait attraper en allant à la clinique chercher ses médicaments. Ces gens-là étaient des gens qui avaient quelque chose à cacher — pas des coupbles, juste des gens qui avaient des secrets. Il y avait encore plus de gens qui n’avaient rien à cacher du tout, mais qui prenaient tout de même mal de se faire arrêter et interroger. Imaginez que quelqu’un vous enferme à l’arrière d’une voiture de police et exige que vous prouviez que vous n’être pas un terroriste. Et ça n’était pas que les transports publics.

La plupart des conducteurs de la zone de la Bay avaient un passe FasTrack clippé à leur par-soleil. Il s’agit d’un petit “porte-monaie” radio qui vous paye vos droits de passage quand vous traversez sur un pont, et qui vous évite de devoir faire la queue pendant des heures aux payages. Ils avaient triplé le prix des droits de passage payés en liquide (encore qu’ils avaient toujours enrobé ça se sucre en prétendant que les FasTrak étaient meilleur marché, par que l’argent anonyme coûtât plus cher). Les quelques irréductibles qui restaient encore ont disparu quand le nombre de voies acceptant le liquide a été réduit à une seule par pont, de sorte que les queues étaient encore plus longues. Ainsi, si vous habitiez dans le coin, ou si vous conduisiez une voiture de location d’un agence locale, vous aviez un FasTrak. Sauf qu’il se trouve que les FasTrak ne sont pas lues qu’aux payages des ponts. Le Département de la Sécurité Intérieure avait installé des lecteurs de FasTrak partout en ville — quand on roulait à côté, ils notaient l’heure exacte et le numéro d’identification, construisant ainsi une représentation de plus en plus parfaite de qui allait où, et quand, dans une base de données qui se renforçait aussi des radars routiers, des caméras aux feux rouges, et de toutes les caméras de lecture de plaques minéralogiques qui avaient poussé partout comme des champignons.

Personne n’y avait réfléchi à deux fois. Et maintenant que les gens faisaient un peu attention, nous commencions tous à remarquer de petits détails, comme le fait que les FasTrak n’avaient pas d’interrupteur. De cette manière, si vous conduisiez une voiture, vous pouviez tout à fait vous faire arrêter par une voiture de patrouille qui aurait voulu savoir pourquoi vous faisiez autant de voyages aux magasins de bricolage ces derniers temps, et pourquoi vous aviez été à Sonoma vers minuit la semaine précédente. Les petites manifestations du week-end grossissaient tout autour de la ville. Cinquante mille personnes ont défilé dans Market Street après une semaine de ce régime de surveillance. Je m’en fichais totalement. Les gens qui avaient mis ma ville sous un régime d’occupation ne s’intéressaient pas à ce que voulaient les indigènes. Ils étaient une armée conquérante. Ils connaissaient nos sentiments.

Un matin, je suis descendu pour le petit déjeuner juste à temps pour entendre Papa raconter à Maman que les deux plus grandes compagnies de taxis allaient offrir des “réductions” aux gens qui utiliseraient des cartes spéciales pour payer leurs trajets, prétendument pour améliorer la sécurité des chauffeurs en leur faisait transporter moins d’argent liquide. Je me suis démandé ce qui arriverait à l’information sur qui prenait quel taxi pour où. J’ai réalisé à quel point j’avais eu chaud. Le nouveau client indienet venait de sortir, comme mise à jour automatique, juste au moment où ces mesures avaient commencé à devenir vraiment sérieuses, et Jolu m’a raconté que 80 pourcents du traffic qu’il voyait sur Pigspleen était maintenant encrypté. Xnet pourrait bien avoir été sauvé.

Papa me rendait dingue, par contre.
– “Tu es parano, Marcus,”, m’a-t-il dit à un petit déjeuner quand je lui ai raconté que j’avais vu des types se faire arrêter par les flics au BART la veille.
– “Papa, c’est idicule. Ils n’attrape aucun terroriste, si ? Ca fait juste peur aux gens.”
– “Ils n’ont peut-être pas encore attrapé de terroriste, mais ils dégagent certainement plein de racaille des rues. Regarde les dealers de drogue — ils disent qu’ils en ont mis des douzaines au frais depuis que ça a commencé. Tu te souviens quand ces drogués t’avaient braqué ? Si on ne s’en prend pas aux dealers, ça ne pourrait que dégénérer.” J’avais été braqué l’année précédente. Ils l’avaient fait de façon assez civilisée. Un type tout maigre et qui sentait mauvais m’a dit qu’il avait une arme, l’autre m’a demandé mon porte-monnaie. Ils m’ont même laissé mes papiers, quoi qu’ils aient pris ma carte de débit et mon Fast Pass. Ca m’avait quand même terrifié et rendu paranoïaque, et j’avais regardé régulièrement par-dessus mon épaule pendant des semaines.
– “Mais la plupart des gens qu’il détiennent n’ont rien fait de mal, Papa”, j’ai dit. Tout ça m’agaçait. Mon propre père ! “C’est délirant. Pour chaque coupable qu’ils attrapent, ils punissent des centaines d’inncoents. C’est simplement pas bien.”
– “Innocents ? Des types qui trompent leurs femmes ? Des trafiquants de drogue ? Tu défends ces types, qu’est-ce que tu fais de tous ceux qui sont morts ? Si tu n’as rien à cacher –”
– “Alors ça ne t’ennuyerais pas qu’ils t’arrêtent ?” Jusqu’à ce jour, les histogrammes de mon père s’était révélés jour normaux à vous causer une dépression nerveuse.
– “Je considèrerais ça comme un devoir, ” a-t-il dit. “Je serais fier. Je me sentirais plus en sécurité”. Facile à dire quand on était lui.

Vanessa n’aimait pas que je parle de ça, mais elle s’y connaissait trop pour que j’évite le sujet très longtemps. Nous nous voyions tout le temps, et nous parlions du temps qu’il faisait, de l’école et de trivialités sans conséquences, et tout d’un coup, je ne sais comment, je me retrouvais sur ce sujet. Vanessa était calme quand ça arrivait — et ne se mettait plus hors d’elle — mais je sentais que ça la dérangeait. Mais bon.
– “Alors mon père a dit ‘je considérerais ça comme mon devoir’. C’est complètement dingue, non ? Je veux dire, bon Dieu ! J’ai failli lui raconter que j’avais été en prison, et lui demander s’il pensait ce c’était notre ‘devoir’ !”.
Nous étions assis dans l’herbe au parc Dolores après l’école, à regarder les chiens qui essayaient d’attraper des frisbees. Van était passée chez elle et s’était changée avec un vieux t-shirt de l’un de ses groupes préférés de techno-brega brésilienne, Carioca Proibidão — les Interdits de Rio. Elle avait récupéré le t-shirt à un concert où nous étions tous allés deux ans avant, faisant le mur pour une grande aventure à Cow Palace, et elle avait grandit de 3 ou 4 centimètres depuis, de sorte qu’il était serré et soulignait son ventre, où l’on voyait son nombril. Elle s’est allongée dans la faible lumière du soleil, les yeux clos derrière ses lunettes de soleil, les orteils gigotant dans ses sandales. J’avait connu Vanessa depuis toujours, et quand j’y pensais, je la voyais comme la petite fille que j’avais connue avec des centaines de bracelets bricolés avec des bouts de bouteilles de soda, qui jouait du piano et n’aurait pas pu dancer même si sa vie en avait dépendu. Assis là dans Dolores Park, je l’ai soudain vue telle qu’elle était. Elle était complètement h4wt — c’est-à-dire, sexy. C’est comme quand on regarde cette image d’un vase et qu’on se rend compte qu’elle représente aussi deux visages qui se regardent. Je voyais que Van était juste Van, mais je voyais aussi qu’elle était super mignonne, quelque chose que je n’avais jamais remarqué. Bien sûr, Darryl l’avait su de longue date, mais ne croyez pas pour autant que je n’ai pas été comme frappé par la foudre en le comprenant.
– “Tu ne peux pas en parler à ton père, tu sais”, a-t-elle dit. “Tu nous mettrais tous en danger”. Ses yeux étaient fermées et sa poitrine montait et descendait avec sa respiration, ce qui me distrayait d’une façon vraiment embarassante.
– “Oui”, j’ai dit, l’air sombre. “Mais le problème c’est que je sais qu’il n’est pas vraiment sérieux. Si on arrêtait mon père pour l’obliger à prouver qu’il n’est pas un terroriste pédophile trafiquant de drogue, il deviendrait fou furieux. Il serait hors de lui. Il ne supporte déjà pas de se faire mettre en attente quand il téléphone pour des factures de carte de crédit. S’il était enfermé à l’arrière d’une voiture et interrogé pendant une heure, il ferait une rupture d’anévrisme. ”
– “Ils s’en sortent uniquement parce que les normaux méprisent les anormaux. Si tout le monde se faisait arrêter, ce serait un désastre. Personne n’irait jamais nulle part, ils attendraient tous de se faire interroger par les flics. Ca serait la paralysie totale.
– “Ouah ! Van, tu es un vrai génie !”, j’ai dit.
– “Redis-me-le…”, a-t-elle répondu. Elle souriait paresseusement et me regardait par ses yeux mi-clos, presque romantique.
– “Sérieusement. On peut le faire. On peut facilement saboter ces profiles. Faire arrêter les gens est facile.” Elle s’est assise, a rejeté ses cheveux en arrière et m’a regardé. J’ai senti des libellules dans mon estomac, j’avais l’impression que je l’impressionais vraiment. “Les cloneurs d’Arphids”, j’ai dit. “Ils sont totalement triviaux à fabriquer. Il suffit de flasher le firmware d’un lecteur à dix dollars de chez Radio Shack, et on est bon. Après, le truc à faire, c’est de se promener et d’échanger les tags des gens au hasard, en écrasant leurs données Fast Pass et FasTraks avec celles d’autres personnes. Tout le monde aura l’air bizarre et louche, et tout le monde aura l’air coupable. Et alors : paralysie totale.” Van a serré les lèvres et baissé ses lunettes, et j’ai réalisé qu’elle était si fâchée qu’elle ne pouvait pas parler.
– “Au revoir, Marcus”, a-t-elle dit, et elle s’est levée. En un clin d’oeil, elle marchait au loin si vite qu’elle courait presque.
– “Vam ! Van !”, ai-je lancé en me levant et en me lançant à sa poursuite. Elle a accéléré, me forçant à lui courir après pour la rattraper. “Van, qu’est-ce qu’il y a ?”, ai-je demandé en lui attrapant le bras. Elle s’est dégagé si vivement que j’ai pris mon propre poing dans la figure.
– “Tu es dingue, Marcus. Tu vas mettre tous des petits copains de Xnet en danger de mort, et en plus de ça tu vas faire de toute la ville des suspects de terrorisme. Tu ne pourrais pas arrêter avant de faire du mal à des gens ?” J’ai ouvert et fermé la bouche plusieurs fois.
– “Van, ça n’est pas moi le problème, c’est eux. Ce n’est pas moi qui arrête les gens, qui les jette en prison, qui les fait disparaître.  C’est le Département de la Sécurité Intérieure qui fait ça. Je me bats pour me défendre, pour qu’ils arrêtent.”
– “Et comment, en agravant le problème ?”
– “Peut-être que ça doit être pire pour aller mieux, Van. Ca n’est pas ce que tu disais ? Si tout le monde se faisait arrêter —”
– “Ca n’est pas ça que je voulais dire. je ne voulais pas dire que tu devrais faire arrêter tout le monde. Si tu veux protester, rejoins une manif. Fais quelque chose de positif. Tu n’as rien appris de Darryl ? Rien du tout ?”
– “Oh que oui !”, j’ai dit en perdant mon calme. “J’ai apprès qu’on ne peut pas leur faire confiance. Que si on ne les combat pas, on les aide. Qu’ils vont transformer tout le pays en prison si on les laisse faire. Qu’est-ce que tu as appris, Van ? A avoir peur en permanence, à rester bien tranquille, courber l’échine et espérer que personne ne te remarquera ? Tu penses que ça va aller mieux ? Si on ne fait rien, voilà tout le bien que ça nous fera. Ca vas seulement dégénérer à partir de maintenant. Tu veux aider Darryl ? Aide-moi à les faire tomber !”

Le revoilà. Mon voeux. Pas delibérer Darryl, mais de faire tomber tout le DSI. C’était dément, même moi je le savais. Mais c’était là mon plan. Je n’allais pas le remettre en question. Van m’a repoussé vigoureusement des deux mains. Elle était forte grâce à ses cours de sport — escrime, lacrosse, hockey sur gazon, tous les sports d’écoles de filles — et je ne suis retrouvé le cul par terre sur le trottoir dégoûtant de San Francisco. Elle a pris son envol et je ne l’ai pas suivie.

> Ce qui est important avec les systèmes de sécurité n’est pas comment ils fonctionnent, mais comment ils échouent.
C’était la première ligne de mon premier billet de blog sur Open Revolt, mon site sur Xnet. J’écrivais en temps que M1k3y, et c’était ma déclaration de guerre.
> Peut-être bien que tous le filtrage automatique est censé attraper des terroristes. Peut-être qu’il va finir par attraper un terroriste tôt ou tard. Le problème, c’est qu’il nous attrape nous aussi, même quand nous ne faisons rien de mal.
> Plus il attrape de monde, plus il devient fragile. S’il attrape trop de gens, il meurt.
> Vous pigez l’idée ? J’ai copié un tutoriel sur la façon de construire un clôneur de RFID, et quelques astuces pour s’approcher des gens assez pour lire et écrire leurs badges.
J’ai mis mon propre clôneur dans la poche de ma veste de motocross en cuir noir d’époque avec les poches protégées, et je suis parti pour l’école.  J’ai réussi à copier six badges entre chez moi et Chavez High. Ils voulaient la guerre. Ils l’auraient.

Si vous décidez un jour de vous lancer dans quelque chose d’aussi idiot que de construire un détecteur de terrorisme automatique, voici une leçon de mathématiques que vous devriez comprendre avant toute chose. Ca s’appelle “le paradoxe du faux positif”, et c’est  vraiment quelque chose. Supposons qu’il existe une nouvelle maladie, mettons le Super-SIDA. Seule une personne sur un million attrape le Super-SIDA. Vous développez un test pour le Super-SIDA précis à 99%. C’est-à-dire que 99% du temps, il donne un résultat correct — vrai si le sujet est infecté, faux si le sujet est sain. Vous faites passer le test à un million de personnes. Une personne sur ce million a le Super-SIDA. Une personne sur cent que vous testez va générer un “faux positif” — le test dira qu’elle a le Super-SIDA alors qu’elle ne l’a pas. C’est ça que signifie “précis à 99%” : un pourcent à côté de la plaque. Combien font un pourcent d’un million ? 1 000 000/100 = 10 000. Une personne sur un million a le Super-SIDA. Si vous testez un million de personnes au hasard, vous allez probablement trouver un cas réel de super-SIDA. Mais votre test ne va pas identifier un malade du Super-SIDA. Il va identifier 10 000 personnes comme porteurs. Votre test précis à 99% va fonctionner avec une erreur de 99,99%. C’est le paradox du faux positif. Quand vous essayez de trouver quelque chose de vraiment rare, la précision de votre test doit être à la mesure de la rareté de ce que vous cherchez. Si vous essayez de pointer un pixel en particulier sur votre écran, un crayon bien affuté est un bon pointeur : la pointe du crayon est bien plus petite (plus précise) que les pixels. Mais une pointe de crayon n’est pas utile pour pointer vers un atome de l’écran. Pour ça, vous auriez besoin d’un pointeur — un test — qui ferait la taille d’un atome, ou moins, à la pointe.

C’est là le paradoxe du faux positif, et voici en quoi il s’applique au terrorisme: les terroristes sont très rares. Dans une ville de vingt millions d’habitants comme New York, pourrait y avoir un ou deux terroristes. Peut-être dix au grand maximum. 10 / 20 000 000 = 0,00005 pourcents. Un ving-millière de pourcent. C’est franchement assez rare.

Maintenant, supposons que vous ayiez un logiciel qui renifle tous les relevés de comptes en banque, des cartes de payages, des cartes de transports publics ou des appels téléphoniques et qui attrape les terroristes 99 pourcents du temps. Avec un échantillon de vingt millions de gens, une précision de 99 pourcents va identifier deux cents mille innocents comme terroristes. Pour attraper dix sales types, vous aurez à arrêter et interroger deux cents mille innocents. Maintenant, vous savez quoi ? Les tests de terrorisme ne sont pas du tout précis dans les 99 pourcents. On est plutôt dans les 60 pourcents de précision. Même parfois 40%. Tout cela voulait dire que le Département de la Sécurité Intérieure faisait tout ce qu’il fallait pour échouer lamentablement. Ils essayaient de repérer des événements incroyablement rares — que quelqu’un soit un terroriste — avec des systèmes peu précis. Ca vous étonne que nous serions capables de produire un bordel pareil ?

Je suis sorti sur le perron en sifflotant un mardi matin, une semaine après le lancement de l’Opération Faux Positif.
J’écoutais de la musique que j’avais téléchargée de Xnet la veille au soir — pas mal de gens envoyaient de petits cadeaux numériques à Mik3y pour le remercier de leur avoir redonné espoir. J’ai tourné sur la 23ème rue et j’ai descendu précautioneusement les marches de pierre creusées dans le flanc de la colline. En descendant, je suis passé devant Monsieur Saucisses-à-pattes. Je ne connais pas le vrai nom de Monsieur Saucisses-à-pattes, mais je le croise presque chaque jour, occupé à promener ses trois chiens-saucisses poussifs sur l’escalier jusqu’au petit parc. Il est pratiquement impossible de se faufiler entre eux tous sur ces escaliers, et je finis toujours à moitié ligoté dans une laisse, la tête dans le jardin de quelqu’un, ou perché sur le par-choc d’une des voitures stationnées près du virage.

Monsieur Saucisses-à-pattes est clairement Quelqu’un d’Important, parce qu’il a une montre de luxe et qu’il porte presque toujours un beau costume. J’avais mentalement fait la supposition qu’il travaillait dans le district financier. Ce jour-là, quand je me suis frotté contre lui, j’ai déclanché mon clôneur de RFID, que j’ai toujours prêt dans la poche de ma veste. Le lecteur a aspiré les numéros de ses cartes de crédit et de ses clefs de voiture, son passepart et des billets de cent dollars dans son porte-monnaie. Pendant qu’il fait ça, il ré-écrivait aussi de nouveau numéros, pris à des gens contre qui je m’étais frotté. C’était comme d’échanger les plaques mineralogiques de plein de voitures, mais invisible et instantané. J’ai souris des excuses à Monsieur Saucisses-à-pattes et j’ai continué à descendre les escaliers.

Je me suis arrêté devant trois voitures assez longtemps pour échanger leurs tags FasTrak avec ceux de voitures devant lesquelles j’étais passé la veille. Vous pourriez penser que j’étais un peu téméraire en faisait ça, mais j’étais prudent et timoré comparé à pas mal de gens de Xnet. Quelques filles qui faisaient Chimie à Berkeley avaient trouvé comment synthétiser à partir d’ingrédients de cuisine une substance sans danger qui déclanchait les détecteurs d’explosifs. Elles s’étaient amusées à sprays les serviettes et les vestes de leurs professeurs, et à se cacher pour regarder ces mêmes profs tenter d’entrer dans les auditoires et les bibliothèques du campus et se faire sauter dessus par les nouveau escadrons de sécurité qui poussaient partout comme des champignons. D’autres voulaient trouver comment contaminer des enveloppes avec des substances qui testeraient positif au bacille du Charbon, mais tous les autres trouvaient qu’ils était fous à lier. Heureusement, il semblait bien qu’ils ne trouveraient jamais rien.

Je suis passé devant l’Hôpital Général de San Francisco et j’ai hoché la tête avec satisfaction quand j’ai vu les queues énormes aux portes principales. Ils avaient un cordon de police aussi, évidemment, et il y avaient assez de gens de Xnet qui travaillaient comme internes, dans les cafétarias et je ne sais quoi là-dedans que les badges de tout le monde avaient été copiés et échangés à la ronde. J’avais lu que les contrôles de sécurité avaient gaspillé une heure de travaille à tout le moment, et les syndicats menaçaient de rompre les négociations si l’hôpital ne faisaient rien là-dessus. Quelques blocs plus loin, j’ai vu une queue encore plus longue au BART. Les flics allaient et venaient le long de la file, pointaient des gens du doigt et les appelaient pour les interroger, fouiller leurs sacs et les palper. Ils se faisaient continuellement faire des procès pour ça, mais ça ne semblait pas ralentir leur cadence.

Je suis arrivé au lycée un peu en avance et j’ai décidé de marcher dans la 22ème rue pour me prendre un café — et je suis passé devant un barrage de police où ils arrêtaient les voitures pour une inspection poussée. A l’école, ça n’était pas moins sauvage — les gardes de sécurité aux détecteurs de métaux prenaient aussi les cartes d’étudiants et prenaient les étudiants qui avaient des déplacements atypiques à part pour interrogatoire. Ca va sans dire, nous avions des déplacements assez étranges. Ca va sans dire, les cours commençaient une heure, ou plus, en retard. Les élèves des classes étaient dingues. Je crois que personne n’arrivait à se concentrer. J’ai entendu deux professeurs se raconter combien de temps ça leur avait pris pour rentrer chez eux après le travail la veille, et qui se préparaient à faire le mur pour sortir plus tôt ce jour-là. J’ai eu un mal de chien à ne pas hurler de rire. Le paradoxe du faux positif frappe encore !

Effectivement, ils nous ont laissé sortir des cours en avance et je suis rentré à la maison en faisant des détours, tournant autour de la Mission pour y semer le chaos. Les longues rangées de voitures. Les stations du BART alignées le long des patés de maisons. Les gens qui juraient aux distributeurs de billets qui ne leur donnaient pas d’argent parce que leurs comptes avaient été gelés pour activité suspecte (c’est le danger de lier votre compte de débit directement à votre FasTrak et votre Fast Pass !).

Je suis rentré à la maison, je me suis fait un sandwich et je me suis loggé sur Xnet. La journée avait été bonne. Des gens de tous les coins de la ville chantaient leurs succès. Nous avions forcé toute la ville de San Francisco à s’arrêter complètement. Les nouvelles et les actualités le confirmaient — ils parlaient du DSI devenu enragé. et rejetaient la faute sur la “sécurité” à l’huile de pissenlit qui étaient censée nous protéger du terrorisme. La section d’affaires du San Francisco Chronicle en faisait sa première page, avec une estimation des coûts économiques résultant du zèle du DSI en termes d’heures de travail perdues, de réunions manquées, et ainsi de suite. D’après l’économiste du Chronicle, une semaine de ces conneries aurait coûté à la ville plus cher que l’attentat du Bay Bridge. Mouarf-mouarf-mouarf.

Et le meilleur : Papa est rentré tard cette nuit-là. Trois heures en retard. Pourquoi ? Parce qu’il s’était fait arrêter, fouiller, et interroger. Et ensuite c’était de nouveau arrivé. Deux fois. Deux fois !