Chapitre 21

Je dédie ce chapitre à Pages Books, de Toronto au Canada. De longue date un monument de la terriblement trendy Queen Street West strip, Pages se situe à quelques pas de la bonne vieille librairie Bakka où j’ai travaillé. Nous autres de Bakka étions ravi d’avoir Pages en bas de la rue. Ce que nous étions à la Science-Fiction, ils l’étaient à tout le reste: documents amoureusement choisis représentatifs de ce qu’on ne trouverait jamais ailleurs, le genre de choses dont on n’a pas conscience qu’on le cherchait avant de l’avoir sous les yeux.
Pages a aussi l’un des meilleurs rayons d’actualités que j’aie jamais vus, des rayonnages et  des rayonnages de magazines et de fanzines incroyables du monde entier.
Pages Books: 256 Queen St W, Toronto, ON M5V 1Z8 Canada +1 416 598 1447

On m’a alors laissé dans la salle seul avec Barbara, et j’ai utilisé la douche qui fonctionnait pour me rincer — j’ai soudain eu honte d’être couvert d’urine et de vomi. Quand j’ai eu fini, Barbara était en pleurs. « Tes parents », a-t-elle commencé. J’ai eu la nausée de nouveau. Mon dieu, mes pauvres parents. Ce qu’ils avaien dû traverser.
– Ils sont ici ?
– Non, dit-elle. C’est compliqué.
– Quoi ?
– Tu es toujours en état d’arrestation, Marcus. Comme tout le monde ici. Ils ne peuvent pas simplement débouler ici et ouvrir grand les portes. Tout le monde va passer par le système de justice criminelle. Ca pourrait prendre, enfin, ça va prendre des mois.
– Je vais devoir rester ici pendant des mois ?
Elle a pris mes mains dans les siennes.
– Non, je pense qu’il va y avoir une audience préliminaire et que tu seras relâché sous caution assez vite. Mais assez vite, c’est relatif. Je n’espèrerais pas qu’il se passe quoi que ce soit aujourd’hui. Mais ça ne se passera pas comme à la manière de ces gens-là. Ca sera humain. Il y aura de la vraie nourriture. Pas d’interrogatoires. Ta famille te rendra visite. Mais ce n’est pas parce que le DHS est hors du coup que tu peux juste sortir d’ici. Ce qui s’est passé, là, c’est que nous nous sommes débarassés de la version démente du système judiciaire qu’ils avaient institué, et que nous avons rétabli l’ancien système. Celui qui a des juges, des procès publics et des avocats. Donc nous pouvons essayer de te faire transférer à terre dans un centre de détention pour jeunes, mais Marcus, ces endroits ne sont pas drôles. Vraiment, vraiment pas drôles. Ca pourrait être le meilleur endroit où attendre que tu puisses sortir sous caution.

Sous caution. Bien sûr. J’étais un criminel — je n’étais pas encore inculpé, mais il y aurait sans aucun doute bien assez de chefs d’accusation qu’ils pourraient inventer. Il était pratiquement devenu illégal d’avoir des pensées impures à l’égard du gouvernement. Elle m’a serré les mains:
– “C’est pas drôle, mais c’est comme ça que ça va se passer. L’important, c’est que c’est fini. Le gouverneur a expulsé le DHS de l’Etat et fait démanteler tous les points de contrôle. Le procureur général a émis des mandats d’arrestation pour tous les fonctionnaires impliqués dans les “interrogatoires sous pression” et les détentions secrètes. Ils vont aller en prison, Marcus, et c’est grâce à ce que tu as fait.

Mon esprit était engourdi. J’entendais les mots, mais je n’en comprenais pas le sens. D’une certaine façon, c’était fini, mais ce n’était pas fini.
– “Écoute”, a-t-elle dit: “il nous reste probablement une ou deux heures avant que l’ordre ne se rétablisse, qu’ils ne reviennent et qu’ils ne t’emmènent. Qu’est-ce que tu veux faire ? Une promenade sur la plage ? Déjeuner ? Ces gens avaient une cantine incroyable — nous l’avons prise d’assaut en entrant. Menus gastronomiques et tout.

Enfin une question à laquelle j’avais une réponse.
– Je veux retrouver Ange. Je veux retrouver Darryl.
J’ai essayé d’utiliser un ordinateur pour avoir leur numéro de cellules, mais il demandait un mot de passe, et nous en avons été réduits à écumer les couloirs en criant leurs noms. Derrière les barreaux des portes, les prisonniers nous répondaient en hurlant, ou pleuraient, nous suppliaient de leur ouvrir. Ils ne comprenaient pas ce qui venait de se passer, n’avaient pas vu leurs anciens geôliers conduits sur le quai avec des menottes en plastique aux poignets, escortés par les équipes d’intervention de la police californienne.
– “Ange !”, hurlais-je, “Ange Carvelli! Darryl Glover! c’est moi, Marcus!”

Nous avions parcouru toute la longueur du bloc de détention et ils n’avaient pas répondu. J’avais les larmes aux yeux. Ils avaient été déportés à l’étranger — en Syrie, ou pire. Je ne les reverrais jamais. Je me suis effondré contre un mur, mon visage dans les mains. J’ai revu le visage de Coupe-à-la-Serpe, revu son rictus ricanant quand elle m’avait demandé mon mot de passe. C’était son oeuvre. Elle irait en prison, mais ça n’était pas suffisant. J’ai pensé que quand je la reverrais, je la tuerais. C’est ce qu’elle méritait.

– “Hé, Marcus !” a dit Barbara, “Allez, ne désespère pas. Il y en a d’autres par là, viens.”
Elle avait raison. Les portes des cellules que vous avions dépassées étaient de vieilles antiquités rouillées qui dataient de la construction de la forteresse. Mais tout au bout du couloir, entre-ouverte, il y avait une porte moderne de haute sécurité, épaisse comme un dictionnaire. Nous l’avons tirée et nous sommes aventurés dans la pénombre du couloir qu’elle défendait. Il y avait là quatre autres portes de cellules, des portes munies de codes barre. Chacune avait une serrure à verrouillage numérique avec un petit clavier.
– “Darryl” ai-je lancé, “Ange ?”
– “Marcus ?” C’était Ange, qui m’appelait de derrière la porte la plus éloignée.
Ange, mon Ange, mon ange.
– “Ange ! C’est moi, c’est moi !”
– “Oh Seigneur, Marcus !” Elle s’est étranglée, et nous avons fondu en sanglots.
J’ai martelé les autres portes.
– “Darryl ! Darryl, tu es là ?”
– “Je suis là”. La voix était toute petite et rauque. “Je suis là. Je suis vraiment, vraiment désolé. S’il vous plaît. Je suis désolé.” Il avait l’air…
brisé. En miettes.
– C’est moi, D”, ai-je dit, appuyé contre la porte. “C’est Marcus. C’est fini, ils ont arrêté les gardes. Ils ont viré le Department of Homeland Security. On va avoir des procès, des vrais procès. Et nous allons pouvoir témoigner contre eux”.
– “Je suis désolé” a-t-il répondu. “S’il-vous-plait, je suis tellement désolé”

A ce moment, les policiers californiens sont arrivés sur le perron. Leur caméra filmait toujours.
– “Madame Stratford ?” a dit l’un d’eux. Sa visière masquait son visage et le faisait ressembler n’importe quel flic, plutôt qu’à mon sauveur. Assez comme quelqu’un venu pour m’enfermer.
– “Capitaine Sanchez”, a répondu Barbara, “nous avons trouvé des prisonniers intéressants par ici. J’aimerais que vous les relâchiez pour que je puisse les examiner moi-même”.
– “Madame, nous n’avons pas encore les codes d’accès pour ces portes”
Elle a levé la main:
– “Ce n’est pas ce que nous avons convenu. Je dois avoir accès complet à cette installation. Ca vient directement du gouverneur, capitaine. Nous ne bougerons pas d’ici avant que nous n’ayiez ouvert ces cellules.
Son visage était lisse, sans l’ombre d’un tic ou d’une expression. Elle était vraiment sérieuse. Le capitaine avait l’air de ne pas avoir assez dormi. Il a grimacé.
– Je vais voir ce que je peux faire.

Finalement, ils ont fini par réussir à ouvrir les cellules, une demi-heure plus tard. Il leur a fallu trois essais, mais à la fin ils ont introduit les bons codes, tout en présentant les cartes RFID prises sur les gardes qu’ils avaient arrêtés. Ils sont entrés d’abord dans la cellule d’Ange. Elle portait une robe d’hôpital, qui s’ouvrait sur l’arrière, et sa cellule était encore plus dépouillée que la mienne ne l’avait été — seulement du capitonnage partout, ni évier ni lit, et pas de lumière. Elle a émergé dans le couloir en clignant des yeux, et la caméra de la police a tout de suite été sur elle, projetant sa lumière crue en plein sur son visage. Barbara s’est interposée. Ange a fait un pas hésitant en dehors de sa cellule, en titubant légèrement. Il y avait quelque chose d’anormal dans ses yeux, sur son visage. Elle pleurait, mais ça n’était pas ça.
– “Ils m’ont droguée, parce que je n’arrêtais pas d’exiger un avocat”
C’est alors que je l’ai prise dans mes bras. Elle s’est effondrée sur moi, mais elle m’a serrée, elle aussi. Elle puait le renfermé et la sueur, mais je ne sentais pas meilleur. Je voulais ne jamais la lâcher.

A ce moment, la porte de la cellule de Darryl s’est ouvert. Il avait déchiré le papier de sa robe d’hôpital. Il était recroquevillé nu au fond de la cellule, se protégeant de la caméra et de nos regards. J’ai couru à lui.
– “D”, j’ai murmuré à son oreille, “D, c’est moi. C’est Marcus. C’est fini. Les gardes ont été arrêtés. Nous allons être relâchés, nous rentrons chez nous.” Il a tremblé et a fermé ses yeux de toutes ses forces.
– “Je suis désolé”, a-t-il chuchoté, et il a détourné son visage.
Alors, ils m’ont emmené, un flic en gilet pare-balle et Barbara, ils m’ont ramené à ma cellule et ont verrouillé la porte, et c’est comme ça que j’ai passé la nuit.

Je ne me rappelle plus grand’chose du voyage jusqu’au tribunal. On m’avait enchaîné à cinq autres prisonniers, tous détenus depuis bien plus longtemps que moi. L’un d’entre eux ne parlait que l’arabe — c’était un vieil homme, qui
tremblait. Les autres étaient tous jeunes. Il n’y avait qu’un seul Blanc. Quand nous avons tous été escortés sur le pont du ferry, j’ai réalisé que tous les pensionnaires de Treasure Island étaient d’une teinte de brun ou d’une autre. Je n’avais été dedans qu’une seule nuit, mais c’était déjà trop.
Il bruinait doucement, le genre de temps qui me font normalement rentrer la tête dans les épaules et baisser les yeux, mais ce jour-là j’ai fait comme les autres, j’ai renversé ma tête en arrière pour contempler le ciel gris infini, bouche bée dans l’humidité piquante alors que nous nous précipitions à travers la baie en direction des quais du ferry. Ils nous ont emmenés dans des bus.
Patauds à cause des fers, nous sommes montés dans les bus, et ça a pris longtemps pour que tout le monde embarque. Tout le monde s’en fichait. Quand nous en avons eu fini de lutter pour résoudre le problème de géométrie à six
personnes, une chaîne et une allée de bus étroite, nous avons regardé en tous sens la ville autours de nous, jusqu’à la colline couverte de bâtiments. La seule chose à laquelle je pouvais penser, c’était à trouver Darryl et Ange, mais je n’en voyais aucun des deux.
Il y avait une foule dense, et nous ne pouvions pas avancer librement à travers. Les policiers qui nous escortaient était relativement prévenants, mais ils étaient tout de même grands, en gilets pare-balles et en armes. J’avais tout le temps l’impression de voir Darryl dans la foule, mais c’était toujours quelqu’un d’autre arborant seulement le même air battu et courbé qu’il avait eu dans sa cellule. Il n’était pas le seul à s’être fait briser.
Au tribunal, ils nous ont emmenés dans des salles d’interrogatoire. Un avocat de l’ACLU a pris nos identités et nous a posé quelques questions — quand elle est arrivée à moi, elle m’a souri et m’a salué par mon nom — et on nous a emmenés plus loin dans le tribunal, devant le juge. Il portait vraiment une de ces toges, et avait l’air plutôt de bonne humeur. Il semblait que tous ceux qui avaient des membres de leur famille pour payer leur caution sortiraient libres, et que les autres seraient renvoyés en prison. L’avocat de l’ACLU a fait de grands discours devant le juge, réclamant quelques heures supplémentaires le temps que les familles des prisonniers soient raflées et emmenées au tribunal.
Le juge était plutôt accomodant, mais quand j’ai réalisé que certaines de ces personnes avaient été détenues depuis que le pont avait sauté, comptées pour morts par leurs familles, sans jugement, soumises à l’interrogatoire, à
l’isolement, à la torture — j’ai eu envie de briser mes chaînes et de les libérer de mes propres mains.
Quand on m’a présenté au juge, il a baissé son regard sur moi et a enlevé ses lunettes. Il avait l’air fatigué. L’avocat de l’ACLU avait l’air fatigué. Les huissiers avaient l’air fatigués. Derrière moi, j’ai entendu un murmure de conversations soudain quand l’huissier a appelé mon nom. Le juge a frappé de son maillet une seule fois, sans me quitter des yeux. Il s’est frotté les paupières.
– Monsieur Yallow, l’accusation considère que vous risquez de prendre la fuite. Je pense que leur argument est recevable. Vous avez sans aucun doute une plus grande, disons, expérience, que les autres personnes ici. Je suis tenté de vous mettre en mandat de dépôt, quelle que soit la caution que vos parent sont prêts à payer.
Mon avocat a commencé à parler,  mais le juge l’a fait taire d’un regard. Il s’est frotté les yeux.
– Avez-vous quelque chose à déclarer ?
– “J’avais l’occasion de fuir”, ai-je dit. “La semaine dernière. Quelqu’un a proposé de m’emmener hors de la ville et de m’offrir une nouvelle identité. Au lieu de ça, j’ai volé son téléphone, je me suis échappé de notre camion, et je me suis enfui. J’ai remis le téléphone — qui contenait des preuves concernant mon ami, Darryl Glover — à une journaliste, et je me suis caché ici, en ville”.
– “Vous avez volé un téléphone ?”
– “J’ai décidé que je ne pouvais pas m’enfuir. Que je devais me présenter à la justice — que ma liberté ne vaudrait rien si j’étais un homme traqué, ou que la ville était toujours sous la coupe du DHS. Si mes amis étaient enfermés. Que ma liberté personelle n’était pas aussi importante que la liberté du pays.
– “Mais vous avez donc volé un téléphone.” J’ai acquiescé.
– “Oui. Je voulais le rendre à son propriétaire, si jamais je retrouve la jeune fille en question.”
– “Eh bien, merci pour ces déclarations, monsieur Yallow. Vous êtes un jeune homme bien articulé.” Il a posé les yeux sur le procureur. “Certains diraient un homme très brave, également. Une certaine vidéo a fait les gros titres ce matin. Elle suggérait que vous auriez pu avoir des raisons légitimes de craindre les autorités. A la lumière de ces faits, et de vos déclarations ici, je vais accorder une mise en liberté sous caution, mais je vais également demander au procureur d’ajouter à sa liste une accusation de vol simple, eut égard à l’affaire du téléphone. Pour ces faits, je demanderai une caution supplémentaire de 50,000 dollars.”

Il a abattu son maillet une nouvelle fois, et mon avocat m’a serré la main. Le juge a de nouveau baissé ses yeux sur moi et a remis ses lunettes en place. Il avait des pellicules sur les épaules de sa toge. Quelques autres se sont encore déposées quand les branches de ses lunettes ont touché les boules de ses cheveux.
– Vous pouvez disposer, jeune homme. Evitez les ennuis.

Je me suis tourné pour sortir et quelqu’un m’a sauté dessus. C’était mon père. Il m’a littéralement soulevé de terre, m’étreignant si fort que mes côtes ont protesté. Il me tenait comme je me souvenais qu’il m’avait tenu quand j’étais tout petit, quand il me faisait tourner et tourner, hilare et nauséeux, pour des jeux d’avions qui finissaient quand il me lançait en l’air pour me rattraper et me serrer comme ça, si fort que ça faisait presque mal. Une paire de mains plus douces m’a arraché avec gentillesse à son entreinte. Maman. Elle m’a tenu à longueur de bras pendant un moment, fouillant mon visage du regard, sans rien dire, des larmes coulant en flot sur ses joues. Elle a souri et sanglotté et tout à coup elle aussi m’étreignait, et les bras de Papa nous entouraient tous
les deux. Quand ils m’ont lâché, j’ai enfin dit quelque chose.
– Darryl ?
– Son père m’a rencontré avant. Il est à l’hôpital.
– Quand pourrai-je le voir ?
– “Nous y allons maintenant.” a dit Papa. Il était sinistre. “Il ne…”. Il s’est arrêté. “Ils disent qu’il va se remettre”. Sa voix était étranglée
– Et Ange ?
– Sa mère l’a ramenée chez elle. Elle voulait t’attendre ici, mais…
Je comprenais. J’étais plein de compréhension, maintenant, pour ce que les familles des déportés devaient resentir. Le tribunal était plein de larmes et d’embrassades, et même les huissiers ne pouvaient rien y faire.
– “Allons voir Darryl”, j’ai dit. “Et je peux emprunter ton téléphone ?”
J’ai appelé Ange sur la route de l’hôpital où l’on gardait Darrly — San Francisco General, juste en bas de notre rue — et je lui ai donné rendez-vous pour juste après le dîner. Elle parlait en un murmure précipité. Sa mère ne
savait pas si elle devait la punir ou pas, mais Ange ne voulait pas pousser sa chance. Il y avait deux policiers de l’Etat dans le couloir où Darryl était détenu. Ils tenaient à distance la nuée de reporters qui se tenaient sur la pointe des pieds pour voir quelque chose et prendre des photos. Les flashs nous éclataient dans les yeux comme des stroboscopes, et j’ai secoué la tête pour les faire partir.Mes parents m’avaient apporté des vêtements propres et je m’étais changé sur la banquette arrière, mais je me sentais toujours sale, même après m’être frotté dans la salle de bain du tribunal.
Certains des reporters m’ont appelé par mon nom. Ah oui, c’est vrai, j’étais célèbre, maintenant. Les policiers m’ont jeté un regard aussi — soit qu’ils aient reconnu mon visage, soit qu’ils aient entendu les journalistes me héler.
Le père de Darryl nous a accueillis sur le seuil de sa chambre d’hôpital, en chuchotant trop bas pour que les journalistes ne l’entendent. Il était en civil, avec les jeans et le sweater qu’il portait normalement, mais il avait ses médailles épinglées sur la poitrine.
– Il dort, a-t-il annoncé. Il s’est réveillé il n’y a pas longtemps et il a commencé à pleurer. Il ne pouvait pas s’arrêter. Ils lui ont donné quelque chose pour le faire dormir.
Il nous a conduit à l’intérieur, et Darryl était là, ses cheveux propres et peignés, endormi la bouche ouverte. Il y avait quelque chose de blanchâtre aux commissures de ses lèvres. Il avait une chambre semi-privée, et sur l’autre lit il y avait un type plus vieux à l’air arabe, la quanrantaine. Je me suis rendu compte que c’était le gars à qui j’avais été enchaîné sur le chemin de Treasure Island. Nous avons échangé des saluts embarassés de la main.
Puis je me suis tourné vers Darryl. Je lui ai pris la main. Ses ongles étaient rongés jusqu’à la pulpe. Il avait eu l’habitude de se ronger les ongles quand il était enfant, mais il s’en était débarassé quand nous étions entrés au lycée. Je pense que Van l’avait convaincu d’arrêter, en lui disant que c’était répugnant qu’il ait ses doigts dans la bouche en permanence.
J’ai entendu mes parents et le père de Darryl s’éloigner et tirer les rideaux autours de nous. J’ai posé ma tête sur l’oreiller en face de son visage. Il avait des touffes de barbe qui me rappelaient Zeb.
– Hey, D., ai-je fait. Tu es sorti d’affaire. Tout va bien se passer.
Il a reniflé un peu. J’ai presque dit “Je t’aime”, une phrase que je n’avais jamais dite qu’à une seule personne en dehors de ma famille, une phrase que je trouvais bizarre de dire à un autre garçon. Au final, j’ai juste serré sa main. Pauvre Darryl.

Epilogue

Ce chapitre est dédié à Hudson Booksellers, les librairies que l’on trouve dans presque tous les aéroports des Etats-Unis. La plupart des boutiques de Hudson n’ont que quelques titres (encore qu’ils soient étonnamment divers), mais les grandes, comme celle du terminal AA de O’Hare à Chicago, sont aussi bonnes que des boutiques de quartier. Il faut quelque chose de spécial pour donner une touche de personalité à un aéroport, et Hudson a sauvé ma santé mentalelors de plus d’une escale à Chicago.
Hudson Booksellers.

Barbara m’a fait venir dans son bureau pendant le wee-end du 4 juillet. Je n’étais pas le seul à travailler le week-end de la fête nationale, mais j’étais le seul dont l’excuse était que mon programme de semi-liberté ne m’authorisait pas à quitter la ville.
Finalement, ils m’ont condamné pour le vol du téléphone de Masha. Vous y croyez, à un truc pareil ? L’accusation avait passé un accord avec le juge pour abandonner les chefs de “terrorisme électronique” et d'”incitation à l’émeute”, en échange de quoi je devais plaider coupable du délit de vol simple. J’ai écoppé de trois mois de semi-liberté dans un établissement pour délinquants mineurs dans la Mission. Je dormais dans l’établissement, dans un dortoir plein de vrais criminels, des gosses des gangs et des drogués, dont quelques vrais cas. Pendant la journée, j’étais “libre” de sortir et d’aller au “travail”.
– Marcus, ils vont la libérer, a-t-elle annoncé.
– Qui ça ?
– Johnstone, Carrie Johnstone, a-t-elle répondu. Le tribunal militaire à huis clos l’a innocentée. Le dossier est clos. Elle retourne au service actif. Ils l’envoient en Irak.
Carrie Johnstone était le nom de Coupe-à-la-Serpe. Il était sorti lors des audiences préliminaires de la Cour Supérieure de Californie, mais c’était à peu près tout ce qui en était sorti. Elle refusait de dire un mot sur qui lui donnait ses ordres, ce qu’elle avait fait, qui elle avait emprisonné et pourquoi. Elle restait simplement assise, parfaitement silencieuse, jour après jour, dans le tribunal.
Entre-temps, le gouvernement fédéral avait éclaté de rage et s’était répendu en invectives sur la fermeture “unilatérale et illégale” des installations de Treasure Islands par le gouverneur, et l’expulsion des policiers fédéraux de San Francisco par le maire. Bon nombre de ces flics s’étaient retrouvés dans les prisons de l’Etat, tenant compagnie aux gardes de Guantanamo-sur-la-Baie.
Puis un jour, les déclarations de la Maison-Blanche et du Capitol se sont arrêtées. Et le lendemain, il s’est tenu une conférence de presse conjointe tendue et intense sur les marches du palais du Gouverneur, où le chef du DSI et le gouverneur ont annoncé leur “arrangement”.
Le DSI tiendrait un tribunal militaire secret pour enquêter sur les “éventuelles erreurs de jugement” commises à la suite des attentats du Bay Bridge. Le tribunal employerait tous les moyens à sa disposition pour faire ne sorte que les agissements criminels soient punis de façon appropriée. En échange, le contrôle des opérations du DSI en Californie passerait par le Sénat de l’Etat, qui aurait le pouvoir de faire fermer, d’inspecter ou de redéfinir les priorités de toute la sécurité intérieure dans l’Etat.
Le brouhaha des reporters s’est fait assourdissant, et c’est Barbara qui a pu poser la première question.
– Monsieur de Gouverneur, avec tout le respect qui vous est dû, nous avons des preuves indiscutables que Marcus Yallow, un citoyen de cet Etat, né dans cet Etat, a été soumis à un simulâcre d’excécution par des officiers du DSI, apparemment sur ordre de la Maison Blanche. Est-ce que l’Etat a réellement l’intention d’abandonner jusqu’aux apparences de la justice pour ses citoyens face à ces actes de torture illégale et barbare ?
Sa voix tremblait mais ne s’est pas brisée.
Le Gouverneur a écarté les mains.
– Les tribunaux militaires vont rendre la justice. Si Monsieur Yallow — ou toute autre personne qui a des comptes à demander au Départment de la Sécurité Intérieure — réclame d’autres actions en justice, il lui reste, bien évidemment, le droit de demander les dommages et intérêts que le gouvernement fédéral pourrait lui devoir.
C’était bien ce que je faisais. Plus de vingt mille plaintes au civil avaient été déposées contre le DSI dans la semaine qui avait suivi la déclaration du Gouverneur. La mienne était assurée par l’ACLU, qui avait déposé des motions pour obtenir les verdicts des tribunaux militaires secrets. Jusque-là, les tribunaux avaient été assez compréhensifs à cet égard.
Mais je ne m’étais pas attendu à ça.
– Elle s’en sort absolument sans rien ?
– La presse ne donne pas tellement de détails : « Après un examen complet des événements de San Francisco et du centre de détention spéciale anti-terroriste de Treasure Island, le tribunal déclare que les actions de Madame Johnstone n’appellent pas de sanctions supplémentaires ». Il y a de mot, « supplémentaire » — comme si on l’avait déjà punie.
J’ai ricané. J’avais fait des cauchemars avec Carrie Johnstone presque chaque nuit depuis que j’avait été relâché de Guantanamo-sur-la-Baie. J’avais vu son visage se penser sur le mien, son rictus narquois quand elle avait ordonné à ses hommes de me « faire faire trempette ».
– Marcus… a fait Barbara, mais je l’aie interrompue.
– Tout va bien. Tout va bien. Je vais faire un film là-dessus. Je le sortirai ce week-end. Les lundis sont de bons jours pour les vidéos virales. Tout le monde sera revenu du week-end de la fe nationale, et sera preneur de quelque chose de marrant à faire passer à ses copains au bureau ou à l’école.

Je voyais un psychiatre deux fois par semaine, dans le cadre de mon programme de semi-liberté. Une fois que j’avais dépassé le stade où je le voyais comme une sorte de punition, ça s’était passé assez bien. Il m’avait aidé à me concentrer sur des activités positives quand j’étais en colère, au lieu de me laisser submerger. Les vidéos m’aidaient bien.
– Il faut que j’y aille, ai-je fait, en déglutissant fort pour chasser l’émotion de ma voix.
– Prends bien soin de toi, Marcus, a fait Barbara.
Ange m’a serré dans ses bras par derrière quand j’ai raccroché.
– Je viens de lire ça sur le Net, a-t-elle annoncé.
Elle lisait des millions de sources d’actualité, en les téléchargeant avec un aggrégateur qui actualisait les nouvelles aussi vite qu’elles apparaissaient. Elle était notre bloggeuse officielle, et elle était forte avec ça, à ficeler des articles et les publier en ligne comme un cuisinier qui préparerait de multiples petits déjeuners.
Je me suis retourné dans ses bras pour la serrer contre moi de face. En vérité, nous n’avions pas abattu beaucoup de travail ce jour-là. Je n’avais pas le droit de sortir de la maison de détention après le dîner, et elle ne pouvait pas m’y rendre visite. Nous nous voyions autour du bureau, mais il y avait en général plein d’autres gens qui y traînaient, ce qui limitait les occasions de nous faire des câlins. Rester tous seuls toute une journée au bureau était une trop grande tentation. Il faisait chaud et étouffant, aussi, de sorte que nous étions tous les deux en t-shirts et shorts et que nos peaux se touchaient souvent comme nous travaillions côte à côte.
– Je vais faire une vidéo, ai-je annoncé. Je veux la sortir aujourd’hui.
– Bien, a-t-elle rétorqué. Faisons ça.
Ange a lu le communiqué de presse. J’ai fait un petit monologue, synchronisé sur la fameuse scène où j’étais waterboardé, les yeux fous dans la lumière dure de la caméra, les larmes coulant sur mes joues, les cheveux plaqués sur le crâne et constellés de vomi.
– Me voici. Je suis en train d’être waterboardé. On me torture par un simulâcre d’excécution. Cette scéance de torture est supervisée par une femme qui s’appelle Carrie Johnstone. Elle travaille pour le gouvernement. Vous la connaissez peut-être de cette autre vidéo.
J’ai intercalé un extrait de la vidéo avec Johnstone et Kurt Rooney.
– Voici Johnstone et le Secrétaire d’Etat Jurt Rooney, le stratège en chef du Président.

« La nation n’a pas d’amour pour cette ville.
Pour autant qu’elle en ait quelque chose à faire, c’est une Sodome et Gomorhe
de pédés et d’athées qui ne méritent que de rôtir en enfer. La seule raison
pour laquelle le pays s’intéresse à ce qui se dit à San Francisco, c’est parce
qu’ils ont eu la bonne fortune de se faire faire sauter par des terroristes
islamistes. »

Voici comment il parle de la ville où je vis. D’après les derniers bilans, 4215 de mes voisins ont été tués le jour dont il parle. Mais certains n’ont peut-être pas été tués. Certains ont disparu dans les mêmes prisons où j’ai été torturé. Des mères et des pères, des enfants et des amants, des frères et des soeurs qui ne reverront jamais les leurs — parce qu’ils étaient détenus secrètement dans une prison illégale en pleine Baie de San Francisco. On les a expédiés à l’étranger. Les registres étaient tenus méticuleusement, mais c’est Carrie Johnstone qui a les clefs cryptographiques.
J’ai coupé sur Carrie Johnstone, le film où on la voyait assise à la table de conférence avec Rooney, à rire.
J’ai coupé sur son arrestations.
– Quand on l’a arrêtée, j’ai cru qu’on nous rendrait justice. A tous les gens qu’elle a brisé et fait disparaître. Mais le Président…
J’ai coupé sur une photo où il riait en jouant au golf lors de ses nombreuses vacances
… et son Stratège en Chef…
une photo de Rooney serrant la main à un terroriste célèbre qui avait été « de notre côté »
… sont intervenus. Ils l’ont envoyée devant un tribunal militaire secret qui l’a innocentée. On ne sait trop comment, ils ne voient rien à redire à tout ceci.
J’ai coupé sur un photomontage des centaines de photos de détenus dans leurs cellules que Barbara avait publiée sur le site du Bay Guardian le jour de notre libération.
– Nous avons élu ces gens. C’est nous qui payons leurs salaires. Ils sont censés être de notre côté. Ils sont censés défendre nos libertés. Mais ces gens…
Une série de photos de Johnstone et des autres qui étaient passés par les tribunaux
… ont trahi notre confiance. L’élection est pour dans quatre mois. C’est tout le temps qu’il faut. Bien assez pour que nous trouviez cinq de vos voisins — cinq personnes qui ont renoncé à voter parce que leur choix serait « aucun de ceux-là ».
Parlez à vos voisins. Faites-leur promettre d’arracher le pays à ces tortionnaires et ces gangsters. Ces gens qui se moquaient de mes amis fraîchement enfouis dans leur dernière demeure au fond du port. Faites-leur promettre de parler à leurs voisins à leur tour.
La plupart d’entre nous ne choisiraient aucun de ceux qui se présentent aux élections. Ca ne marche pas. Vous devez choisir — choisissez la liberté.
Je m’appelle Marcus Yallow. J’ai été torturé par mon propre pays, mais je l’aime toujours. J’ai dix-sept ans. Je voudrais grandir dans un pays libre. Je veux vivre dans un pays libre.
J’ai fondu sur le logo du site web. Ange l’avait mis sur pied, avec l’aide de Jolu, qui nous avait trouvé tout l’espace disque gratuit dont nous aurions jamais besoin sur Pigspleen.
Le bureau était un endroit intéressant. Techniquement, nous nous appelions Coalition des électeurs pour une Amérique Libre, mais tout le monde nous appelait les Xnetters. L’organisation — un association à but non lucratif — avait été co-fondée par Barbara et quelques-uns de ses mais avocats juste après la libération de Treasure Island. Le financement avec été lancé par l’un des millionaires high-techs qui n’en revenait pas qu’une bande de hackers adolescents aient botté le cul au DSI. De temps en temps, ils nous demandaient de descendre la Péninsule jusqu’à Sand Hill Road, où se trouvaient tous les venture capitalists, pour donner une petite présentation sur la technologie de Xnet. Il y avait des milliards de startups qui essayaient de se faire de l’argent sur Xnet. Je m’en fichais, je n’avais rien à faire avec tout ça, et j’avais un bureau et des locaux avec une raison sociale, en plein Valencia Street, où nous distribuions des CDs de ParanoidLinux et où nous organisions des ateliers où l’on améliorait des antennes WiFi. Un nombre étonnant de gens normaux passaient pour déposer des dons personnels, tant en équipement (on pouvait faire tourner ParanoidLinux sur à peu près n’importe quoi, pas seulement des Xbox Universal) qu’en argent liquide. Ils nous adoraient.
Notre grand plan était de lancer notre propre jeu en réalité en augmentée in septembre, juste à temps pour les élections, et d’y encourager les joueurs à faire enregistrer des électeurs et les emmener aux urnes. Seuls 42 pourcents des Américains s’étaient présentés aux bureaux de vote lors de l’élection précédente — les abstentionniste représentaient une majorité absolue. J’ai essayé à plusieurs reprises d’inviter Darryl et Van à l’une de nos scéances d’organisation, mais ils déclinaient toujours. Ils passaient beaucoup de temps ensemble, et Van insistait que ce n’était absolument pas sentimental. Darryl ne me parlait pas beaucoup, encore qu’il m’envoyât de longs e-mails sur à peut près n’importe quoi qui n’eût aucun trait ni à Van, ni au terrorisme, ni à la prison. Ange m’a serré la main.
– Mon Dieu, je hais cette femme, a-t-elle fait.
J’ai acquiescé.
– Ce n’est jamais qu’un des sales tours que notre pays aura joué à l’Irak, ai-je fait. Si on l’envoyait dans ma ville, je deviendrais probablement un terroriste.
– Mais, tu es devenu un terroriste quand ils l’ont envoyé dans ta ville !
– Effectivement, ai-je répondu.
– Est-ce que tu vas assister à l’audience de Madame Galvez lundi ?
– Carrément.
J’avais présenté Ange à Madame Galvez quelques semaines avant, quand mon ancienne professeur m’avait invité à dîner. Le syndicat des enseignants lui avait obtenu une audition devant la Commission du District des Ecoles Unifiées pour qu’elle puisse plaider sa cause et obtenir d’être rétablie à son poste. Il se murmurait que Fred Benson sortirait de sa retraite (anticipée) pour témoigner contre elle.
– Est-ce que tu veux sortir prendre un burrito ?
– Carrément !
– Attends, je prends la sauce piquante, a-t-elle dit.
J’ai jeté encore un coup d’oeil à mes mails — mon compte au Parti Pirate, où je recevais encore quelques mails d’anciens du Xnet qui n’avaient pas encore trouvé mon adresse à la Coalition des Electeurs. Le dernier message en date venait d’une adresse jetable sur l’un des nouveau anonymiseurs brésiliens.

> Je l’ai trouvée, merci.
> Tu ne m’avais pas dit qu’elle était tellement c4n0n.

– De qui ça vient ?
J’ai éclaté de rire.
– Zeb, ai-je répondu. Tu te souviens de Zeb ? Je lui ai donné l’adresse de Masha. Je me suis dit, s’ils sont tous les deux en fuite, autant les présenter l’un à l’autre.
– Il trouve Masha mignonne ?
– Oh, sois indulgente, il est clairement perturbé par son environnement.
– Et toi ?
– Quoi, moi ?
– Ouais — est-ce que ton esprit était perturbé par ton environnement ?
J’ai tenu Ange à bout de bras et je l’ai scrutée les pieds à la tête. J’ai pris ses joues dans mes mains et j’ai contemplé, à travers ses grosses lunettes, ses grands yeux moqueurs et lumineux. J’ai passé mes doigts dans ses cheveux.
– Ange, je n’ai jamais pensé plus clairement de toute ma vie.
Elle m’a embrassé, et je lui ai rendu son baiser, et il s’est passé quelque temps avant que nous ne sortions manger ce burrito.

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Chapitre 20

Ce chapitre est dédié à The Tarrered Cover, la légendaire librairie indépendante de Denver. Je suis tombé sur The tattered Cover par pur hasard : Alice et moi venions l’atterrir à Denver, en provenance de Londres, et il était tôt, il faisait froid, et il nous fallait du café. Nous conduisions en ronds, sans but, dans une voiture de location, et c’est ainsi que nous l’avons vue : l’enseigne de The Tattered Cover. Quelque chose m’a chatouillé le cortex — j’étais certain d’avoir entendu parler de cet endroit. Nous nous sommes arrêtés (en récupérant un café) et nous sommes rentrés dans la boutique — un Pays des Merveilles de bois sombre, de lutrins, et de kilomètres d’étagères.
The Tattered Cover 1628 16th St., Denver, CO USA 80202 +1 303 436
1070

Aucune des trois gars n’était en vue à ce moment, alors je suis parti comme une flèche. Ma tête me faisait tellement mal que j’ai pensé qu’elle devait saigner, mais mes mains restaient sèches. Ma cheville foulée s’était raidie dans le camion, alors je courais comme une marionette cassée, et je ne me usis arrêté qu’une fois, pour annuler la suppression de la photo sur le téléphone de Masha. J’ai éteint sa radio — à la fois pour économiser la batterie et pour qu’on ne l’utilise pas pour me traquer — et j’ai réglé la mise en veille à deux heures, le plus long délai disponible. J’ai essayé de le configurer pour ne pas demander de mot de passe quand il sortait du mode de veille, mais il fallait un mot de passe pour ça. Il faudrait juste que je tapotte l’écran au mois une fois toutes les deux heures jusqu’à ce que je trouve comme sortir la photo du téléphone. Il me faudrait un chargeur, d’ici là.
Je n’avais pas de plan. Il m’en fallait un. Il fallait que je m’assoie, que je me mette en ligne — pour décider ce que j’allais faire ensuite. J’en avais plus qu’assez de laisser les autres décider à ma place. Je ne voulais pas agir en fonction de ce que Masha faisait, ou de ce que le DSI faisait, ou à cause de mon père. Ou à cause d’Ange ? Bon, peut-être bien que j’agirais en fonction d’Ange. Ca serait même très bien, à la reflexion.
Je m’étais glissé le long des collines, en empruntant des allées autant que possible, et en me fondant dans la foule de Tenderloin. Je n’avais pas de destination à l’esprit. Toutes les quelques minutes, je plongeais la main dans ma poche et je pressais une touche du téléphone de Masha pour l’empêcher de se mettre en veille. Il était encombrant, ouvert dans ma veste.
Je me suis arrêté et je me suis appuyé contre un bâtiment. Ma cheville me faisait souffrir. Où étais-je seulement ? O’Farrell, sur Hyde Street. Devant un “salon de massage asiatique” louche. Mes pieds perfides m’avaient ramené à la case Départ — ramené là où la photo du téléphone de Masha avait été prise, quelques secondes avant que le Bay Bridge n’explose, avant que ma vie ne change pour toujours.
J’aurais voulu m’asseoir sur le trottoir et me rouler en boule, mais ça n’aurait rien résolu à mes problèmes. Il fallait que j’appelle Barbara Stratford, que je lui dise ce qui s’était passé. Lui montrer la photo de Darryl. Qu’est-ce que je racontais ? Il fallait que je lui montre la vidéo, celle que Masha m’avait envoyée — celle où le chef de cabinet du Président se réjouissait des attentats sur San Francisco et avouait qu’il avait connaissance du lieu et de l’instant des prochains attentats, et ne ferait rien pour les empêcher parce que cela aiderait à faire réélire son candidat.
En voilà, un plan : contacter Barbara, lui donner les documents, et les lui faire imprimer. La VampMob devait avoir fait paniquer les gens, donné l’impression que nous étions vraiment une bande de terroristes. Bien sûr quand je l’avais préparée, j’avais pensé en terme de diversion efficace, pas de ce qu’en penserait un plouc amateur de rally automobile au Nebraska. J’appelerais Barbara, et je ferais ça bien, depuis un téléphone public, en montant ma capuche pour que les inévitables caméra de surveillance ne me photographient pas. J’ai pêché une pièce d’un quart de dollar de ma poche et je l’ai nettoyée avec les pans de ma chemise pour en enlever les empruntes digitales. Je me suis rendu à un arrêt de tram où j’ai vu la couverture du Bay Guardian de la semaine, empilé sur un grand tas à côté d’un sans-abri noir qui m’a souri.
– Vas-y, lis la couverture, c’est gratuit — mais pour regarder l’intérieur, c’est cinquante cents.

C’était le plus gros titre que j’aie vu depuis le Onze Septembre:
DANS GUANTANAMO-SUR-LA-BAIE
Juste dessous, en caractères à peine plus petits: « Comment le DSI a détenu nous enfants et nos amis dans des prisons secrètes à deux pas de chez nous ». Par Barbara Stratford, reporter spéciale au Bay Guardian.
– Tu arrives à croire un truc pareil ? a-t-il dit. En plein ici, à San Francisco. Vraiment, quel gouvernement de merde.

En théorie, le Guardian était gratuit, mais ce type avait apparemment récupéré tous les exemplaires du marché local. J’avais un quart de dollar dans la main. Je l’ai jeté dans sa tasse et j’en ai pêché un autre. Je n’ai pas pris la peine d’en effacer les empreintes, cette fois.

On nous a dit que le monde s’était changé à jamais lorsque des inconnus ont
fait sauter le Bay Bridge. Des milliers de nos amis et de nos voisins sont
morts ce jour-là. Presque aucun d’entre eux n’a été retrouvé ; leurs corps
sont présumés enfouis dans le port de notre ville.
Mais un rapport extraordinaire soumis à notre reporter par un jeune homme
arrêté par le DSI dans les minutes qui ont suivi l’explosion indique que
notre propre gouvernement a détenu illégalement beaucoup de ces morts présumés
sur l’île de Treasure Island, qui a été évacuée et déclarée zone militaire peu
après l’attentat…

Je me suis assis sur un banc. Le même banc, ai-je remarqué avec un frisson dans l’échine, que celui sur lequel nous avions assis Darryl après nous être échappés de la station du BART — et j’ai lu l’article d’un bout à l’autre. Ca m’a pris des efforts pour ne pas éclater en sanglots sur place. Barbara avait trouvé des photos de moi et Darryl faisant les clown ensemble et les avait intercalées dans le texte. Les photos avaient peut-être une année, mais j’avais l’air tellement plus jeune dessus, comme si j’avais 10 ou 11 ans. J’avais beaucoup grandi ces quelques derniers mois.
L’article était magnifiquement écrit. Le traitement auquel avaient été soumis les pauvres gosses dont elle parlait m’indignait, et je me souvenais alors que c’était de moi-même qu’elle parlait. Le mot de Zeb était là, son écriture en pattes de mouches reproduite en grand, sur une demi-page de journal. Barbara avait déterré encore plus d’informations sur les autres jeunes disparus et présumés morts, une longue liste, et demandait combien d’entre eux étaient coincés sur l’île, à quelques kilomètres de la porte de leurs parents.
J’ai tiré un autre quart de dollar de ma poche, puis j’ai changé d’avis. Quelle chance que le téléphone de barbara ne soit pas sur écoute ? Je n’avais plus le moindre moyen de l’appeler à présent, pas directement. Il me fallait un intermédiaire pour la contacter et fixer un rendez-vous quelque part au Sud. Mes plans partaient en fumée. Ce qu’il me fallait vraiment, vraiment, c’était Xnet.
Comment diable est-ce que j’irais en ligne ? Le détecteur de Wifi de mon téléphone clignotait comme un fou — il y avait du wireless tout autours de moi, mais je n’avais pas la Xbox, la télévision et le DVD de ParanoidXbox qu’il m’aurait fallu pour en profiter. Du WiFi, du WiFi partout…
C’est alors que je les ai repérés. Deux adolescents, d’à peu près mon âge, qui évoluaient au milieu de la foule en haut des escaliers qui descendaient dans le BART.
Ce qui a attiré mon attention, c’est leur façon de se déplacer, un peu maladroitement, en se cognant aux pendulaires et aux touristes. Chacun avait la main dans sa poche, et à chaque fois qu’ils se regardaient dans les yeux, ils pouffaient. On n’aurait pas pu brouiller plus ostensiblement, mais la foule les ignorait complètement. Dans ce quartier, on s’attend à esquiver des clochards et des ivrognes, on ne regarde pas les gens dans les yeux, on ne regarde même pas autours de soi si on peut l’éviter.
Je me suis faufilé à côté de l’un d’entre eux. Il avait l’air vraiment jeune, mais il ne pouvait pas l’être plus que moi.
– Hé, ai-je fait, hé, les gars, vous pourriez venir ici une seconde ?
Il a fait semblant de ne pas m’entendre. Il regardait au-delà de moi, comme on évite un sans-abri.
– Allez, ai-je pressé, je n’ai pas beaucoup de temps.
J’ai attrapé son épaule et j’ai sifflé dans son oreille :
– Les flics sont après moi. Je suis du Xnet.
Il avait l’air d’avoir peur, maintenant, comme s’il avait voulu s’enfuir, et son ami est venu sur nous.
– Je suis sérieux, ai-je poursuivi. Ecoutez-moi juste un moment.
L’ami est arrivé. Il était plus grand, et barraqué — comme Darryl.
– Hé, a-t-il fait, il y a quelque chose qui ne va pas ?
Son ami a chuchoté dans son oreille. Ils ont tous les deux eu l’air prêts à prendre leurs jambes à leur cou. J’ai saisi mon édition du Bay Guardian de dessous mon bras et l’ai secouée sous leur nez.
– Regardez la page 5, OK ?
Ils l’ont fait. Ils ont regardé les titres. La photo. Moi.
– Oh, mec ! a fait le premier d’entre eux. On ne te mérite pas !
Il me souriait comme un fou, et le plus costaud m’a tapé dans le dos.
– C’est pas vrai, s’est-il exclamé, tu es M…
J’ai pressé une main sur sa bouche.
– Venez pas là, OK ?
Je les ai ramenés à mon banc. J’ai remarqué une vieille tache brune sur le trottoir dessous. Le sang de Darryl ? J’en ai eu la chair de poule. Nous nous sommes assis.
– Je suis Marcus, ai-je annoncé, en déglutissant de donner mon vrai nom à ces deux-là qui ne connaissaient déjà comme M1k3y. Je brûlais ma couverture, mais le Bay Guardian m’avait déjà identifié publiquement.
– Nate, a dit le petit.
– Liam, a fait le grand. Eh, mec, c’est vraiment un honneur de te rencontrer. T’es, genre, notre héros…
– Ne dites pas ça, ai-je coupé. Ne dites pas ça. Vous deux, vous avez l’air d’une enseigne au néon qui clignote en disait « Je fais du brouillage, s’ils-vous-plaît, traînez-moi par le peau du cul à Guantanamo-sur-la-baie ». Vous ne pourriez pas être plus visibles.

Liam a eu l’air prêt à pleurer.
– Ne vous en faites pas, vous ne vous êtes pas faits serrer. Je vous donnerai quelques tuyaux, plus tard.

Son visage s’est éclairé. Il devenait bizarrement clair que ces deux-là idolâtraient M1k3y, et qu’ils feraient n’importe quoi que je leur dirais. Ils souriaient comme des idiots. Ils me mettaient mal à l’aise, me donnaient des crampes d’estomac.
– Ecoutez, il faut que j’aille sur Xnet, maintenant, sans rentrer chez moi ni même passer près de chez moi. Est-ce que vous habitez dans le coin ?
– Moi oui, a fait nate. Là-haut, au sommet de California Street. C’est une petite trotte — les pentes sont raides.
Je venais juste de les descendre. Masha était quelque part là-haut. Mais même, c’était mieux que ce que j’aurais pu espérer.
– Allons-y, ai-je enjoint.

Nate m’a prêté sa casquette de baseball et nous avons échangé nos blousons. Je n’avais pas besoin de me soucier de la reconnaissance de démarche, pas avec les élancements dans ma cheville — je boitais comme un figurant dans un film de cow-boys.
Nate vivait dans un immense appartement de quatre pièces en haut de Nob Hill. L’immeuble avec un portier, en livrée rouge avec des galons dorés, qui a touché son chapeau et appelé Nate “Monsieur Nate” en nous accueillant. L’endroit était impeccable et sentait la cire à bois. J’ai essayé de ne pas rester bouche béante devant ce qui devait être un appart à deux millions.
– Mon père, a-t-il expliqué. Il était banquier d’investissements. Beaucoup en assurance-vie. Il es tmor quand j’avais 14 ans et nous avons tout récupéré. Ils avaient divorcé depuis des années, mais il avait laissé ma mère suele bénéficiaire.
Depuis la fenêtre qui allait du sol au plafond, on avait un vue à couper le souffle de l’autre versant de Nod Hill, jusqu’à Fisherman’s Wharf, les moignons hideux de Bay bridge, les foules de grues et de camions. A travers la brume, je pouvais deviner les contours de Treasure Island. En regardant directement vers le bas, j’ai éprouvé l’envie démente de sauter.
Je me suis connecté avec sa Xbox connectée à un gigantesque écran à plasma dans le salon. Il m’a montré combien de réseaux WiFi étaient visibles depuis son nid d’aigle — une vingtaine, une trentaine. C’était un bon coin pour pratiquer Xnet.
Il y avait beaucoup de messages dans ma boîte aux lettres de M1k3y. 20’000 messages depuis qu’Ange et moi étions partis de chez elle ce matin. Beaucoup venaient de la presse, pour demander des interviews, mais la plupart venaient de Xnetters, de gens qui avaient lu l’article du Bay Guardian et m’écrivaient qu’ils feraient n’importe quoi pour m’aider, tout ce dont j’aurais besoin.
Ca m’a tué. Les larmes ont commencé à rouler sur mes joues.
Nate et Liam ont échangé un regard. J’ai essayé de m’arrêter, mais c’était sans espoir. J’étais en sanglots. Nate est allé à une étagère de chêne et a fait tourner un rayon pour révéler un bar, avec une rangée de bouteilles brillantes. Il m’a servi un verre de quelque chose de brun-or et me l’a apporté.
– Un whisky irlandais rare, a-t-il annoncé. Le préféré de ma mère.
Ca avait le même goût que le feu et que l’or. Je l’ai siroté en essayant de ne pas m’étrangler. Je n’aimais pas vraiment les alcools forts, mais ça c’était différent. J’ai inspiré profondément à plusieurs reprises.
– Merci, Nate.
On aurait dit que je lui avais épinglé une médaille sur la poitrine. C’était un brave gars.
– Bon, ai-je fait en ramassant le clavier. Les deux garçons on regardé, fascinés, pendant que je passais mes mails en revue sur l’immense écran,
Ce que je cherchais, avant tout, c’était un mail d’Ange. Il avait une chance pour qu’elle se soit simplement échappée. Il y avait toujours une chance.
J’étais idiot d’espérer. Il n’y avait rien venant d’elle. J’ai commencé à parcourir les mails aussi vite que possible, en triant les invitations de la presse, les messages d’admirateurs, les menaces, le spam… Et c’est alors que je l’ai trouvée : une lettre de Zeb.

> Ca n’était pas cool de me réveiller ce matin et
> de retrouver la lettre que j’aurais cru que tu
> détruirais dans le journal. Pas cool du tout.
> Ca m’a donné l’impression d’être… traqué.
> Mais j’ai fini par comprendre pourquoi tu as
> fait ça. Je ne suis pas sûr d’approuver cette
> tactique, mais il est évident que tes intentions
> étaient bonnes.
> Si tu lis ceci, ça veut dire qu’il y a de bonnes
> chances pour que tu sois passé dans la clandestinité.
> Ca n’est pas facile. J’ai dû apprendre. J’ai dû
> apprendre beaucoup d’autres choses. Je peux t’aider.
> C’est quelque chose que je devrais faire pour toi.
> Tu fais ce que tu peux pour moi (même si tu ne le
> fais pas avec ma permission).
> Réponds si tu reçois ceci, si tu es en fuite et seul.
> Ou réponds si tu es détenu, torturé par nos amis de
> Guantanamo, et que tu veux que la souffrance s’arrête.
> S’ils te tiennent, tu feras ce qu’ils te disent. Je
> sais ça. Je prends le risque. Pour toi, M1k3y.

Ouaaaaaaaaah, a soufflé Liam. Meeeeeec.
Je l’aurais frappé. Je me suis retourné pour lui asséner une remarque cinglante et tranchante, mais il me regardait avec des yeux grands comme des soucoupes, l’air prêt à tomber à genoux en adoration devant moi.
– Est-ce que je peux juste dire, a dit Nate, est-ce que je peux juste dire que c’est le plus grand honneur de toute ma vie de t’avoir aidé ? Je peux juste dire ça ?
J’avais le sang aux joues. Il n’y avait rien à faire. Ces deux-là avaient les yeux pleins d’étoiles, même si j’étais loin d’en être une, en tout cas pas à mes propres yeux.
– Est-ce que vous pourriez… J’ai dégluti. Est-ce que vous pourriez me laisser seul un instant ?
Ils ont reculé comme des chiots honteux et je me suis senti comme un abruti. J’ai tapé à toute vitesse.

> Je m’en suis sorti, Zeb. Et je suis en fuite.
> J’ai besoin de toute l’aide que je peux avoir.
> Je veux que ça finisse aussi vite que possible.

Je me suis souvenu de sortir le téléphone de Masha de ma poche et de le tripoter pour l’empêcher de se mettre en veille.
Ils m’ont laissé prendre une douche, m’ont donné des vêtements, un sac à dos neuf avec la moitié de leur nécessaire de survie dedans — barres énergétiques, médicaments, sachets endo- et exothermiques, et un vieux sac de couchage. Ils y ont même glissé une Xbox Universal pré-installée avec ParanoidLinux dessus. C’était une jolie attention. J’ai dû refuser le pistolet lance-fusées.
J’ai vérifié mes e-mails continuellement pour savoir si Zeb avait répondu. J’ai répondu à mes amdirateurs. J’ai répondu aux mails de la presse. J’ai supprimé les menaces. Je m’attendais presque à trouver quelque chose de Masha, mais il y avait toutes les chances pour qu’elle soit déjà à mi-chemin de Los Angeles, les doigts blessés, et sans rien avec quoi taper. J’ai effleuré son téléphone encore une fois.
Ils mont encouragé à prendre une sieste et pendant un bref instant honteux, j’ai eu une bouffée de paranoïa et soupçonné ces gars de comploter à me livrer quand je dormirais. Ce qui était idiot — ils pouvaient me dénoncer tout aussi facilement quand j’étais réveillé. Je n’arrivais simplement pas à intégrer l’idée qu’ils aient une si haute opinion de moi. Je savais, intellectuellement, qu’il se trouverait des gens pour suivre M1k3y. J’en avais rencontré certains le matin même, qui criaient MORS MORS MORS et je promenaient en vampires au Centre Civique. Mais ces deux-là étaient plus personnels. C’étaient juste des gars gentils, patauds, qui auraient pu être mes meilleurs amis du temps d’avant le Xnet, juste deux copains avec qui traîner pour faire des trucs d’adolescents. Ils s’étaient portés volontaires pour rejoindre une armée, mon armée. J’étais responsable d’eux. Livrés à eux-mêmes, ils se feraient arrêter, ce n’était qu’une question de temps. Ils faisaient trop facilement confiance.

– Les gars, écoutez-moi une seconde. Il y a quelque chose de sérieux dont il faut que je vous parle.

Ils ont presque bondi au garde-à-vous. Ca aurait été drôle si ça n’avait pas été si effrayant.

– Voilà. Maintenant que vous m’avez aidé, c’est devenu très dangereux. Si vous vous faites arrêter, je serai capturé aussi. Ils sortiront de vous tout ce que vous savez…
J’ai levé la main pour faire cesser leurs protestations.
– Non, arrêtez. Vous n’avez pas vécu ça. Tout le monde parle. Tout le monde à un point de rupture. Si vous vous faites prendre, vous leur dites tout, tout de suite, aussi vite que possible. Ils finiraient par l’avoir de toute façon. C’est comme ça que ça marche. Mais vous ne serez pas pris, et voici pourquoi : vous n’êtes plus des brouilleurs. Vous n’êtes plus en service actif. Vous êtes…
J’ai fouillé ma mémoire pour retrouver les termes de thrillers d’espionage.
– Vous êtes des agents dormants. Cessez vos opérations. Comportez-vous comme des adolescents normaux. D’une façon ou d’une autre, je vais faire sortir cette histoire, la révéler au monde, et la faire cesser. Ou alors ils me captureront et me feront disparaître. Si vous n’entendez pas parler de moi dans les 72 heures, considérez-moi comme pris. Alors vous ferez ce que vous voudrez. Mais ces trois prochains jours — et aussi longtemps qu’il le faudra, si c’est ce que je vous ordonne — arrêtez tout. Vous me le promettez ?

Ils ont juré solenellement. Je les ai laissés me convaincre de prendre une sieste, mais je leur ai fait promettre de me réveiller toutes les heures. Il fallait que je manipule le téléphone de Masha et je voulais savoir dès que possible quand Zeb me recontacterait.

Le rendez-vous était fixé dans une rame du BART, ce qui me rendait nerveux. Elles étaient pleines de caméras. Mais Zeb savait ce qu’il faisait. Il m’avait dit de le retrouver dans le dernier wagon d’un train particulier qui partait de Powell Street Station, à une heure où le srames seraient pleine à craquer. Il est remonté jusqu’à moi dans la foule, et les braves pendulaires de San Francisco se sont écartés sur son passage, le vide qui entoure tujours les sans-abris.
– Content de te revoir, a-t-il murmuré en faisant face à la porte.
En regardant dans le verre sombre, je pouvais voir que personne n’était assez près pour nous écouter — pas sans un équipement microphonique performant, et s’ils en savaient assez pour venir ici avec un de ces trucs, nous étions morts de toute manière.
– Toi aussi, vieux frère, ai-je répondu. Je… je suis désolé, tu sais ?
– Boucle-la. Ne sois pas désolé. Tu es plus courageux que moi. Est-ce que tu es prêt pour passer dans la clandestinité, maintenant ? Prêt à disparaître ?
– Oui, à ce propos…
– Oui ?
– Ca n’est pas ça, le plan.
– Oh !, a-t-il fait.
– Ecoute, d’accord ? J’ai… j’ai des photos, et des vidéo. Du matériel qui peut servir de preuve.
J’ai touché du doigt le téléphone de Masha dans ma poche. J’avais acheté un chargeur adapté à Union Square en venant, et je m’étais arrêté à un café où je l’avais branché assez longtemps pour que la batterie revienne à quatre barres sur cinq.
– Il faut que je passe ça à Barbara Stratford, la dame du Guardian. Mais ils la surveilleront pour voir si je me montre.
– Tu ne penses pas qu’ils me chercheront aussi, moi ? Si ton plan suppose que j’approche à moins de deux kilomètres de cette femme ou de son bureau…
– Je veux que tu ailles chercher Van et que tu l’amènes à un rendez-vous avec moi. Est-ce que Darryl t’a parlé de Van ? La fille…
– Il m’en a parlé. Oui oui, il m’en a parlé. Tu ne penses pas qu’elle sera sous surveillance ? Comme tous ceux qu’ils ont arrêtés ?
– Je pense que oui. Je ne pense pas qu’ils la surveilleront autant. Et Van a les mains totalement propres. Elle n’a jamais été impliquée dans aucun de mes… J’ai dégluti. De mes projets. Alors ils pourraient être plus relâchés avec elle.  Si elle appelle le Bay Guardian pour prendre un rendez-vous pour leur dire que je raconte des conneries, peut-être qu’ils la laisseront y aller.

Il a contemplé la porte un long moment.
– Tu sais ce qui va se passer quand ils nous rattraperont.
Ce n’était pas une question. J’ai acquiescé.
– Tu es sûr ? Certaines des personnes qui étaient avec nous sur Treasure Island ont été emportées en hélicoptère. On les a emmenés au large. Il y a des pays où les Etats-Unis sous-traitent leur torture. Des pays où tu vas pourrir toute ta vie. Des pays où tu voudras qu’ils en finissent, qu’ils te fassent creuser une tombe et qu’ils te tirent une balle dans la nuque au bord du trou.

J’ai dégluti et acquiescé.
– Est-ce que le risque en vaut la chandelle ? Nous pouvons vivre dans la clandestinité pour très, très longtemps. Un jour, notre pays pourrait revenir. On peut simplement attendre que ça se tasse.

J’ai secoué la tête.
– On n’a rien sans rien. C’est notre pays. On nous l’a pris. Les terroristes qui commettent des attentats sont toujours en liberté — mais nous, pas. Je ne peux pas partir dans la clandestinité pendant un an, dix ans, ma vie entière, en attendant que la liberté me tombe toute cuite dans le bec. La liberté, c’est quelque chose qu’on conquiert pour soi-même.

Cette après-midi, Van a quitté l’école comme d’habitude, assise à l’arrière du bus avec ses amis les plus proches, riant et plaisantant comme elle faisait toujours. Les autres passagers du bus l’ont particulièrement remarquée, parce qu’elle était si bruyante, et par-dessus le marché elle portait ce chapeau géant stupide tout mou, qui avait l’air de sortir d’une pièce de théâtre montée dans une école sur les duellistes de la Renaissance. A un certain moment, elles se sont tassées toutes ensemble, puis se sont retournées pour regarder par la vitre arrière du bus, en montrant du doigt et en gloussant. La fille qui portant à présent le chapeau était de la même taille que Van, et de dos, ça aurait bien pu être elle.
Personne n’a prêté attention à la petite Asiatique réservée qui est sortie quelques arrêts avant le BART.
Elle portait un uniforme scolaire simple, et a timidement gardé les yeux au sol en descendant. De plus, à ce moment précis, la fille coréenne bruyante a poussé un cri et ses amis l’ont suivie, en riant tellement fort que même le conducteur du bus a ralenti et s’est retourné sur son siège pour leur jeter un regard assassin.

Van s’est hâtée le long de la rue en gardant la tête baissée, les cheveux attachés et passés dans le col de son blouson démodé. Elle avait glissé des semelles dans ses chaussures qui lui ajoutaient cinq centimètres instables, et elle avait délaissé ses verres de contact pour la paire de lunettes qu’elle aimait le moins, avec d’énormes lentilles qui lui mangeaient la moitié du visage. Bien que je l’aie attendue à l’arrêt de bus et que j’aie su à quele heure elle viendrait, je l’ai à peine reconnue. Je me suis levé et j’ai marché derrière elle, de l’autre côté de la rue, en laissant un demi-pâté de maison entre nous. Les gens qui me croisaient détournaient la tête aussi vite que possible. J’avais vraiment l’air d’un jeune sans-abri, avec un panneau en carton, un manteau sali par la rue, un énorme sac à dos bourré d’affaires avec du ruban adhésif sur ses déchirures. Personne n’a envie de regarder un gamin des rues, parce que quand on le regarde dans les yeux, il risque de demander de la monnaie. J’avais sillonné Oakland toute l’après-midi et les seuls qui m’avaient parlé avaient été un Témoin de Jéhovah et un Scientologue, tous deux pour tenter de me convertir. On se sentait sale, comme si on s’était fait draguer par un pervert.
Van a suivi les indications que j’avais soigneusement notées. Zeb les lui avait passées de la même façon qu’il m’avait donné son billet devant le lycée — en lui rentrant dedans pendant qu’elle attendait le bus et en s’excusant à profusion. J’avais écrit le billet simplement et sans détours, en lui expliquant juste : Je sais que tu n’es pas d’accord. Je comprends. Mais ça, c’est le plus important service que je t’aie jamais demandé. S’il-te-plait. S’il-te-plait.
Elle viendrait. Je savais qu’elle le ferait. Nous nous connaissions depuis longtemps, Van et moi. Elle n’appréciait pas plus que moi comment le monde tournait. De plus, avait fait remarqué une voix mauvaise et sarcastique dans ma tête, on la soupçonnait aussi maintenant que l’article de Barbara était sorti. Nous avons marché ainsi sur six ou sept pâtés de maisons, en examinant les passants proches de nous et les voitures qui nous dépassaient.
Zeb m’avait expliqué les filatures à cinq personnes, où cinq agents en civil se relayent pour suivre leur cible, ce qui les rend presque impossibles à repérer. Il faut se rendre dans un endroit complètement désert, où quiconque se remarquerait comme un épouvantail dans un champs.

L’échangeur de la 880 se trouvait à quelques pâtés de la station Coliseum du BART, et même avec les détours qu’a faits Van, ça ne nous a pas pris longtemps pour y arriver. Le bruit de l’autoroute était assourdissant. Il n’y avait personne à la ronde, pas que je voie. J’avais fait une reconnaissance du site avant de le suggérer à Van dans mon billet, et pris soin de chercher les cachettes où quelqu’un aurait pu se dissimuler. Il n’y en avait pas.
Elle a cligné des yeux comme une chouette en me regardant derrière ses lunettes.
– Marcus, a-t-elle soufflé, ses yeux humides.
Je me suis rendu compte que j’avais les larmes aux yeux moi aussi. Je ferais un fugitif vraiment lamentable. Trop sentimental. Elle m’a serré dans ses bras si fort que j’en ai eu la respiration coupée. Je l’ai serrée encore plus fort. Alors, elle m’a embrassé.
Pas sur la joue, pas comme une soeur. En plein sur les lèvres, un baiser chaud, humide, brûlant qui a semblé durer une éternité. J’étais tellement submergé d’émotions — non, c’est des conneries. Je savais parfaitement ce que je faisais. Je lui ai rendu son baiser.
Puis j’ai arrêté et j’ai reculé, en la repoussant presque.
– Van, ai-je coassé
– Oups.
– Van.
– Désolée.
– Je… Quelque chose m’a frappé à ce moment précis, quelque chose que j’aurais dû réaliser depuis très, très longtemps.
– Tu es amoureuse de moi ?
Elle a acquiescé d’un air misérable.
– Ca fait des années, a-t-elle répondu.
Oh, mon Dieu. Darryl, toutes ces années, qui était tellement dingue d’elle, et tout ce temps c’était moi qu’elle regardait, moi qu’elle désirait en secret. Et alors j’avais fini avec Ange. Ange disait bien qu’elle s’était toujours battue avec Van. Et moi qui baroudais en me plongeant dans les ennuis.
– Van, ai-je commencé, Van, je suis tellement désolé.
– Laisse tomber, a-t-elle fait en détournant le regard. Je sais que ça ne peut pas marcher. Je voulais juste le faire une fois, juste au cas où…
Elle a ravalé ses paroles.
– Van, il faut que tu fasses quelque chose pour moi. Quelque chose d’important. Il faut que tu rencontres la journaliste du Bay Guardian, Barbara Stratford, celle qui a écrit l’article. J’aimerais que tu lui donnes quelque chose.

J’ai expliqué le téléphone de Masha, je lui ai tout raconté sur la vidéo que Masha m’avait envoyée.
– Qu’est-ce qui pourrait sortir de ça, Marcus ? A quoi bon ?
– Van, tu avais raison, tout du moins en partie. Nous ne pouvons pas sauver le monde en mettant d’autres personnes en danger. Il faut que je résolve ces problèmes en disant ce que je sais. C’est ce que j’aurais dû faire depuis le début. J’aurais dû aller tout droit chez le père de Darryl en sortant de prison et lui dire tout ce que je savais. Mais maintenant, j’ai des preuves. Ces infos — elles peuvent changer le monde. C’est mon dernier espoir. Le seul espoir qui reste de sortir Darryl de là, d’avoir une vie que je ne passe pas dans la clandestinité, à me cacher des flics. Et tu es la seule personne en qui je puisse avoir confiance pour ça.
– Pourquoi moi ?
– Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Regarde comment tu t’en es tirée pour arriver ici. Tu es une pro. Tu es meilleure à ces trucs qu’aucun d’entre nous. Tu es la seule en qui j’aie confiance. Voilà pourquoi toi.
– Pourquoi pas ton amie Ange ?

Elle a prononcé le nom sans aucune inflexion, comme si c’était un bloc de ciment. J’ai regardé à mes pieds.
– Je pensais que tu étais au courant. Ils l’ont arrêtée. Elle est à Guantanamo — sur Treasure Island. Ca fait des jours qu’elle y est maintenant.

J’avais essayé de ne pas y penser, de ne pas penser à ce qui pourrait lui arriver. Maintenant je ne pouvais plus m’en empêcher et j’ai commencé à sangloter. Je sentais des crampes dans mon estomac, comme si on m’avait donné un coup de pied, et j’ai pressé mes mains sur mon ventre pour me soulager. Je me suis plié en deux, et je ne sais comment, je me suis retrouvé couché sur le côté dans les cailloux sous l’autoroute, à me tenir les côtes en pleurant.
– Donne-moi le téléphone, a-t-elle ordonné, sa voix un sifflement agacé. Je l’ai repêché de ma poche et le lui ai passé. Emmarassé, j’ai cessé de pleurer et je me suis assis. Je savais que la morve me coulait sur le visage. Van m’a jeté un regard de pure révulsion. .
– Tu dois l’empêcher de se mettre en veille, ai-je rappelé. J’ai un chargeur ici.
J’ai fouillé dans mon sac. Je n’avais pas dormi une nuit complète depuis que je l’avais récupéré. J’avais programmé l’alarme du téléphone pour sonner toutes les 90 minutes et me réveiller pour que je puisse l’empêcher de se mettre en veille.
– Ne le ferme pas non plus.
– Et la vidéo ?
– Ca c’est plus compliqué, ai-je répondu. Je m’en suis envoyé à moi-même une copie par e-mail, mais je ne peux plus retourner sur Xnet.
En un instant, j’aurais pu retourner chez Nate et Liam pour utiliser leur Xbox de nouveau, mais je ne voulais pas prendre le risque.
– Ecoute, je vais te donner mon login et mon mot de passe pour le serveur mail du Parti Pirate. Tu vas devoir utiliser Tor pour y accéder — la Sécurité Intérieure est sans aucun doute à l’affût des gens qui se connectent au mails du p-parti.
– Ton login et ton mot de passe, a-t-elle repris d’un air surpris.
– Je te fais confiance, Van. Je sais que je peux te faire confiance.
Elle a secoué la tête.
– On ne donne jamais ses mots de passe, Marcus.
– Je ne pense pas que ça ait encore de l’importance. Soit tu réussis, soit je… soit c’est la fin pour Marcus Yallow. Peut-être que je me trouverai une nouvelle identité, mais j’en doute. Je pense qu’ils vont m’avoir. J’ai toujours dû savoir qu’ils finiraient par me rattraper, un jour.
Elle me regardait d’un air furieux.
– Quel gâchis. Et tout ça pour quoi ?
De toute ce qu’elle aurait pu dire, rien n’aurait pu me faire plus mal. C’était comme un coup de pied dans l’estomac. Quel gâchis, tout ça, futile. Darryl et Ange, disparus. Je pourrais bien ne plus jamais revoir ma famille. Et néanmoins, la Sécurité Intérieure tenait toujours ma ville et mon pays dans une psychose collective où il pouvait se passer n’importe quoi pour peu que ça se fasse au nom de la lutte contre le terrorisme. Van avait l’air d’attendre que je réponde quelque chose, mais je n’avais rien à rétorquer à ça. Elle m’a laissé sur place.

Zeb avait une pizza pour moi quand je suis rentré « chez nous » — la tente sous un échangeur d’autoroute dnas la Mission qu’il avait montée pour la nuit. Il avait une tente de surplus militaire, marquée CONSEIL DE COORDINATION LOCAL DES SANS-ABRIS DE SAN FRANCISCO.
La pizza était une Domino, froide et figée, mais néanmoins délicieuse.
– Tu aimes l’ananas sur ta pizza ? Zeb m’a souri avec condescendance. Les Freegans ne peuvent pas faire les difficiles, a-t-il poursuivi.
– Freegans ?
– Comme les Végans, sauf que nous ne mangeons que de la nourriture gratuite.
– Gratuite ?
Il a souri à nouveau.
– Tu sais — la bouffe gratuite. Qu’on trouve dans les marchés gratuits ?
– Tu l’as volée ?
– Mais non, abruti. L’autre marché. Le petit qu’on trouve derrière les supermarchés. En métal bleu. Qui a une drôle d’odeur.
– Tu as récupéré ça dans les ordures ?
Il a jeté sa tête en arrière et est parti d’un grand rire.
– Mais certainement. Tu devrais voir ta tête. Eh, copain, tout va bien. Elle n’est pas pourrie. Elle était fraîche — il se sont juste plantés sur une commande. Ils l’ont jetée dans sa boite. Ils aspergent de la mort-aux-rats dessus après la fermeture, mais si tu es assez rapide, il n’y a pas de problème. Tu devrais voir ce que les épiceries bazardent ! Attends le petit déjeuner. Je vais te faire une salade de fruits, tu m’en diras des nouvelles. Dès qu’une malheureuse fraise dans une barquette devient un peu verdâtre et poilue, ils jettent le tout…
Je l’ai fait taire. La pizza était très bien. Qu’elle ait traîné dans le container n’allait pas la contaminer ou je ne sais quoi. Si elle avait quelque chose de dégoûtant, c’était de venir de chez Domino — les pires pizzas de toute la ville. Je n’avais jamais aimé leur nourriture, et j’y avais tourné le dos définitivement quand j’avais découvert qu’ils subventionnaient une bande de politiciens cinglés qui considéraient le réchauffement climatique et l’évolution des espèces comme des conspirations satanistes.
Il n’était néanmoins pas facile de se défaire d’un certain dégoût. Mais il y avait une autre façon de voir les choses. Zeb m’avait dévoilé un secret, quelque chose que je n’avais pas anticipé : il y avait tout un monde caché, des façons de survivre sans participer au système.
– Freegans, hein ?
– Et du yaourt, aussi, a-t-il fait en approuvant vigoureusement de la tête. Pour la salade de fruits. Ils les jettent le lendemain de la date de consommation optimale, mais ils ne deviennent pas tout verts sur les douze coups de minuit. C’est du yaourt, franchement, c’est essentiellement du lait pourri au départ.
J’ai avalé. La pizza avait un drôle de goût. La mort-aux-rats. Le yaourt périmé. Les fraises à fourrure. Ca allait me prendre un moment pour m’y habituer.
J’ai mangé encore une bouchée. En fait, les pizzas de Domino paraissaient moins dégoûtantes quand on les avait gratuitement.
Le sac de couchage de Liam était chaud et accueillant après une longue journée émotionellement épuisante. Van devait avoir contacté Barbara, maintenant. Elle devait avoir la vidéo et la photo. Je l’appellerais le lendemain matin pour savoir ce qu’elle pensait que je devrais faire ensuite. Il faudrait que je la revoie après publication, pour confirmer toutes les informations. Je pensais à tout ça en fermant les yeux, je pensais à ce que ça serait quand le me dévoilerais, avec les caméras sur moi, suivant le fameux M1k3y jusqu’à l’intérieur de l’un de ces grands bâtiments à colonnades du Centre Civique.
Le bruit des voitures qui passaient en rugissant au-dessus de moi s’est transformé en une sorte de bruit d’océan comme je m’enfonçais dans le sommeil. Il y avait d’autres tentes tout près, des sans-abris. J’en avais rencontré certains dans l’après-midi, avant que le soleil ne se couche et que nous ne nous retirions tous dans nos tentes. Ils étaient tous plus vieux que moi, avec des mines dures et patibulaires. Aucun n’avait l’air fou ou violent, par contre. Juste des gens qui n’avaient pas eu de chance, avaient pris de mauvaises décisions, ou les deux.
J’ai dû m’endormir, parce que je ne me souviens de rien avant qu’une lumière brillante ne tombe sur mon visage, tellement éclante qu’elle m’éblouissait.
– C’est lui, a dit une voix derrière la lumière.
– Embarquez-le, a dit une autre voix, une que j’avais déjà entendue, que j’entendais encore et encore dans mes rêves, qui me faisait la leçon, qui me demandait mes mots de passe. Coupe-à-la-Serpe. Le sac m’est passé par-dessus la tête rapidement et s’est refermé sur ma gorge tellement serré que je me suis étranglé et que j’ai vomi ma pizza freegan. Pendant que j’avais des spasmes et que je m’étranglais, des mains puissantes m’ont lié les poignets, puis les chevilles. J’ai été allongé sur un brancard qu’on a roulé, puis porté dans un véhicule après quelques marches de métal. On m’a laissé tomber sur un sol matelassé. Il n’a pas eu le moindre son à l’arrière du véhicule après qu’ils ont fermé les portes. Le matelassage étouffait tout à part mes propres hoquets.
– Mais, re-bonjour ! a-t-elle fait.
J’ai senti la camionette se balancer quand elle a rampé  à quatre pattes vers moi. J’étais toujours étranglé, et je m’efforçais d’aspirer un peu d’air. Le vomi remplissait ma bouche et coulait le long de mon oesophage.
– Nous ne te laisserons pas mourir, a-t-elle déclaré. Si tu t’arrêtes de respirer, nous rétablirons ta respiration. Ne t’inquiète pas pour ça.
J’ai râlé plus fort. J’ai attrapé un peu d’air. Un peu parvenait à passer. Une toux profonde et douloureuse a secoué ma poitrine et mon dos, expulsant une partie du vomi. Encore de l’air.
– Tu vois ? a-t-elle fait. Ca n’est pas si grave. Bienvenue à la maison, M1k3y. Nous avons quelque chose de très spécial pour toi.
Je me suis allongé sur le dos, et j’ai senti la camionette se balancer. L’odeur de pizza à moitié digérée m’a d’abord submergé, mais comme pour tout stimulus puissant, mon cerveau s’y est graduellement habitué et l’a filtré jusqu’à ce que ce ne soit plus qu’un léger arôme. Le balancement de la camionette était presque un réconfort.
C’est alors que c’est arrivé. Un calme profond, incroyable s’est emparé de moi comme si j’étais allongé sur une plage et que l’océan était monté jusqu’à moi et m’avait soulevé avec autant de tendresse qu’un parent, m’avait maintenu à flot et emporté dans une mer chaude sous un soleil chaleureux.
Après tout ce qui s’était passé, j’étais pris, mais ça n’avait aucune importance. J’avais passé l’information à Barbara. J’avais organisé le Xnet. J’avais gagné. Et quand bien même je n’aurais pas gagné, j’avais fait tout ce qui était en mon pouvoir. Plus que ce que j’aurais cru pouvoir faire. Pendant le trajet, j’ai passé en revue dans mon esprit tout ce que j’avais fait, pensé à tout ce que j’avais accompli, moi et les autres. La ville, le pays, le monde étaient pleins de gens qui ne voudraient pas vivre comme le DSI voulait que nous vivions. Nous résisterions toujours. Il ne pouvaient pas tous nous mettre en prison.
J’ai soupiré et souri. Elle avait parlé pendant tout ce temps, ai-je réalisé. J’étais parti si loin dans mon monde qu’elle avait complètement disparu.
– … gamin intelligent comme toi. On aurait pu croire que tu ne chercherais pas la bagare avec des gens comme nous. Nous avons gardé l’oeil sur toi depuis que tu es sorti. On t’aurait eu même si tu n’étais pas allé pleurnicher chez cette traîtresse de journaliste lesbienne. Vraiment, je ne te comprends pas — nous avions un arrangement, toi et moi….
Nous sommes passés en grondant sur une plaque de métal, les par-chocs de la camionette ont vibré, et le balancement a changé. Nous étions sur l’eau. Le cap sur Treasure Island. Hé, Ange était là-bas. Et Darryl aussi. Peut-être.

On ne m’a pas enlevé ma cagoule avant que je n’arrive dans ma cellule. Ils ne se sont pas occupés des menottes à mes poignets et mes chevilles, et m’ont simplement fait rouler du brancard sur le sol. Il faisait noir, mais dans la lueur de la lune qui filtrait par une unique et minuscule fenêtre, très haut, j’ai vu qu’on avait enlevé le matelas du lit. Dans la pièce, il y avait moi-même, des toilettes, le cadre d’un lit, un lavabo, et rien d’autre. J’ai fermé les yeux et j’ai laisse l’océan me soulever. J’ai dérivé au loin. Quelque part, loin en bas, il y avait mon corps. Je savais ce qui allait se passer. Ils me laisseraient jusqu’à ce que je m’urine dessus. De nouveau. Je savais ce que c’était. Je m’étais déjà pissé dessus. Ca sentait mauvais. C’était froid. C’était humiliant, comme si on était un bébé.
Mais je survivrais.
J’ai ri. Le son était étrange, et m’a ramené dans mon corps, au présent. J’ai ri comme un fou. J’avais vécu ce qu’ils pouvaient me faire de pire, et j’y avais survécu, et je les tiendrais en échec, en échec pendant des mois, et je démontrerais qu’ils n’étaient que des brutes et des tyrans. J’avais gagné.
J’ai relâché ma vessie. Elle était pleine et douloureuse, et il n’y a rien comme l’instant présent.
L’océan m’a emporté.

Quand le matin est revenu, deux gardes, efficaces et impersonnels, ont coupé les liens de mes poignets et de mes chevilles. Je ne pouvais toujours pas marcher — quand je me levais, mes jambes se dérobaient comme celles d’une marionnette sans ficelles. J’étais resté trop longtemps dans la même position. Les gardes m’ont tiré les bras par-dessus leurs épaules et m’ont moitié tiré, moitié porté le long d’un corridor familier. Les codes barres sur les portes se gondolaient et se décollaient à présent sous l’effet de l’air marin. Une idée m’est venue.
– Ange !, ai-je crié. Darryl !
Mes gardes m’ont tiré plus vite, clairement perturbés mais sans savoir quoi faire.
– Les gars, c’est moi, Marcus ! Restez libres !
Derrière l’une des portes, quelqu’un a poussé des sanglots. Quelqu’un d’autre a crié dans une langue qui m’a eu l’air d’être de l’arabe. Puis s’est levée une cacophonie, des milliers de voix différentes qui criaient. Ils m’ont emmené dans une nouvelle salle.
C’était une ancienne salle de douche, dont les pommeaux de douche étaient restés coulés dans le carrelage.
– Salut, M1k3y, a dit Coupe-à-la-Serpe. On dirait que tu as eu une matinée mouvementée.
Elle a froncé son nez ostensiblement.
– Je me suis pissé dessus, ai-je annoncé joyeusement. Vous devriez essayer
– On devrait peut-être te donner un bain, dans ce cas, a-t-elle rétorqué.
Elle a fait un signe de tête aux gardes, et ils m’ont transporté sur un autre brancard. Celui-là avait des sangles sur toute sa longueur. Ils m’ont lâché dessus, et j’ai senti qu’il était glacial et trempé. En un clin d’oeil, ils m’ont ligoté les épaules, les hanches et les chevilles. Une minute après, trois autres sangles se sont refermées sur moi. Des mains d’homme ont relâché des verrous, et je me suis retrouvé penché la tête en bas.
– Commençons par quelque chose de simple, a-t-elle fait.
Je me suis tordu le cou pour la voir. Elle s’était détournée vers un bureau sur lequelle une Xbox était connectée à une télévision à écran plat coûteuse.
– Je voudrais que tu me donnes le mot de passe de ton e-mail au Parti Pirate, s’il-te-plait ?
J’ai fermé les yeux et laissé l’océan m’emmener.
– Est-ce que tu sais ce qu’est le waterboarding, M1k3y ? Sa voix m’a ramené. On t’attache dans cette position, et on te verse de l’eau sur la tête, dans le nez et dans la bouche. Il est impossible de s’empêcher de suffoquer. Il y en a qui appellent ça un simulâcre d’excécution, et pour ce que j’en vois depuis l’autre côté de la pièce, c’est une appréciation honnête. Tu ne peux pas maîtriser la sensation de mourir.
J’ai essayé de repartir. J’avais entendu parler du waterboarding. Nous y étions, c’était de la vraie torture. Et ce n’était que le début.
Je ne pouvais pas partir. L’océan n’est pas venu me prendre. Ma poitrine était serrée, mes paupières battaient. Je sentais l’urine séchée sur mes jambes et la sueur sechée dans mes cheveux. Ma peau me grattait à cause du vomi seché. Elle est venue bien en vue au-dessus de moi.
– Commençons par les identifiants de connection, a-t-elle fait.
J’ai fermé les yeux et les ai gardés fermés fort.
– Faites-lui faire trempette, a-t-elle ordonné.
J’ai entendu quelqu’un bouger. J’ai inspiré profondément et j’ai retenu ma respiration.
L’eau a commencé à ruisseler, le contenu d’une tasse versé doucemnt sur mon menton et mes lèvres. Dans mes narines. Elle a coulé dans ma gorge et commené à me suffoquer, mais je n’ai pas voulu tousser de peur d’inspirer et de prendre l’eau dans mes poumons. J’ai gardé mon souffle et j’ai fermé les yeux plus fort encore.
Il y a eu un vacarme au-dehors, un chaos de bottes, et des cris de colère outragés. Le bocal s’est vidé sur mon visage.
– Juste ton login, Marcus. Je ne te demande rien de compliqué. Qu’est-ce que je pourrais faire de ton login, de toute façon ?
Cette fois, c’est tout un seau qui s’est vidé, d’un coup, un flot qui n’en finissait pas, il devait être gigantesque. Je n’ai pas pu m’empêcher. J’ai hoqueté et aspiré l’eau dans mes poumons, toussé et inspité encore plus d’eau. Je savais qu’ils ne me tueraient pas, mais je ne pouvais pas en convaincre mon corps. Dans chaque fibre de mon être, je savais que j’allais mourir.
Et ça s’est arrêté. J’ai toussé, et toussé, et toussé encore, mais dans l’angle où j’étais, l’eau que je toussais retournait couler dans mon nez et me brûlait les sinus.
Ma toux était tellement profonde qu’elle me faisait mal, dans mes côtes et dans mes hanches, comme je me tordais dans les sangles. Je détestais cette façon dont mon corps me trahissait, comme mon esprit ne contrôlait pas mon corps, mais il n’y avait rien à faire.
Finalement, la toux s’est calmée suffisemment pour que je comprenne ce qui se passait autours de moi. Des gens hurlaient et il semblait que quelqu’un résistait et se débattait. J’ai ouvert les yeux et j’ai cligné des yeux dans la lumière, puis j’ai tourné la tête en toussant encore.
La pièce contenait bien plus de gens qu’au début. La plupart portaient des gilets pare-balles, des casques, et des visières en plastique fumé. Ils criaient sur les gardes de Treasure Island, qui criaient en retour, les nerfs de leurs cous visibles.
– Rendez-vous ! a ordonné l’un des hommes en gilet pare-balles. Rendez-vous et mettez vos mains sur vos têtes ! Vous êtes en état d’arrestation !
Coupe-à-la-Serpe parlait au téléphone. L’un des hommes en gilet pare-balles l’a remarquée, s’est approché vivement et lui a arraché le téléphone d’une main gantée. Tout le monde s’est tu quand il a volé en parabole à travers la pièce, et éclaté en une gerbe de fragments en s’écrasant sur le sol. Le silence s’est rompu quand les gilets pare-balles ont envahi la pièce. J’ai presque réussi à sourire en voyant la tête de Coupe-à-la-Serpe quand  deux hommes l’ont empoignée par les épaules, retournée et lui ont passé une paire de menottes en plastique aux poignets.
L’un des gilets pare-balles s’est avancé dans l’encadrement de la porte. Il portait une caméra à l’épaule, de l’équipement sérieux avec une lumière blanche aveuglante. Il a enregistré toute la pièce, en faisant deux fois le tour de moi en me filmant. Je me suis rendu compte que j’étais parfaitement immobile, comme si je posais pour un portrait. C’était ridicule.
– Est-ce que quelqu’un pourrait me détacher de ce truc ?, ai-je fini par réussir à sortir sans trop tousser.
Deux des gilets pare-balles, dont une femme, se sont avancés jusqu’à moi et ont commencé à me libérer. Ils ont relevé leurs visières et m’ont souri. Ils avaient des croix rouges sur les épaules et sur leurs casques. Sous les croix rouges, il y avait un autre insigne : CHP. La California Highway Patrol. C’étaient des policiers de l’Etat. J’ai commencé à demander ce qu’ils faisaient là, et c’est alors que j’ai vu Barbara Stratford. On l’avait de toute évidence retenue dans le couloir, mais elle s’est avancée en se frayant un chemin entre les gens. .
– Te voilà !, a-t-elle fait en s’agenouillant à côté de moi et en me serrant dans ses bras le plus fort, le plus longtemps que j’aie jamais été.
C’est alors que j’ai compris — Guantanamo-sur-la-Baie était tombé aux mains de ses ennemis. J’étais sauvé.

Chapitre 19

Ce chapitre est dédié à la librairie des presses du MIT, un magasin auquel j’ai
rendu visite à chaque voyage à Boston depuis les dix dernières années. Le MIT est,
évidemment, l’un des point d’origine de légende de la culture nerd, et la
librairie du campus tient son rang face aux attente que j’avais quand j’y ai mis
le pied pour la première fois. Outre les titres merveilleux que publient les
presses du MIT, la librairie offre une revue de toutes les publications high-tech
du monde, des zines de hackers comme “2600” aux grosses anthologies académiques sur
la conception de jeux vidéo. C’est l’une de ces boutiques où je dois leur demander
de me faire livrer mes achats chez moi parce qu’ils ne tiennent pas dans ma valise.
MIT Press Bookstore: Building E38, 77 Massachusetts
Ave., Cambridge, MA USA 02139-4307 +1 617 253 5249

Voici le mail qui est parti à sept heures le lendemain matin, pendant qu’Ange et
moi écrivions “VAMP-MOB CENTRE CIVIQUE –>” au spray de peinture à des emplacements
stratégiques de la ville.

> RÈGLES DE LA VAMPMOB
> Vous faites partie d’un clan de vampires diurnes.
> Vous avez découvert le secret pour survivre à la
> terrible lumière du jour. Le secret est le
> cannibalisme : le sang d’un autre vampire vous
> donne la force d’aller parmi les vivants.
> Vous devez mordre autant de vampires que vous
> pouvez pour rester en jeu. Si pendant une minute
> vous ne mordez personne, vous êtes éliminé.
> Si vous êtes éliminé, vous retournez votre chemise
> et vous devenez arbitre — suivez deux ou trois
> vampires et assurez-vous qu’ils marquent leurs
> morsures chaque minute.
> Pour mordre un autre vampire, vous devez dire
> “Mors !” cinq fois avant eux. Donc vous courez
> sus à un vampire, vous le regardez dans les yeux
> et vous criez “Mors mors mors mors mors”, et si
> vous y arrivez avant lui, vous vivez et il se
> transforme en poussière.
> Vous et les autres vampires que vous rencontrerez
> à votre rendez-vous formez une équipe. Ils sont
> votre clan. Leur sang ne vous nourrit pas.
> Vous pouvez devenir “invisible” si vous restez
> immobile avec les bras croisés sur la poitrine.
> On ne peut pas mordre les vampires invisibles,
> et eux ne peuvent pas mordre non plus.
> Ce jeu se base sur la confiance. Le but est de
> s’amuser et de se sentir vampire, pas de gagner.
> La fin du jeu sera annoncée par bouche à oreille
> quand les vainqueurs commenceront à sortir du lot.
> Les organisateurs vont lancer une campagne de rumeur
> parmi les joueurs quand le moment sera venu. Diffusez
> la rumeur aussi vite que vous pourrez et attendez le
> signal.
> M1k3y.
> Mors mors mors mors mors !

Nous espérions que des centaines de personnes viendraient jouer à la Vampmob.
Nous avions envoyé environ deux cents invitations chacun. Mais quand je me
suis redressé d’un coup à quatre heures du matin et que j’ai attrapé ma
Xbox, il y avait 400 réponses. Quatre cents. J’ai donné les adresses à mon
script et je me suis glissé dehors. J’ai descendu les escaliers, en écoutant
mon père ronfler et ma mère se retourner dans leur lit. J’ai verrouillé la
porte derrière moi. A 4:15, la colline de Potrero était aussi tranquille que
la campagne. Il y avait des rumeurs de traffic au loin, et une fois, une
voiture m’a dépassé.
Je me suis arrêté à un distributeur de billets et j’ai retiré 320 dollars en
billets de 20, les ai roulés et mis un elastique autour, puis j’ai enfoncé le
rouleau dans une poche à fermeture éclair en bas de la cuisse de mes
pantalons de vampire. Je portais de nouveau ma cape, une chemise à jabot, et
des pantalons de smoking que j’avais bricolés pour qu’ils aient assez de poches
pour toutes mes affaires. J’avais des bottes pointues avec des bouches à crânes
d’argent, et j’avais caché mes cheveux sous une perruque noire. Ange apportait
le fond de teint blanc et avait promis de me maquiller les yeux et de me faire
les ongles en noir.
Pourquoi pas ? Quand est-ce qu’on aurait de nouveau l’occasion de se déguiser
comme ça ?
Ange m’a rencontré devant chez elle. Elle portait aussi son sac à dos, avec
des bas résille, une robe de goth lolita chiffonée, du fond de teint blanc,
un maquillage de kabuki sophistiqué sur les yeux, et ses doigts et sa gorge
débordaient de bijoux argentés.
– Tu es magnifiques !, nous sommes-nous exclamés à l’unisson, et nous avons
ri en filant dans les rues, les sprays de peinture dans nos poches.

En surveillant le Centre Civique, je me suis demandé ce que ça
donnerait quand 400 participants de la VampMod convergeraient dessus. Je les
attendais dans les dix minutes, devant la Mairie. La grande place se remplissait
déjà de pendulaires qui évitaient soigneusement les sans-abris qui y mendiaient.
J’ai toujours détesté le Centre Civique. C’est une collection d’énormes bâtiments
en forme de gâteaux de mariage : tribunaux, musées, et des bâtiments administratifs
comme la Mairie. Les trottoires y sont larges et les bâtiments, blancs. Dans les
guides de tourisme de San Francisco, ils arrivent à le photographier pour que ça
ait l’air de l’Epcot Center, futuriste et austère. Mais de près, c’est sinistre
et sordide. Les sans-abris dorment sur les bancs. Le district est vide dès six
heures du soir, à l’exception des ivrognes et des drogués, parce qu’avec une unique
sorte de bâtiments là, il n’y a aucune raison valable pour que quiconque s’y attarde
le soir tombé. Ca ressemble plus à un hyper-marché qu’à un quartier de ville, et les
seuls commerces qu’il y ait sont les crédits pour les libérations sous caution et
les magasins d’alcools, boutiques qui se servent les familles des escrocs qui passe
en jugement et les pauvres gens qui en font leur foyer pour la nuit.
J’ai commencé à vraiment comprendre tout ceci en lisant l’interview d’une vieille
planificatrice urbaine fantastique, une femme nommée Jane Jacobs, qui était la
première personne à vraiment mettre le doigt sur le problème de découper les
villes avec des autoroutes, entasser les pauvres dans des blocs d’habitation,
et utiliser les lois d’urbanistique pour contrôler étroitement qui fait quoi
et où.
Jacobs expliquait que les vraies villes sont organiques et qu’elles sont très
diverses — riches et pauvres, blancs ou bruns, Anglo-saxons ou Mexicains,
commerces et résidences, et même industries. Un quartier de ce genre a toutes
sortes de gens qui le traversent à toutes heures du jour et de la nuit, de sorte
que les commerces répondent à tous les besoins, qu’il y a des gens tout le temps,
qui sont comme les yeux de la rue. C’est un sentiment connu. Si l’on se promène dans
les vieux quartiers, on les trouve plein des boutiques les plus jolies, de gens
en complets ou en haillons à la mode, de restaurants huppés et de cafés branchés,
peut-être un petit cinéma, de maisons avec des décorations peintes élaborées.
Bien sûr, il pourrait y avoir aussi un Starbucks, mais il y aura aussi un marché
aux fruits impeccable et une fleuriste qui aurait l’air d’avoir trois cents ans
et élaguerait soigneusement les fleurs à ses fenêtres. C’est tout le contraire d’un
espace planifié comme un hyper-marché. On s’y sent comme dans un jardin anglais
ou même dans un bois: comme si les choses avaient poussé d’elles-mêmes.
On n’aurait pas pu faire plus différent de ceci que le Centre Civique. J’avais
lu une interview de Jacobs où elle parlait des vieux quartiers que l’on avait
démolis pour le construire. Ca avait été précisément la sorte de quartier qui
s’étaient développés sans permission, sans plan et sans raison.
Jacobs disait qu’elle avait prédit qu’en quelques années, le Centre Civique serait devenu l’un des pires quartiers de la cité, une ville fantôme la nuit, un endroit qui ne nourrirait qu’une maigre pousse de commerces d’alcool minables et de motels pouilleux. Dans l’interview, elle ne semblait très contente que le temps lui ait donné raison ; elle avait l’air de parler d’un ami mort quand elle décrivait ce qu’était devenu le Centre Civique.
C’était maintenant l’heure de point, et le Centre Civique était aussi animé qu’il pouvait l’être. Le BART du Centre Civique sert aussi de station pour les correspondances avec les lignes de trolleybus municipales, de sorte que si l’on doit passer de l’une à l’autre, c’était là qu’on le fait. A huit heures, il y avait des milliers de personnes qui émergeaient des escaliers, qui s’y enfonçaient, qui montaient ou débarquaient de taxis et de bus. Ils se serraient aux postes de garde du DSI devant les différents bâtiments administratifs, et contournaient les brutes aggressives. Ils sentaient tous le shampoing et l’eau de Cologne, frais sortis de la douche et engoncés dans leurs costumes de travail, balançant des sacs pour laptops et des cartables. A huit heures, le Centre Civique bruissait d’activité.
Alors, les vampires sont entrés en scène. Quelques dizaines sont arrivés en descendant Van Ness, d’autres en remontant le Market. D’autres encore par l’autre côté de Market. Et encore d’autres de Van Ness. Ils se glissaient autour des bâtiments, portant leur fond de teint blanc, de l’eyeliner noir, des vêtements noirs, des vestes de cuir, d’énormes bottes. Des mitaines en résille. Ils ont commencé à remplir la place. Quelques-uns des businessmen les ont remarqués en passant et ont détourné le regard, ne voulant pas laisser ces types bizarres entrer dans leur réalité personnelle alors qu’ils pensaient aux quelconques idioties qu’ils allaient devoir traverser pendant huit heures. Les vampires ont flâné, sans savoir quand le jeu commancerait. Ils s’étaient massés en plusieurs grands groupes, comme une marée noire à l’envers où tout le noir se concentrerait en un endroit. Beaucoup d’entre eux portaient des chapeaux anciens, melons ou haut-de-forme. Beaucoup des filles étaient en élégants costumes de servantes gothic lolita avec de gigantesques talons.
J’ai essayé d’estimer leur nombre. Deux cents. Puis, cinq minutes plus tard, c’était trois cents. Quatre cents. Ils continuaient à défiler. Les vampires avait rameuté leurs amis.
Quelqu’un m’a attrapé les fesses. Je me suis retourné et j’ai vu Ange, qui riait tellement fort qu’elle se tenait les côtes, pliée en deux.
– Regarde-moi ça, mon Dieu, regarde-moi ça !, a-t-elle hoqueté.
La place était deux fois plus fréquentée que quelques minutes avant. Je n’avais aucune idée de combien il y avait de Xnetters, mais un bon millier d’entre eux venaient d’arriver à ma petite fête. Seigneur.
Le DSI et les flics du SFPD commençaient à tourner autours de nous, en parlant dans leurs radios et en se regroupant. J’ai entendu une sirène au loin.
– Bon, ai-je fait en prenant Ange par le bras. Bien, allons-y.
Nous nous sommes tous les deux glissés dans la foule et dès que nous avons recontré nos premiers vampires, nous avons tous les deux dit, bien fort, “Mors mors mors mors mors !”. Ma victime était une fille tétanisée — mais mignonne — avec des toiles d’araignée dessinées sur les mains et du mascara qui lui dégoulinait sur les joues. Elle a dit “Et merde”, et s’est éloignée, prenant acte de ce que je l’avais eue.
Le cri de “Mors mors mors mors mors” s’était propagé aux vampires les plus proches. Certains d’entre eux s’attaquaient les uns les autres, d’autres couraient pour trouver un couvert où se cacher. J’avais ma victime pour la minute, alors je me suis retiré en utilisant les non-joueurs pour me dissimuler. Tout autours de moi, le cri de “Mors mors mors mors mors”, les exclamations, les rires et les jurons. Le bruit se répendait comme un virus dans la foule. Tous les vampires savaient maintenant que le jeu était lancé, et ceux qui s’étaient massés ensemble tombaient comme des mouches.
Ils riaient, s’époussetaient et se retiraient, en donnait des indices aux vampires encore en jeu que la partie continuait. Et d’autres vampires arrivaient à chaque seconde.
Huit heures seize. Il était temps d’attraper un nouveau vampire. Je me suis accroupi et je me suis avancé à travers les jambes des passants qui se dirigeaient vers les escaliers du BART. Ils sursautaient de surprise et se contorsionnaient pour m’éviter. J’avais mes yeux fixés sur une paire de bottes à plate-formes avec des dragons d’acier sur les orteils, de sorte que je ne m’y attendais pas quand je suis tombé nez à nez avec un autre vampire, un gamin de 15 ou 16 ans, ses cheveux maintenus en arrière par le gel, une veste Marilyn Manson en PVC sur les épaules, drapé dans des colliers et avec de fausses canines gravées de symboles complexes.
– “Mors mors mors…”, a-t-il commencé, lorsqu’alors, l’un des passants s’est pris les pieds sur lui et ils ont tous les deux roulé par terre.
J’ai bondi et crié “Mors mors mors mors mors !” avant qu’il se dégage.
De nouveaux vampires arrivaient. Leurs costumes étaient vraiment impressionants. La partie a débordé du trottoire et s’est déplacée dans Van Ness, en s’étendant vers Market Street. Les conducteurs klaxonnaient, les trolleybus émettaient leurs “ding ding” furieux. J’ai entendu d’autres sirènes, mais le traffic était maintenant perturbé dans toutes les directions. C’était épique.
MORS MORS MORS MORS MORS !
Le bruit venait de toutes les directions à la fois. Il y avait tellement de vampires, qui jouaient avec tellement d’entrain, que c’en était comme un rugissement. J’ai pris le risque de me relever pour regarder autour de moi et j’ai constaté que j’étais au milieu d’une foule de vampires géante qui s’étendait au loin que je pouvais voir dans toutes les directions.
MORS MORS MORS MORS MORS!
C’était encore mieux que le concert dans Dolores Park. Lui avait été tout de colère et de rock, mais ça, c’était… eh bien, c’était juste fun. C’était comme retourner à la place de jeux, aux parties de “attrape” épiques auxquelles nous jouions pendant les pauses déjeuner quand le soleil était tombé, avec des centaines de personnes qui se pourchassaient les unes les autres. Les adultes et les voitures rendaient tout encore plus amusant.
Voilà ce que c’était : c’était drôle. Tout le monde riait, maintenant.
Mais en même temps, les flics étaient en train de se mobiliser sérieusement. J’entendais des hélicoptères. D’une seconde à l’autre, tout serait fini. C’était le moment pour la fin de partie.
J’ai attrapé un vampire.
– Fin de partie. Quand les flics nous ordonneront de nous disperser, faites semblant d’avoir été gazés. Faire passer le mot. Répète ?
Le vampire était une fille, minuscule, tellement petit que j’ai pensé qu’elle devait être vraiment jeune, mais elle devait avec 17 ou 18 ans à son visage et à son sourire.
– Oh, c’est tordu !, a-t-elle fait.
– Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Fin de partie: quand les flics nous ordonnent de nous disperser, faire semblant de s’être fait gazer. Faire passer le mot. Répète.”
– Bien, ai-je répondu. Fais passer.
Elle a disparu dans la foule. J’ai attrapé un autre vampire. J’ai fait passer le mot. Il a filé pour passer la consigne.
Je savais que quelque part dans la foule, Ange en faisait autant. Quelque part dans la foule, il devait y avoir des agents infiltrés, de faux Xnetters, mais qu’est-ce qu’ils pourraient faire avec cette information ? Ce n’est pas comme si les flics avaient le choix. Ils nous ordonneraient de nous disperser. C’était garanti.
Il fallait que je retrouve Ange. Le plan étai tde se retrouver à la Statue du Fondateur sur la place, mais l’atteindre allait être dur. La foule ne bougeait plus, elle était compacte, comme l’attroupement de la station du BART le jour où les bombes avaient explosé. Je peinais à me frayer un chemin lorsque les haut-parleurs sous l’hélicoptère se sont allumés.
– ICI LE DÉPARTEMENT DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE. VOUS AVEZ ORDRE DE VOUS DISPERSER IMMÉDIATEMENT.
Tout autours de moi, des centaines de vampires sont tombés sur le sol en se tenant la gorge, roulant les yeux et haletant. Il était facile d’imiter les effets du gaz, nous avions tous eu tout le temps pour étudier les vidéos des fêtards de la Mission Dolores Park qui tombaient sous les nuages de spray au poivre.
– DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT
Je me suis jeté au sol en protegeant mon sac et en fouillant dans ma ceinture de smoking pour en sortir la casquette de baseball rouge quej’y avais pliée. Je l’ai vissée sur ma tête, puis j’ai agrippé ma gorge à deux mains et j’ai fait d’horribles bruits d’agonie.
Les seuls qui restaient debout étaient les Normaux, tous les employés de bureau qui avaient simplement essayé d’aller au travail. J’ai regardé autour de moi du mieux que j’ai pu tout en m’étranglant et en hoquetant.
– ICI LE DÉPARTEMENT DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE. VOUS AVEZ ORDRE DE VOUS DISPERSRE IMMÉDIATEMENT.
La voix de Dieu me donnait mal aux boyaux. Je l’ai sentie dans mes molaires, dans mes fémurs et dans ma colonne vertebrale.
Les employés avaient peur. Ils se déplaçaient aussi vite que possible, mais sans direction particulière. Les hélicoptères semblaient se trouver directement au-dessus de votre tête où que vous soyiez. Les flics fendaient la foule, à présent, et ils avaient mis leurs casques. Certains avaient des boucliers. Certains avaient des masques à gaz. J’ai hoqueté plus fort.
Et d’un coup, les employés couraient.  J’aurais probablement couru aussi. J’ai regardé un type arracher une veste à 500 dollars et l’attacher autour de son visage avant de se diriger vers le Sud en direction de la Mission, tout ça pour trébucher et rouler au sol. Ses jurons se sont joints au concert de râles. Ca n’était pas censé se passer comme ça — les râles étaient seulement prévus pour inquiéter les gens et les perturber, mais pas les paniquer au point qu’ils se piétinent les uns les autres.
On entendait des cris, à présent, des cris que je connaissais trop bien après la nuit dans le parc. C’étaient le bruit de gens hors d’eux de terreur, courant les uns dans les autres en essayant de se sortir de là à tout prix.
Et alors, les sirènes d’alerte aérienne ont commencé.
Je n’avais plus entendu ce son depuis que les bombes avaient explosé, mais je ne l’oublierais jamais. Il pénétrait en moi et me traversait jusqu’aux testicules, en transformant mes jambes en gelée sur son passage. Il me donnait envie de fuir en courant de panique. Je me suis relevé, casquette rouge sur la tête, en ne pensant qu’à une seule chose : Ange. Ange et la Statue du Fondateur.
Tout le monde était maintenant debout, courant dans toutes les directions en hurlant. J’ai poussé des gens hors de mon passage, en m’aggripant à mon sac et à ma casquette, le cap sur la Statue du Fondateur. Masha me cherchait, et moi je cherchais Ange. Ange était quelque part là-dedans.
J’ai poussé et juré. Donné un coup de coude à quelqu’un. Quelqu’un m’a marché sur le pied tellement fort que j’ai senti quelque chose s’écraser, je l’ai poussé et il est tombé au sol. Il a essayé de se relever mais quelqu’un a marché sur lui. J’ai écarté et poussé des gens.
Puis, alors que j’étendais mon bras pour repousse quelqu’un d’autre, des mains puissantes ont saisi mon poignet et mon coude en un mouvement fluide et on ramené mon bras derrière mon dos. J’ai eu la sensation que mon épaule allait sortir de son articulation et je me suis instantanément plié en deux, en geignant, un bruit à peine audible dans le vacarme de la foule, les battements des hélicoptères et les hurlements des sirènes.
Les mains puissantes derrière moi m’ont relevé et m’ont dirigé comme une marionette. La prise était tellement parfait que je ne pensais même pas à me débattre. Je ne pensais si au bruit, ni à l’hélicoptère, ni à Ange. La seule chose à laquelle je pensais, c’était faire les gestes que cette personne qui me tenait voulait que je fasse. Elle m’a retourné et je me suis retrouvé face à face avec cette personne.
C’était une fille dont le visage intelligent faisait penser à un rongeur, à moitié caché derrière une paire de lunettes géantes. Par-dessus les lunettes, une tignasse de cheveux rose vif, dont les touffes partaient dans toutes les directions.
– Toi !, me suis-je exclamé.
Je la connaissais. Elle avait pris une photo de moi et menacé de me dénoncer. Ca s’était passé cinq minutes avant que les alertes ne soient lancées. C’était elle, sans pitié et rusée. Nous avions tous deux fui de cet endroit dans le Tenderloin avec les bruits klaxons derrière nous, et nous avions tous les deux été ramassés par les flics. J’avais été aggressif et ils m’avaient considéré comme un ennemi.
Elle — Masha — était devenue leur alliée.
– Salut, M1k3y, a-t-elle sifflé dans mon oreille, tout près comme à un amant.
Un frisson m’a parcouru l’échine. Elle a lâché mon bras et je l’ai dégourdi.
– Seigneur !, ai-je fait. Toi !
– Oui, moi, a-t-elle répondu. Le gaz va tomber dans environ deux minutes. On se barre d’ici.
– Ange — ma copine — est à la Statue du Fondateur.
Masha a jeté un oeil par-dessus la foule.
– Pas la moindre chance, a-t-elle fait. Si on essaye d’y aller, nous sommes perdus. Le gaz va nous tomber dessus dans deux minutes, je ne sais pas si tu as entendu.
Je me suis arrêté.
– Je ne pars pas sans Ange, ai-je déclaré.
Elle a haussé les épaules.
– Comme tu veux, a-t-elle hurlé dans mon oreille. C’est ton problème.
Elle a commencé à fendre la foule en se dirigeant vers le nord, en direction des bas-quartiers. J’ai continué à pouser pour le rapprocher de la Statue du Fondateur. Une seconde après, mon bras s’est retrouvé pris dans cette clef terrible et je me suis fait retourner et propulser en avant.
– Tu en sais trop, tête de noeud, a-t-elle dit. Tu as vu mon visage. Tu viens avec moi.
Je lui ai hurlé dessus, je me suis débattu jusqu’à ce que j’aie l’impression que mon bras allait se rompre, mais elle me poussait en avant. Mon pied blessé me faisait souffrir à chaque pas, mon épaule avait l’air sur le point de casser. En m’utilisant comme bélier, elle nous a fait bie progresser à travers la foule.
Le gémissement des hélicoptères a changé et elle m’a poussé plus durement.
– COURS, a-t-elle hurlé. Voilà le gaz.
Le bruit de la foule a changé, lui aussi. Les hoquets et les râles se sont faits bien, bien plus forts. J’avais déjà entendu ce genre de bruit. Nous étions de retour au parc. Le gaz pleuvait. J’ai retenu mon souffle et couru.
Nous sommes sortis de la foule et elle m’a lâché le bras. Le j’ai secoué. J’ai titubé aussi vite que j’ai pu sur le trottoire comme la foule se faisait de moins en moins dense. Nous allions droit sur un groupe de flics du DSI avec des boucliers anti-émeutes, des casques et des masques. Comme nous nous approchions, ils se sont préparés à nous couper la retraite, mais Masha a bradi un badge et ils se sont écartés comme si elle avait été Obi-Wan Kenobi quand il dit “Ce ne sont pas les droïdes que vous recherchez”.
– Espèce de salope !, ai-je fait comme nous foncions sur Market Street. Il faut retourner chercher Ange !
Elle s’est mordu les lèvres.
– Je suis désolée pour toi, mon pote. Je n’ai pas revu mon copain depuis des mois. Il me croit sûrement morte. Fortune de guerre. Si on retourne chercher ton Ange, on est morts. Si on continue, on a peut-être une chance. Tant que nous avons une chance, elle a une chance. Ces gamins ne vont pas tous se retrouver à Guantanamo. Ils vont probablement en ramasser quelques centaines pour les interroger, et renvoyer le reste chez eux.

Nous remontions Market Street en dépassant les établissements de strip-tease où se trouvaient les petits villages de clochards et de junkies, qui puaient comme des toilettes à ciel ouvert. Masha m’a guidé vers une petite alcove dans l’encadrement de la porte fermée d’une boîte de strip-tease. Elle a retiré sa veste et l’a retournée — la doublure était dans un tissu à rayures, et les coutures renversées de la veste la faisaient tomber d’une façon différente. Elle a produit un bonnet de laine de sa poche et en a recouvert ses cheveux, en le laissait former un pic décentré et informe sur sa tête. Puis elle a sorti des serviettes à démaquiller et s’en est frotté le visage et les ongles. En une minute, elle était une femme différente.
– Changement de costume, a-t-elle dit. A toi, maintenant, Débarasse-toi des chaussures, de la veste et de la casquette.
Je voyais son argument. Les flics seraient à l’affut de quiconque aurait l’air de venir de la VampMob. J’ai jeté la casquette — j’ai toujours détesté les casquettes de base-ball. Puis j’ai fourré la veste dans mon sac et j’ai sorti un T-shirt à manches longue avec une photo de Rosa Luxembourg dessus, et l’ai tiré par-dessus mon T-shirt noir. J’ai laissé Masha me démaquiller et nettoyer mes ongles et une minute plus tard, j’étais tout propre.
– Eteints ton téléphone, m’a-t-elle enjoint. Tu transportes des Arphids ?
J’avais ma carte d’étudiant, ma carte banquaire, mon abonnement de bus. Tout est parti dans un sac argenté qu’elle tenait ouvert, et en quoi j’ai reconnu un pochette Faraday à l’épreuve des ondes radio. Mais quand elle les a mis dans son sac, j’ai réalisé que je venais de lui remettre mon identité. Si jamais elle était dans l’autre camp…
La magnitude de ce qui venait de se passer a commencé à s’imprimer en moi. Dans mon esprit, j’avais toujour imaginé qu’Ange serait avec moi à ce stade. Ange aurait fait pencher la balance à deux contre un. Ange m’aurait aidé à voir si quelque chose ne tournait pas rond. Si Masha n’était pas exactement ce qu’elle prétendait.
– Mets ces graviers dans tes chaussures avant de les enfiler…
– Non, ça va. Je me suis foulé la cheville. Les programmes de reconnaissance de démarche ne me reconnaîtront pas.
Elle a hoché la tête une fois, d’un professionel à l’autre, et a passé la sangle de son sac. J’ai ramassé le mien et nous sommes partis. Nous avions pris moins d’une minute au total pour nous changer. Nous avions des apparences et des démarches différentes.
Elle a regardé sa montre et a secoué la tête.
– Allez, a-t-elle fait. Il faut qu’on aille à notre rendez-vous. Et ne pense pas à t’enfuir, au fait. Tu n’as qu’une alternative, maintenant : moi, ou la prison. Ils vont analyser les vidéos de la foule pendant des jours, mais quand ils en auront fini, chaque visage sera dans leur base de données. Notre départ sera remarqué. Nous sommes tous les deux des criminels recherchés, maintenant.

Elle nous a fait sortir de Market Street au pâté de maisons suivant, retournant dans le Tenderloin. Je connaissais le quartier. C’était là que j’avais traqué le point d’accès WiFi quand je jouais à Harajuku Fun Madness.
– Où on va ?, ai-je demandé.
– Nous allons faire de l’auto-stop, a-t-elle répondu. Boucle-la et laisse-moi me concentrer.
Nous marchions rapidement, et la sueur coulait sur mon visage depuis le dessous de mes cheveux, courait dans mon dos et glissait jusqu’à la raie de mes fesses et le long de mes cuisses. Mon pied me faisait vraiment mal et je voyais les rues de San Francisco défiler, peut-être pour la dernière fois de ma vie.
Une chose qui ne nous facilitait pas la vie, c’est que nous escaladions une colline de front, nous dirigeant vers  là où la zone populaire de Tenderloin laisse la place aux propriétés chic et chères de Nob Hill. Mon souffle se faisait rauque. Elle nous a conduits à travers des allées étroites, n’empruntant les grandes rues que pour sauter d’une ruelle à l’autre.
Nous étions à peine entrés dans l’une de ces allées, Sabin Plance, lorsque quelqu’un est apparu derrière nous et a dit
– Arrêtez-vous immédiatement.
La voix était pleine de joie mauvaise. Nous nous sommes immobilisés et nous sommes retournés. Dans l’entrée de l’allée se tenait Charles, en costume vaguement VampMob avec un T-shirt et des jeans noirs, et du fond de teint blanc.
– Salut Marcus, a-t-il fait. On se promène ? Son sourire était immense et humide. C’est qui, ta copine ?
– Qu’est-ce que tu veux, Charles ?
– Eh bien, j’ai traîné sur ce Xnet de traîtres depuis que j’ai repéré tes DVDs au lycée. Quand j’ai entendu parler de ta VampMob, je me suis dit que j’allais venir et patrouiller à la lisière, juste au cas où tu viendrais, et tu es venu. Tu sais ce que j’ai vu ?
Je n’ai rien répondu. Il avait son téléphone dans la main, pointé sur nous. Il enregistrait. Il était peut-être même connecté au 911. A côté de moi, Masha s’était raidie comme une planche.
– Je t’ai vu diriger tout ce satané truc. Et J’ai tout enregistré, Marcus. Alors maintenant, je vais appeler les flics, et on va attendre gentiment ici qu’ils viennent. Et alors tu vas aller te faire sodomiser en prison pour très, très longtemps.
Masha a fait un pas en avant.
– Toi, tu ne bouges pas, poulette, a-t-il fait. Je t’ai vu le faire sortir. J’ai tout vu…
Elle a fait un autre pas et lui a arraché le téléphone des mains, tout en cherchant dans son dos pour en sortir un porte-feuille ouvert.
– DSI, tête de gland ! Je suis du DSI ! J’étais en train de faire retourner cet abruti chez ses chefs pour voir remonter la filière. C’est ça que je faisais. Et tu as tout fait foirer. On a un nom pour ça. Ca s’appelle “obstruction à la sécurité nationale”. C’est un terme que tu vas entendre souvent, à partir de maintenant.

Charles a reculé d’un pas, ses main devant lui. Il était devenu livide sous son maquillage.
– Quoi ? Non ! Je veux dire… Je ne savais pas ! J’essayais de vous aider !
– La dernière chose dont nous avons besoin, c’est d’écoliers qui se prennent pour des espions et assayent de nous “aider”, mon pote. Mais tu pourras raconter tout ça au juge.
Il a encore reculé, mais Masha a été plus rapide. Elle a attrapé son poignet et l’a tordu dans la même clef de judo qu’elle avait utilisée sur moi au Centre Civique. Sa main a plongé dans sa poche et en est ressortie avec une bande de nylon, des menottes en plastique, qu’elle a rapidement passées autours de ses poingets. C’est la dernière chose que j’ai vu en prenant la fuite.

J’ai atteint l’autre bout de la rue avant qu’elle ne me rattrape, me plaque au sol de derrière et m’envoie rouler au sol. Je ne pouvais pas courir très vite, avec mon pied blessé et le poids de mon sac. J’ai atteri la tête la première et j’ai glissé en me rapant la joue sur l’asphalte.
– Pour l’amour du Ciel!, a-t-elle fait, tu es vraiment un crétin. Tu n’as quand même pas cru ce que je lui ai dit, si ?
Mon coeur donnait des coups dans ma poitrine. Elle s’était assise sur moi et m’a lentement libéré.
– Est-ce qu’il faut que je te menotte aussi, Marcus ?
Je me suis relevé. J’avais mal partout. J’avais envie de mourir.
– Allez, a-t-elle fait. On y est presque, maintenant.

“Y être” s’est trouvé désigner un camion de déménagement sur le trottoire de Nob Hill, un monstre à huit essieux de la taille des camions du DSI omniprésents qui sillonaient les rues de San Francisco hérissés d’antennes.
Celui-là, par contre, était marqué “Trois copains et un camion de déménagement” sur le flanc, et les trois gars en question était bien visibles, à faire la navette depuis un grand immeuble d’appartements aux stores verts. Ils transportaient des meubles emballés, des caisses soigneusement étiquetées, et les chargeaient une à une dans le camion pour les y caller soigneusement. Masha a fait le tour du paté une fois, apparemment insatisfaite pour une raison quelconque, puis, à son passage suivant, elle a échangé un regard avec l’homme qui surveillait le camion, un Noir entre deux âges avec une ceinture de force et de gros gants. Il avait un visage gentil et il nous a souri pendant qu’elle nous conduisait rapidement et avec naturel en haut des trois marches du camion et dans ses entrailles.
– Sous la grande table, a-t-il indiqué. On vous a laissé de la place, là-dessous.

Le camion était plus qu’à moitié rempli, mais il y restait un corridor étroit autour d’une gigantesque table recouverte d’une couverture à carreaux, et de papier à bulles autour des pieds.
Masha m’a tiré sous la table. L’atmosphère était étouffante, stagnante et poussiérieuse, et j’ai dû réprimer une crise d’éternuements quand nous nous sommes faufilés à travers les caisses. L’espace était tellement serré que nous étions pratiquement l’un sur l’autre. Je ne pense pas qu’Ange aurait tenu là-dedans.
– Salope, ai-je fait en lançant un regard à Masha.
– La ferme. Tu devrais me lécher les bottes en me remerciant. Tu étais parti pour te retrouver en taule dans la semaine, deux semaines tout au plus. Pas à Guantanamo-sur-la-Baie. Peut-être en Syrie. Je crois que c’est là qu’ils envoient ceux qu’ils veulent vraiment faire disparaître. J’ai posé ma tête sur mes genoux et j’ai essayé de respirer profondément.
– Pourquoi diable est-ce que tu a fais une chose aussi idiote que de déclarer une vandetta sur le DHS, d’ailleurs ?
Je lui ai expliqué. Je lui ai raconté l’arrestation et je lui ai raconté l’histoire de Darryl. Elle a fouillé dans ses poches et en a sorti un téléphone. C’était celui de Charles.
– Oups, c’est pas le bon téléphone.
Elle a produit un autre téléphone. Elle l’a alllumé et la lueur de l’écran a rempli notre forteresse. Après l’avoir manipulé quelques instants, elle me l’a montré. C’était la photo qu’elle avait prise de nous, juste avant que les bombes n’explosent. C’était une photo de Jolu, Van et moi — et Darryl.
Je tenais dans ma main une preuve que Darryl avait été avec nous dans les minutes qui précédaient notre arrestation par le DSI. La preuve qu’il avait été vivant et valide en notre compagnie.
– Il faut que tu me donnes une copie de ça, ai-je fait. Il me la faut.
– Quand on sera à Los Angeles, a-t-elle répondu en reprenant le téléphone. Une fois qu’on t’aura expliqué comment survivre dans la clandestinité sans nous faire prendre tous les deux et expédier en Syrie par la peau du cul. Je ne veux pas que tu racontes que tu vas aller secourir ce gars. Il est très bien où il est — pour le moment.

J’ai envisagé de le lui arracher de force, mais elle avait déjà fait la preuve de ses aptitudes physiques. Elle devait être ceinture noire de quelque chose.
Nous sommes restés assis dans le noir, en écoutant les trois gars charger le camion une caisse après l’autre, attacher les affaires, et grogner sous l’effort. J’ai essayé de dormir, mais je n’y arrivais pas. Masha n’avait pas ce genre de problèmes. Elle ronflait.
Il restait de la lumière passait encore dans le corridor étroit et obscur qui menait à l’air frais du dehors. J’ai regardé dans cette direction, au-delà des ténèbres, et j’ai pensé à Ange. Mon Ange. Ses cheveux brossaient ses épaules quand elle tournait sa tête d’une côté à l’autre, en riant de quelque chose que j’avais fait. Son visage la dernière fois que je l’avais vue, plongeant dans la foule de la VampMob.
Tous les gens à la VampMob, comme les gens dans le parc, se contorsionnant sur le sol, le DSI chargeant avec ses matraques. Ceux qui avaient disparu. Darryl. Perdu sur Treasure Island, son flanc couvert de points de suture, arraché à sa cellule pour des interrogatoires sans fin sur les terroristes. Le père de Darryl, détruit et alcoolique, mal rasé. Fraîchement lavé dans son uniforme. « Pour les photos ». Pleurant comme un enfant.
Mon propre père, et sa transformation depuis que j’avais disparu dans Treasure Island.
Il s’était brisé tout autant que le père de Darryl, mais à sa façon. Et son visage, quand je lui avais dit où j’avais été. C’est là que j’ai su que je ne pouvais pas fuir.
Que je devrais rester pour combattre.

La respiration de Masha était profonde et régulière, mais quand j’ai atteint, avec une lenteur glaciale, la poche où elle rangeant son téléphone, elle a ronflé un peu et bougé. Je me suis immobilisé et je n’ai même plus respiré  pendant deux minutes entières, en comptant « un hippopotame, deux hippopotames… » Progressivement, son souffle s’est refait plus profond. J’ai tiré le téléphone de la poche de la veste un millimètre après l’autre, mes doigts et mon bras tremblants sous l’effort de bouger si lentement. Et je l’avais, un petit appareil en forme de barre de chocolat. Je me suis retourné pour faire face à la lumière, quand un souvenir a éclaté dans mon esprit : Charles, tenant son téléphone, l’agitant devant nous, en se moquant de nous. C’était un téléphone en barre de chocolat, argenté, disparaissant presque sous les logos de la douzaine d’entreprises qui avaient subventionné le prix de l’appareil à travers l’entreprise de téléphonie.  C’était le genre de téléphone où l’on est forcé d’écouter une publicité à chaque fois que l’on passe un coup de fil.
Il faisait trop sombre dans le camion pour voir le téléphone clairement, mais je pouvais le sentir. Est-ce que c’étaient des autocollants publicitaires sur les côtés ? Oui ? Oui. Je venais de voler le téléphone de Charles à Masha.
Je me suis retourné très lentement et très, très lentement, j’ai recommencé à fouiller dans sa poche. Son téléphone était plus grand et plus massif, avec une meilleure caméra et Dieu sait quoi d’autre. J’avais déjà fait tout ça — ça rendait les choses plus faciles. Millimètre après millimètre, je l’ai glissé hors de la poche, en m’arrêtant deux fois quand elle a reniflé et tressailli.
J’avais sorti le téléphone de la poche et je commençais à reculer lorsque sa main à jailli, rapide comme un serpent, et a attrapé mon poignet, fortement, ses doigts pénétrant entre les os petits et délicats du dessous de ma main.
J’ai sursauté et j’ai vu les yeux de Masha, grands ouverts, qui me scrutaient.
– Tu es tellement con, a-t-elle dit sur le ton de la conversation, en me reprenant le téléphone et en tapant sur le clavier avec son autre main. Comment est-ce que tu pensais le déverrouiller ?
J’ai avalé ma salive. Je sentais les os frotter l’un contre l’autre dans mon poignet. Je me suis mordu la lèvre pour ne pas hurler.
Elle continuait de taper avec son autre main.
– C’est avec ça que tu pensais pouvoir t’enfuir ?
Elle me montrait la photo de nous tous, Darryl et Jolu, Van et moi.
– Cette photo ?
Je n’ai rien répondu. Mon poignet me faisait l’impression d’être prêt à se rompre.
– Je devrais peut-être simplement la détruire, pour ne pas te soumettre à la tentation.
Sa main s’est activée à nouveau. Le téléphone a demandé si elle était sûre et elle a dû regarder pour trouver le bon bouton.
C’est alors que j’ai agi. J’avais toujours le téléphone de Charles dans mon autre main et je l’ai abattu sur la main qui m’enserrait aussi fort que j’ai pu, en me tapant les doigts sur la table au-dessus de ma tête. J’ai tapé si fort sur ma main que le téléphone a éclaté ; elle a glappi et sa main est devenue flasque. J’ai continué mon mouvement pour attraper son autre main, saisir son téléphone maintenant déverrouillé sur lesquel son pouce surplombait toujours la touche “OK”. Se doigts se sont refermés sur le vide quand j’ai arraché le téléphone de sa main. J’ai senti ses mains effleurer mes pieds et mes chevilles à deux reprises, et j’ai dû dégager quelques-unes des boites qui nous emmuraient comme un Pharaon dans sa tombe. Quelques-unes sont tombées derrière moi, et j’ai entendu Masha grogner de nouveau. Le rideau de fer du camion était encore entre-ouvert et j’ai plongé pour glisser dessous. Les marches avaient été retirées et je me suis retrouvé au-dessus de la chaussée, sur laquelle j’ai atterri sur la tête, en me frappant la nuque avec un coup qui a résonné dans mes oreilles comme un gong. Je me suis relevé d’un coup, en me tenant au par-choc, et j’ai désespérément abattu la poignée de la porte pour la claquer. Masha a hurlé à l’intérieur — je devais avoir coincé ses doigts. J’ai eu envie de vomir, mais j’ai pu me retenir.
A la place, j’ai cadenassé le camion.

Chapitre 18

Ce chapitre est dédié à la librairie multilingue Sophia Books, de Vancouver,
un magasin divers et exaltant rempli de ce qu’il y a de meilleur dans les
cultures populaires étranges et fascinantes de nombreux pays. Sophia se
trouvait juste au coin de mon hôtel quand je suis venu à Vancouver donner
une conférence à l’Université Simon Fraser, et les gens de Sophia m’ont
envoyé un mail en avance pour me demander de passer et de signer leur
stock quand j’étais dans le quartier. Quand je suis arrivé, j’ai toruvé
un caverne d’Ali Baba d’oeuvres encore jamais vues dans un éventail de
langues à vous donner le vertige, de la bande dessinée aux traités académiques
épais, le tout présidé pour une équipe joyeuse (presque farceuse) qui
aimait son travail de façon tellement palpable que ça contaminait chaque
client qui passait le seuil.
Sophia Books: 450 West Hastings St., Vancouver, BC Canada
V6B1L1 +1 604 684 0484

Des fois, ce que je préfère dans la vie, c’est mettre une cape et zones dans
un hôtel, en faisant semblant d’être un vampire invisible alors que tout le
monde me regarde avec des yeux ronds. C’est une histoire compliquée, mais pas
du tout aussi étrange qu’on pourrait croire. Le milieu du Jeu de Rôle Grandeur
Nature combine les meilleurs côtés de Donjon et Dragon avec ceux d’un club
d’improvisation et d’une convention de science-fiction. Je conçois que ça
puisse ne pas vous sembler aussi séduisant que ça m’était quand j’avais 14 ans.
Les meilleurs jeux sont ceux des camps scouts, hors de la ville : une centaine
d’adolescents, garçons et filles, qui se débattent dans les bouchons du vendredi
soir, en échangeant leurs histoires, en jouant à des jeux et en essayant de se
faire mousser pendant des heures. Puis ils débarquent pour se retrouver debout
dans l’herbe devant un groupe d’hommes et de femmes plus âgés en armures
artisanales redoutables, bosselées et rayées, comme les armures devaient être
jadis, et non comme on les voit dans les films, mais comme l’uniforme d’un
soldat après un mois dans la cambrousse.
Ces gens étaient nominalement payés pour organiser les jeux, mais on ne se
faisait recruter que si on était du genre à le faire gratuitement de toute
manière.  Ils nous avaient déjà répartis en équipes en fonction de
questionnaires que nous avions remplis avant de partir, et nous avons reçus
nos assignements, comme quand on se fait appeler par un camps avant de jouer
au baseball. Alors, on recevait son briefing. C’était comme les briefings qu’on
donne aux espions dans les films : voici votre identité, voici votre mission,
voici les secrets que vous connaissez à propos de votre groupe. D’ici à ce
que ce soit fini, il était l’heure de dîner : les feux flamboyaient, la viande
cuisait en jutant, le tofu grillait sur des plaques (c’est le nord de la
Californie, on ne fait pas l’impasse sur l’option végétarienne), et des manières
de table que l’on ne pourrait décrire que par le terme de bestial. Les gamins
les plus motivés se sentiraient déjà glisser dans leur personnage. A mon premier
jeu, j’étais un sorcier. J’avais des paquets de graines qui représenaient mes
sortilèges — quand j’en jetais un, je criais le nom du sort que je lançais —
boule de feu, projectile magique, cone de lumière — et le joueur ou le « monstre »
sur lequel je l’envoyais tombait à la renverse si je le touchais. Ou pas —
parfois nous devions demander à un organisateur d’arbitrer, mais pour l’essentiel
nous étions assez bons pour rester fair play. Pas du genre à ergoter sur le
résultat des lancés de dés. A l’heure de se coucher, nous étions tous dans nos
personnages. A 14 ans, je n’étais pas entièrement sûr de comment un sorcier devait
parler, mais je pouvais m’inspirer de ce que j’avais vu dans des films et des romans.
Je parlais lentement, d’un ton mesuré, en gardant sur mon visage des expressions
suffisamment mystiques, et en pensant à du mystique. La mission était complexe,
il s’agissait de retrouver une relique sacrée volée par un ogre déterminé à
soumettre le peuple de la contrée à ses quatre volontés. Ca n’était pas
vraiment le plus important. Le coeur du problème, c’est que j’avais une mission
personnel, capturer un certain type de diablottin pour le servir d’animal magique
de compagnie, et que j’avais un ennemi secret, un autre joueur de mon équipe qui
avait tué ma famille quand j’étais enfant, un joueur qui ignorais que j’étais
revenu, déterminé à me venger. Quelque part, évidemment, il devait y avoir un
autre joueur entretenant des griefs semblables à mon encontre, de sorte que
même dans les moments de camaraderie, je gardais l’oeil ouvert pour un poignard
dans mon dos ou du poison dans la nourriture. Pendant les deux journées suivantes,
nous avons joué et déroulé l’intrigue. Certains moments du week-end se jouaient
comme cache-cache, d’autres ressemblaient plutôt à des excercices de survie en
milieu sauvage, d’autres encore tenaient du puzzle et du mot croisé. Les
organisateurs avaient fait un un travail magnifique. Et on se liait avec
les autres joueurs en accomplissant la quête. Darryl a été la cible de mon
premier meurtre, et j’y ai mis tout mon coeur, même si on était copains.
Brave type. Dommage que j’aie été forcé de le tuer.
Je lui ai balancé une boule de feu pendant qu’il cherchait un trésor après que
nous avons exterminé une bande d’Orcs, en jouant à papier-caillou-ciseaux avec
chacun pour déterminer qui triompherait à l’issu du combat. C’est bien plus
excitant que ce que l’on pourrait croire. Et c’était comme un camp d’été pour
les mordus de fiction. Nous parlions jusqu’à tard dans les tentes, en regardant
les étoiles, nous sautions dans la rivière quand nous avions chaud, et nous
baffions les moustiques. Nous devenions les meilleurs amis du monde, ou des
ennemis jurés.
Je ne sais pas pourquoi les parents de Charles l’on envoyé à ce Grandeur Nature.
Il n’était pas du genre à vraiment s’amuser à ça. Il était plus du genre à
arracher les ailes des mouches. Oh, peut-être pas à ce point. Mais il n’était
juste pas dans son élément, à courir en costume dans les bois. Il passait tout
son temps à faire la tête, en se moquant de tout et tous, essayant de nous
convaincre que nous ne nous amusions pas du tout. Vous avez certainement croisé
cette catégorie de personne, le genre à mettre un point d’honneur à ce que tout
le monde passe un moment abominable.
L’autre problème, avec Charles, c’est qu’il était imperméable au concept de
simuler un combat. Quand on commence à courir dans les bois et à jouer à des
jeux de guerre élaborés, on se retrouve facilement avec tellement d’adréaline
dans le sang qu’on est prêt à arracher la gorge à quelqu’un. Ce n’est pas l’état
d’esprit correct lorsque l’on a en main un simulâcre d’épée, de massue, de lance
ou de quelqu’autre ustensile. C’est pourquoi personne n’est jamais autorisé à
frapper qui ce que soit, sous aucune circonstance, pendant ces jeux. A la place,
quand on se rapproche assez de quelqu’un pour combattre, on joue quelques tours
de feuille-caillou-ciseaux, avec des modificateurs pour tenir compte de l’expérience,
de l’armement et des conditions. Les organisateurs arbitrent les contentieux.
C’est tout à fait civilisé, et un peu étrange. On traque quelqu’un dans les bois,
on le rattrape, on découvre ses dents, et on s’assied pour jouer une petite
partie de roshambo. Mais ça marche — et tout reste sans danger et amusant.
Charles ne comprenait rien à ça. Je pense qu’il était parfaitement capable
de comprendre que la règle interdisait le contact physique, mais il était
simultanément capable de décider que cette règle n’avait pas d’importance,
et qu’il n’en tiendrait pas compte. Les arbitres l’on remis à l’ordre un bon
nombre de fois pendant le week-end, et il promettait toujours de s’en tenir aux
règles, et il y revenait à chaque fois. C’était déjà l’un des gamins les plus
grands, et il adorait vous plaquer au sol « accidentellement » à la fin d’une
course-poursuite. Pas très marrant quand on se retrouve projeté sur un sol
rocailleux dans la forêt.
Je venais de pourfendre Darrl dans une petite clairière où il cherchait un
trésor, et nous rigolions de extrème sournoiserie. Il allait faire le monstre —
les joueurs tués pouvaient aller jour des monstres, de sorte que plus le jeu
durait, plus il y avait de monstres à vous poursuivre ; que tout le monde
pouvait continuer à jouer ; et que les batailles devenaient de plus en plus
épiques.
C’est alors que Charles est sorti du bois derrière moi et m’a jeté au sol, en
me projetant tellement fort que j’ai perdu le souffle pendant un moment.
– Je t’ai eu !, a-t-il hurlé.
Je ne le connaissais que de loin avant ça, et je n’avais jamais eu beaucoup
d’estime pour lui, mais là j’étais prêt à tuer. Je me suis relevé lentement et
je l’ai regardé, avec sa poitrine qui se gonflait et son sourire extatique.
– Tu es trop mort, a-t-il dit. Je t’ai totalement eu.
J’ai souri, et quelque chose dans mon visage m’a semblé anormal et douloureux.
J’ai touché ma lèvre supérieure. Elle était couverte de sang. Mon nez saignait
et ma lèvre était fendue, coupée sur une racine sur laquelle mon visage s’était
écrasé quand il m’avait plaqué au sol.
J’ai essuyé mon sang sur la jambe de mon pantalon et j’ai souri. J’ai fait comme
si tout ça était très drôle. J’ai ri un petit peu. Je me suis rapproché. Charles
ne s’y est pas trompé. Déjà, il reculait, en essayant de disparaître dans les bois.
Darryl s’est déplacé sur son flanc. J’ai couvert l’autre côté. D’un seul coup, il
s’est tourné et s’est mis à courir. Le pied de Darryl a enveloppé sa cheville et
l’a envoyé rouler. Nous lui sommes sautés dessus, juste au moment où le sifflet
d’un arbitre a retenti. L’organisateur n’avait pas vu Charles me faire son sale
coup, mais il l’avait assez vu jouer pendant le week-end.
Il a renvoyé Charles à l’entrée du camp et l’a expulsé du jeu. Charles s’est
plaint avec emphase, mais à notre satisfaction, l’arbitre n’a rien voulu savoir.
Une fois Charles parti, il nous a fait la lesson, à nous aussi, en nous disant
que nos repésailles n’étaient pas plus justifiées que la provocation de Charles.
Ce n’était pas grave. Cette nuit-là, après la fin du jeu, nous avons tous pris
des douches chaudes dans les dortoirs des scouts. Darryl et moi avons subtilisé
les vêtements et la serviette de Charles. Nous en avons fait un noeud et les avons
jetés dans un urinoir. Nombreux ont été les garçon trop heureux de contribuer à
les tremper. Charles avait été très enthousiaste avec ses plaquages. Je regrette
de ne pas l’avoir contemplé lorsqu’il est sorti de sa douche et a découvert ses
vêtements. C’est une décision douloureuse : est-ce qu’on court tout nu à travers
le camp, ou est-ce qu’on défait le noeud serré et imbibé d’urine dans les vêtements
pour s’en vêtir ?
Il a choisi la nudité. J’en aurais probablement fait autant. Nous nous sommes
alignés sur le chemin menant des douches à la cabine où les bagages étaient
entreposés et l’avons applaudi. J’étais à la tête de la ligne, et le premier à
applaudir.

Les week-ends de camp scout n’arrivaient que trois ou quatre fois par an, ce qui
nous causait, à Darryl et moi — et à beaucoup d’autres rôlistes — une sérieuse
pénurie de GN dans nos vies. Heureusement, il y avait les jeux de Jour Maudit dans
les hôtels de la ville. Jour Maudit est un autre GN, avec des clans de vampires
rivaux et des chasseurs de vampires, et qui a ses propres règles tordues. Les
joueurs utilisent des cartes pour résoudre l’issue des combats, de sorte que
chaque échauffourée comprend une manche d’un jeu de stratégie avec des cartes.
Les vampires peuvent devenir invisibles en coisant leurs bras sur leur poitrine,
et tous les autres joueurs doivent faire semblant de ne pas les voir, continuer
leurs conversations sur leurs plans, et ainsi de suite. La vraie marque d’un bon
joueur, c’est si il est assez honnête pour continuer à étaler ses secrets devant
un ennemi « invisible » sans tenir compte qu’il est dans la pièce.
Il y avait quelques parties de Jour Maudit chaque mois. Les organisateurs des jeux
étaient en bons termes avec les hôtels de la ville et ils faisaient savoir qu’il
prendraient une dizaine de chambres non réservées le vendredi soir et les
rempliraient de joueurs qui courreraient à travers l’hôtel, joueraient discrètement
à Jour Maudit dans les couloirs, autour de la piscine, et ainsi de suite, mangeraient
au restaurant de l’hôtel et payeraient pour le Wifi.
Ils organisaient la réservation le vendredi après-midi, nous envoyaient des messages,
et nous allions directement de l’école à l’hôtel où ça se passait, en emportant nos
sacs à dos, dormant six ou huit dans une chambre tout le week-end, nous
nourissant de sucrerieset jouant jusqu’à trois heures du matin. C’était des jeux
sains et sans dangers que nous parents approuvaient. Les organisateurs venaient
d’une association de promotion de la lecture bien connue qui faisait tourner des
atelier d’écriture pour la jeunesse, des ateliers de théâtre, et ainsi de suite.
Ils avaient organisé ces jeux pendant dix ans sans incident. Tout était strictement
sans alcool et sans drogue, pour éviter eux organisateurs de se faire arrêter sous
prétexte de détournement de mineurs. Nous attirions entre une dizaine et une
centaine de joueurs, selon le week-end, et nous le prix de quelques films, on
pouvait avoir deux journées et demie d’amusement non-stop.
Un jour, toutefois, ils ont échoué dans un bloc de chambres au Monaco, un hôtel
dans le Tenderloin qui s’adressait à des vieux touristes à sensibilité artistique,
le genre d’endroit où chaque chambre a son aquarium à poissons rouges, où le hall
d’entrée est rempli de beaux vieillards en vêtements chics, qui friment avec les
résultats de leur chirurgie esthétique. Normalement, le Tout-Venant — notre
terme pour ceux qui ne jouent pas — nous ignorait tout simplement, nous considérant
comme des gamins désoeuvrés. Mais ce week-end, il se trouve que le
rédacteur d’un magazine de voyage italien résidait là, et il s’est intéressé à
l’action. Il m’a coincé pendant que je rôdais dans le hall dans l’espoir de
repérer le maître d’un clan ennemi, de me faufiler derrière lui et de boire
son sang.
Je me tenais contre un mur, les bras croisés sur ma poitrine, invisible, quand
il est venu à moi et m’a demandé, avec un fort accent, ce que mes amis et moi
fabriquions dans l’hôtel ce week-end. J’ai essayé de le faire déguerpir, mais
il n’y avait pas moyen de l’envoyer bouler. Alors je me suis dit que je pourrais
aussi bien inventer n’importe quoi pour qu’il parte. Je n’aurais pas imaginé qu’il
irait le publier. Je n’aurais vraiment pas imaginé que la presse américaine le
reprendrait.
– Nous sommes ici parce que notre prince est mort, et nous sommes venus à la
recherche d’un nouveau maître.
– Un prince ?
– Oui, j’ai dit en m’échauffant. Nous sommes du Vieux Peuple. Nous sommes venus
en Amérique au 16ème siècle et nous avons notre propre famille royale qui vit
dans les étendues sauvages de la Pensylvanie depuis. Nous vivons une vie simple
dans les bois. Nous n’utilisons pas la technologie moderne. Mais le prince était
le dernier de sa lignée et il est mort la semaine dernière. Une terrible maladie
dégénérative l’a emporté. Les jeunes hommes de mon clan sont partis à la
recherche des descendants de son grand-oncle, qui est parti rejoindre les modernes
gens du temps de mon grand-père. Il est dit que sa descendance s’est multipliée,
et nous allons retrouver les derniers de sa lignée et les ramener à leur
domaine légitime.

je lisais beaucoup de romans de Fantasy. Ce genre d’histoires me venait facilement.
– Nous avons retrouvé une femme qui connaissait ces descendants. Elle nous a dit
que l’un d’entre eux résidait dans cet hôtel, et nous sommes venus le recontrer.
Mais nous avons été suivis par un clan rival qui voudrait nous empêcher de
rapatrier notre prince, pour nous affaiblir et nous dominer plus facilement.
C’est pourquoi il est vital que nous restions discrets. Nous ne parlons pas aux
nouvelles gens si nous pouvons l’éviter. Cette conversation avec vous me gêne
déjà considérablement.

Il m’a jeté un regard rusé. J’avais décroisé mes bras, ce qui me rendait « visible »
aux vampires rivaux, dont l’une s’était lentement glissée vers nous. Au dernier moment,
je me suis retournée et l’ai vue, les bras écarté, qui sifflait vers nous, dans le
meilleur style vampire. J’ai écarté mes bras et j’ai sifflé moi aussi, puis je
suis parti comme une flèche à travers le hall, en sautant un sofa et esquivant une
plante en pot, avec elle à mes trousses. J’avais reconnu une retraite par un escalier
qui descendait vers la salle de gymnastique du sous-sol; je m’y suis engouffré, et
elle m’a perdu.
Je n’ai plus revu l’homme du week-end, mais j’ai raconté l’histoire à quelques-uns
de mes camarades de GN, qui ont brodé sur le thème et ont trouvé plusieurs occasions
de le répéter pendant le cours du week-end.
Le magazine italien avait un journaliste qui avait fait son mémoire de maîtrise sur
les communautés amish technophobes dans la Pensylvani rurale, et elle a trouvé tout
ceci extrêmement intéressant. Sur la base des notes et des interviews enregistrées
que son patron avait rapporté de San Francisco, elle a écrit un article fascinant
et émouvant sur ces jeunes membres d’une secte bizarre qui écumaient l’Amérique à
la recherche de leur « prince ». Vraiment, les gens publient n’importe quoi, de
nos jours.
Mais le problème, c’est que ce genre d’histoires se font reprendre et republier.
D’abord il y a eu les bloggers italiens, puis quelques bloggers américains. Des
gens ont commencé à signaler avoir « apperçu » le Vieux Peuple à travers tout
le pays, encore que je n’aie jamais su si c’étaient de pures inventions ou si
d’autres personnes jouaient au même jeu.
Tout ça a remonté la chaîne alimentaire des médias jusqu’au New York Times, qui,
malheureusement, avait une appétence malsaine pour la vérification des faits.
Le reporter qu’ils ont assigné à l’affaire a remonté la piste jusqu’à l’hôtel
Monaco, qui l’a mis en rapport avec les organisateurs du GN, qui ont expliqué
toute l’histoire en se tordant de rire.
A partir de ce moment-là, le GN a perdu beaucoup de son lustre. Nous sommes
devenus les pires mythomanes de la nation, des menteurs pathologies pathétiques.
La presse que nous avions par inadvertance incitée à couvrir l’histoire du Vieux
Peuple essayaient maintenant de se refaire une virginité en ressassant à quel
point les rôlistes étaient incroyablement dérangés, et c’est alors que Charles
a fait savoir à tout le monde que Darryl et moi étions les pires drogués de GN
de toute la ville. Ca n’a pas été une saison agréable. Il y en avait dans la
bande qui s’en fichaient, mais pas nous. Les moqueries étaient sans pitié.
Charles dirigeait le choeur. Je trouvais des canines en plasique dans mon
sac, et les ados qui passaient dans le hall faisaient « bouaaahhh bouah »
comme les vampires dans les BDs, ou parlaient avec de faux accents transylvaniens
quand j’étais dans le coin.
Nous sommes passés à ARG peu après. C’était encore plus amusant d’une certaine
façon, et bien moins bizarre. Mais de temps en temps, ma cape et les week-ends
dans les hôtels me manquaient.

Le contraire de l’esprit d’escalier, c’est cette façon dont les moments gênants
de la vie reviennent nous hanter même longtemps après. Je me souvenais de chacune
des stupidités que j’avais jamais faite ou dite, je pouvais les invoquer avec
une parfaite clarté. A chaque fois que j’avais le bourdon, je me rappelais
naturellement les autres fois où je m’étais senti ainsi, un hit-parade
d’humiliations qui défilaient l’une après l’autre dans mon esprit. Comme j’essayais
de me concentrer sur Masha et sur ma fin tragique imminente, l’incident du Vieux
Peuple est revenu me visiter. J’avais eu un sentiment analogue alors, quand les
organismes de presse avaient repris l’histoire les uns après les autres, et que
la probabilité que quelqu’un se rende compte que c’était nous qui avions raconté
ces salades à ce stupide rédacteur italien en jeans de designers aux coutures
élaborées, chemise sans col et lunettes en métal surdimensionnées. Il y a une
alternative à ruminer ses erreurs. On peut en tirer les leçons.
C’est une bonne théorie, en tout cas. Peut-être que la raison pour laquelle le
subconscient conjure tout ces fantômes misérables, c’est qu’ils doivent
faire leur deuil avant de pouvoir reposer en paix dans l’au-delà de l’humiliation.
Mon subconscient revenait tout le temps avec des fantômes dan l’espoir que je
fasse quelque chose pour les faire reposer en paix.
Sur tout le trajet du retour, j’ai tourné sur ce souvenir et sur ce que je ferais
de « Masha » au cas où elle essayait de me rouler. Il me fallait une issue de
secours.
Et le temps que j’arrive à la maison — pour me noyer dans les étreintes
mélancoliques de mes parents — j’avais trouvé.

Le truc consistait à minuter l’événement pour que ce soit trop rapide pour que
le DSI s’y prépare, mais qu’il y ait assez de préavis pour que le Xnet y soit
représenté en force. Il devait y avoir trop de monde pour que
l’on puisse tous nous arrêter, mais que ça s’organise à un endroit où la presse nous
verrait, nous et les adultes, de sorte que le DSI n’irait pas simplement nous
gazer comme l’autre fois. Il fallait trouver quelque chose qui soit aussi
spectaculaire pour les médias que la lévitation du Pentagone. Il fallait
organiser quelque chose autour duquel tout le monde pourrait se rallier,
comme les 3000 étudiants de Berkeley qui refusaient de laisser l’un des
leurs emmené dans un fourgon de police. Il fallait que la presse soit présente,
prête à rapporter ce que ferait la police, comme à Chicago en 1968. Ca serait
délicat.
Le lendemain, j’ai fait le mur une heure avant la fin des cours, en utilisant
les techniques habituelles pour m’évader, sans me soucier si ça déclancherait
un nouveau système de vérification du DSI qui enverrait une note à mes parents.
D’une façon ou d’une autre, après la journée du lendemain, les ennuis que je
pourrais avoir à l’école seraient bien le dernier soucis de mes parents.
J’ai retrouvé Ange chez elle. Elle s’était extraite du lycée encore plus tôt,
mais elle avait simplement donné tout un spectacle de ses crampes et avait
fait semblant d’être sur le point de tourner de l’oeil, et on l’avait renvoyé
chez elle.
Nous avons commencé à annoncer la nouvelle sur Xnet. Nous avons l’avons envoyée
par mail à quelques amis de confiance, et par chat à nos listes de correspondants.
Nous avons écumé les pontons et les villes de Pillage Mécanique que passé le mot
à nos partenaires de jeu. Donner juste assez d’information pour qu’ils viennent
sans trahir notre plan au DSI était délicat, mais il m’a semblé avoir trouvé
un bon équilibre.

> DEMAIN VAMPMOB
> Si vous êtes goth, mettez vous habits du dimanche.
> Si vous n’êtes pas goth, trouvez un goth et
> empruntez des habits. Pensez en vampire.
> Le jeu commence à 8 heures précises. PRÉCISES.
> Venez et préparez-vous à vous répartir en équipes.
> Le jeu dure 30 minutes, comme ça vous aurez tout le
> temps d’aller en cours après.
> Le lieu sera révélé demain. Envoyez votre clef
> publique à m1k3y@littlebrother.pirateparty.org.se
> et regardez vos messages à 7 heures pour les nouvelles.
> Si c’est trop tôt pour vous, restez debout toute la
> nuit. C’est ce que nous allons faire de notre côté.
> Je vous garantis que ce sera ce que vous ferez de plus
> marrant de toute l’année. Croyez-moi.
> M1k3y

Ensuite j’ai envoyé un court message à Masha :
> Demain.
> M1k3y.

Une minute plus tard, elle a renvoyé:
> Je m’en doutais. VampMob, hein ? Tu travailles vite.
> Tu porteras un chapeau rouge. Voyage léger.

Qu’est-ce qu’on met dans ses bagages quand on part en cavale ? J’avais transporté
assez de sacs pendant des camps scouts pour savoir que chaque gramme que l’on
s’ajoute scie les épaules avec toute la force écrasante de la gravité à chaque
pas que l’on fait — ce n’est pas seulement un gramme, c’est un gramme que l’on
porte sur des millions de pas. C’est une tonne.
– Exactement, a dit Ange. C’est malin. Et on ne transporte jamais plus de trois
jours de vêtements, non plus. On peut toujours faire la lessive dans un évier.
Mais vaut une tache sur un t-shirt qu’une valise trop lourde ou trop grosse
pour tenir sous un siège d’avion.

Elle avait sorti un sac de messager en nylon ballistique qui barrait sa poitrine,
passant entre ses seins — ce qui me faisait transpirer un petit peu — et
reposait en diagonale dans son dos. Il y avait plein de place dedans, et elle
l’avait posé sur le lit. En ce moment, elle empilait les vêtements à côté.
– Je suppose que trois t-shirts, une paire de pantalons, une paire de shorts,
trois jeux de sous-vêtements, trois paires de chaussettes et un sweater suffiront.

Elle a vidé son sac de gym pour en sortir la trousse de toilette.
– Il faudra que je me rappelle d’y mettre ma brosse à dents demain matin avant
d’aller au Centre Civique.

C’était impressionant de la voir faire ses bagages. Elle était sans pitié. C’était
affolant, aussi  — ça me faisait réaliser que le lendemain, je partais. Peut-être
pour longtemps. Peut-être pour toujours.

– Est-ce que j’emporte ma Xbox ? a-t-elle demandé. J’ai des tonnes de trucs sur
le disque dur, des notes, des dessins et des e-mails. Je ne voudrais pas que ça
tombe dans de mauvaises mains.
– Tout est encrypté, ai-je répondu. C’est standard avec ParanoidLinux. Mais à
part ça, laisse ta Xbox, il y en aura autant qu’on voudra à Los Angeles. Crée-toi
simplement un compte au Parti Pirate et envoie-toi une image du disque dur. Je
vais en faire autant quand je rentrerai chez moi.

Elle a ainsi fait, et a lancé l’envoi du mail. Ca prendrait quelques heures pour
que toutes ces données se glissent à travers le réseau WiFi des voisins et vole
vers la Suède.
Elle a alors fermé le rabat de son sac et a tiré les sangles de compression. C’était
quelque chose de la taille d’un ballon de football qu’elle avait maintenant sur le
dos, que j’ai contemplé avec admiration. Elle pouvait se promener dans la rue
avec ça sur l’épaule et personne n’y regarderait à deux fois — elle avait l’air
en route pour le lycée.
– Une dernière chose, a-t-elle fait, et elle s’est penchée vers la table de nuit
pour en prendre les préservatifs. Elle en a sorti une bande de la boite, a ouvert
le sac et les y fourrés, puis m’a donné une claque sur les fesses.
– Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
– Maintenant, on va chez tes parents et on prépare tes affaires. Il serait temps
que je rencontre tes parents, non ?

Elle a abandonné son sac un milieu des piles de vêtements et d’effets divers qui
jonchaient le sol. Elle était prête à tourner le dos à tout ça et partir simplement
pour reser avec moi. Juste pour soutenir notre cause. Ca m’a donné l’impression
d’être courageux moi aussi.

Ma mère était déjà à la maison quand je suis arrivé. Elle avait son ordinateur
portable ouvert sur la table de la cuisine et répondait à des e-mails tout en
parlant dans un casque téléphonique qui y était connecté, et elle aidait un
malheureux et sa famille, originaires du Yorkshire, à s’acclimater à la vie
en Louisianne.
J’ai passé le seuil et Ange m’a suivi, souriant comme une folle, mais serrant
ma main tellement fort que j’ai senti mes os frotter les uns contre les autres.
Je ne sais pas ce qui l’inquiétait tellement. Ce n’est pas comme si elle
allait passer énormément de temps avec mes parents après, même s’ils ne
s’entendaient pas.
Ma mère a raccroché quand nous sommes arrivés.
– Salut Marcus, a-t-elle dit en m’embrassant sur la jour. Et qui est-ce là ?
– Maman, je te présente Ange. Ange, voici ma mère Lillian.
Ma mère s’est levée et a étreint Ange.
– Je suis ravie de vous rencontrer, ma chère, a-t-elle dit en la détaillant de
la tête aux pieds.
Ange avait l’air assez acceptable, je pense. Elle s’habillait bien, avec
discrétion, et on voyait rien qu’à la regarder à quel point elle était
intelligente.
– C’est un plaisir de faire votre connaissance, Madame Yallow, a-t-elle répondu.
Elle avait l’air confiante et assurée. Elle s’en tirait bien mieux que quand
j’avais rencontré sa mère.
– Appelle-moi Lillian, a-t-elle répondu. Elle scrutait chaque détail. Est-ce que
vous rester à dîner ?
– Avec grand plaisir, a-t-elle fait.
– Est-ce que vous mangez de la viande ?
Ma mère s’était acclimatée à la vie en Californie.
– Je mange de tout ce qui ne me mange pas d’abord.
– C’est une droguée de sauces fortes, ai-je dit. On pourrait lui servir des vieux
pneus, elle les mangerait du moment qu’elle pourrait les faire nager dans le salsa.
Ange m’a frappé sur l’épaule.
– Je m’apprétais à commander du thai, a fait ma mère. Je vais ajouter quelques
plats à cinq chili à notre commande.
Ange a remercié poliment et ma mère s’est activée dans la cuisine, en sortant
des verres de jus de fruit et des plateaux de buiscuits, et en demandant à trois
reprises si nous voulions du thé. J’ai gloussé un peu.
– Merci Maman, ai-je dit. Nous allons monter quelques instants.
Ma mère a plissé les yeux une seconde, puis a souri à nouveau.
– Bien sûr, a-t-elle répondu. Ton père va rentrer dans une heure, nous passerons
à table à ce moment.
Toutes mes affaires de vampire étaient rangées dans le fond de mon placard. J’ai
laissé Ange les trier pendant que je choisissais des vêtements. Je n’allais jamais
qu’à Los Angeles. Il y avait des magasins là-bas, avec tous les vêtements dont
j’aurais besoin. Il ne me fallait rassembler que trois ou quatre de mes t-shirts
préférés et ma meilleure paire de jeans, un tube de déodorant, et un rouleau de
fil dentaire.
– L’argent !, me suis-je exclamé.
– Oui, a-t-elle répondu, je pensais vider mon compte en banque quand on passerait
devant un distributeur en rentrant. Je dois avoir dans les cinq cents dollars
d’économies.
– Tout ça ?
– A quoi veux-tu que je dépense mon argent ? Depuis l’introduction du Xnet, je
n’ai plus eu de frais de communication.
– Je pense que j’ai trois cents dollars, à peu près.
– Eh bien, tu vois. Récupère-les en allant au Centre Civique demain matin.
J’avais un gros sac à livres quand j’utilisais quand je devais transporter
beaucoup de matériel à travers la ville. C’était plus discret que mon sac de
camping. Ange passait toutes mes piles en revue sans merci et les réduisait à
ce qu’elle préférait.
Une fois tout empaqueté et rangé sous mon lit, nous nous sommes assis tous les deux.
– On va devoir se lever vraiment tôt demain matin, a-t-elle annoncé
– Oui, ça sera une rude journée.

Notre plan consistait à envoyer des messages contenant différents faux rendez-vous
pour la VampMob, qui enverraient les gens à des endroits discrets tous à cinq
minutes de marche du Centre Civique. Nous avions découpé des stencils pour peinture
en spray qui disaient simplement:
VAMPMOB CENTRE CIVIQUE  –>
que je peindrais à chacun des rendez-vous vers cinq heures du matin. Ca empêcherait
le DSI de boucler le Centre Civique avant que nous y soyions. Mon script pour envoyer
les mails était prêt à envoyer les messages à sept heures — je n’aurais qu’à laisser
ma Xbox tourner en partant.
– Combien de temps… Sa voix s’est éteinte.
– Je me demande aussi, ai-je répondu. Ca pourrait prendre un bout de temps, j’imagine.
Mais qui sait ? Avec l’article de Barbara qui va sortir…
J’avais aussi préparé un mail pour elle qui s’enverrait le lendemain matin.
– Peut-être que nous serons des héros dans deux semaines.
– Peut-être, a-t-elle fait en soupirant.
J’ai passé mon bras autour d’elle. Ses épaules se secouaient.
– Je suis terrorisé, ai-je fait. Je pense que ce serait cinglé de ne pas être terrifié.
– Oui, a-t-elle répondu.
– Oui.
Ma mère nous a appelé pour dîner. Mon père a serré la main à Ange. Il était mal rasé et
avait l’air inquiet, comme il était depuis que nous étions allés voir Barbara, mais
rencontrer Ange a faire ressortir un petit apperçu de sa personnalité. Elle l’a
embrassé sur la joue et il a insisté pour qu’elle l’appelle Drew.
Le dîner s’est en fait très bien passé. La glace s’est brisée quand Ange a sorti son
mélangeur de sauce forte et assaisonné son assiette, et nous a expliqué les Scoville.
Mon père a goûté une bouchée de sa nourriture et a titubé vers la cuisine en râlant
pour boire deux litres de lait. Croyez-le ou non, ma mère y a quand même goûté malgré
tout et a donné tous les signes qu’elle adorait ça. Ma mère était, semble-t-il, une
prodige insoupçonnée des épices, un talent né.
Avant de partir, Ange a insisté pour offrir son mélangeur à a mère.
– J’en ai un autre chez moi, a-t-elle dit.
Je l’avais vue l’emballer dans son sac à dos.
– Vous m’avez l’air du genre de femme qui devrait en avoir un.

Chapitre 17

Ce chapitre est dédié à Waterstone, la chaîne de librairies anglaise.
Waterstone au beau être une chaîne de magasins, chacun d’eux a
l’atmosphère d’une véritable librairie indépendante, avec sa
personalité bien à lui, un excellent assortiment (particulièrement
en audiolivres), et un personnel compétent. Waterstone.

Et ainsi, nous lui avons raconté. J’ai trouvé ça fort plaisant, en fait.
Il est toujours amusant d’expliquer aux gens comment utiliser une
technologie. C’est tellement cool de voir les gens comprendre comment
la technologie qui les entoure peut améliorer leur vie. Ange était
brillante, aussi — nous faisions une excellente équipe. A tour de rôle,
nous expliquions comment tout fonctionnait. Barbara était déjà sérieusement
douée avec tout ça depuis le début, évidemment. Il se trouve qu’elle avait
couvert les Crypto Wars, la période du début des années 90 où les associations
de libertés civiles comme l’Electronic Frontier Foundation s’étaient battues
pour que les Américains aient le droit d’utiliser la cryptographie forte.
J’avais une vague connaissance de cette période, mais la façon dont Barbara
la racontait me donnait des frissons. C’est incroyable de nos jours, mais
il y avait eu une période où le gouvernement considérait la cryptographie
comme une munition de guerre, et en avait interdit l’exportation et
l’utilisation à quiconque, pour raisons de Sécurité Nationale. Vous
vous rendez compte ? Dans ce pays, il y avait eu une époque où certaines
mathématiques étaient interdites. La National Security Agency étaient
la main derrière cette interdiction. Ils avaient un standard de crypto
qu’ils disaient assez bon pour les banquiers et leurs clients, mais pas
assez fort pour que la mafia puisse garder ses comptes secrets. Ce standard,
DES-56, était prétendu quasiment incassable. Alors, l’un des co-fondateurs
de l’EFF, qui était millionnaire, avait construit un cracker de DES-56 à
250 000 dollars, capable de casser le chiffrement en deux heures. Malrgé
ça, la NSA avait persisté à dire qu’elle devrait pouvoir empêcher les
Américains de détenir des secrets qu’elle ne pourrait pas espionner.
Alors, l’EFF avait donné le coup de grâce. En 1995, ils avaient défendu
au tribunal un étudiant post-grad de Berkeley, Dan Bernstein. Bernstein
avait écrit un cours de crptographie qui contenait un code informatique
que l’on pouvait utiliser pour produire un chiffrement plus fort que DES-56.
Des millions de fois plus fort. Du point de vue de la NSA, ceci faisait de
son article une arme de guerre, et l’interdisait donc à la publication.
Eh bien, ça a beau être difficile d’expliquer la cryptographie et ses enjeux
à un magistrat, il se trouve que le juge de Cour d’Appel typique n’est pas
très enthousiaste à l’idée de réglementer quels articles des étudiants
port-grad peuvent ou non écrire. Les gentils avaient gagné les Crypto Wars
lorsque la Cour du 9ème Circuit de la Division d’Appel avaient déterminé
que le code était une forme d’expression protégée par le Premier Amendement —
« Le Congrès ne promulguera aucune loi qui empiète sur la liberté d’expression ».
Si vous avez jamais acheté quelque chose sur Internet, envoyé un message
secret, consulté la balance de votre compte en banque, nous avez utilisé de
la crypto que l’EFF a légalisée. Et c’est une bonne chose : la NSA n’est pas
tellement maline ; si elle peut craquer quelque chose, on peut être sûr
que les terroristes et la mafia y arrivent aussi.

Barbara avait été l’un des reporters qui s’étaient fait une réputation en
couvrant ces questions. Elle avait fait ses premières armes en couvrant
les derniers combats des mouvements de droits civils à San Francisco, et
avait fait le rapport entre les luttes pour la Constitution dans le monde
réel et dans le cyberspace. De sorte qu’elle comprenait. Je ne pense pas
que j’aurais pu expliquer tout ça à mes parents, mais avec Barbara c’était
facile. Elle posait des questions intelligentes sur nos protocoles
cryptographiques et les procédures de sécurité, parfois des questions
dont je ne connaissais pas les réponses — parfois même elle signalait
des défauts potentiels dans nos procédures. Nous avons branché la Xbox
et l’avons mise en ligne. Il y avait quatre noeuds WiFi visibles depuis
la salle de conférence et j’ai configuré des changements entre
eux à intervalles aléatoires. Elle comprenait ça aussi — une fois qu’on
était branché sur Xnet, c’était comme être sur Internet, à ceci près que
certaines choses prenaient un peu plus de temps, et que tout était
anonyme et impossible à tracer.
– Et maintenant, quoi ?, ai-je demandé en m’étirant.
J’avais parlé à en avoir la gorge sèche et j’avais un goût acide terrible
à cause du café. D’autre part, Ange me serrait la main sous la table
constamment d’une façon qui me donnait terriblement envie de partir
chercher un endroit tranquille où nous réconcilier de notre première
dispute.
– Maintenant, je vais faire mon enquête de journaliste. Vous allez
partir d’ici et je vais vérifier tout ce que vous m’avez dit pour
le confirmer dans la mesure du possible. Je vous ferai relire ce que
je me préparerai à publier et je vous dirai quand ça sortira. Je
préfèrerais que vous ne parliez de ça à personne à partir de maintenant,
parce que je veux l’exclusivité et parce que je veux être sûre d’être
prêt à sortir l’histoire avant qu’elle ne devienne illisible à force
de spéculations dans la presse et de propagande du DSI. Je vais
devoir demander les commentaires du DSI avant de mettre sous presse,
mais je le ferai de façon à vous protéger autant que ce sera possible.
Je vous préviendrai aussi avant que ça ne se passe. Une chose sur
laquelle je veux être très claire : ce n’est plus votre histoire.
C’est la mienne. Vous avez été très généreux de m’en faire cadeau, et
j’essayerai de bien vous traiter en remerciement, mais vous n’avez
aucun droit à retirer quelque chose, à le changer ou à m’arrêter. La
machine est maintenant lancée et rien ne l’arrêtera plus. Est-ce que
vous me comprenez ?

Je n’y avais pas pensé en ces termes mais dit comme ça, c’était évident.
Cela signifiait que le lancement s’était effectué et que je ne pourrais
plus rappeler ma fusée. Elle tomberait sur son objectif, ou peut-être
dévierait-elle, mais elle était partie et rien n’y changerait quoi que
ce soit. Dans un moment proche, j’arrêterais d’être Marcus — je deviendrais
un personnage public. Je serais le type qui aurait dénoncé le DSI. Je
serais un mort sur pieds. Je suppose qu’Ange défléchissait dans les mêmes
termes, parce qu’elle a pris une teinte vert clair.
– Sortons d’ici, a-t-elle enjoint.

La mère d’Ange et sa soeur étaient de sortie encore une fois, ce qui nous
a rendu facile le choix d’où aller pour la soirée. L’heure du repas était
dépassée, mais mes parents savaient que j’avais rendez-vous avec Barbara
et ne tiendraient pas rigueur de rentrer tard. Quand nous sommes arrivés
chez Ange, je n’ai pas ressenti le besoin de brancher ma Xbox. J’avais eu
tout le Xnet que je pouvais supporter pour la journée. Tout ce à quoi
je pouvais penser, c’était Ange, Ange, Ange. La vie sans Ange. Savoir
Ange fâchée après moi. Ange qui ne me parlerait plus jamais. Ange qui ne
m’embrasserait plus jamais. Elle avait pensé la même chose. Je le
voyais dans ses yeux comme nous fermions la porte de sa chambre et nous
entre-regardions. J’avais faim d’elle, comme on a faim après être resté
des jours sans manger. Comme on a soif d’eau après trois heures de rugby
sans arrêter. Comme rien de tout ça. C’était plus. C’était quelque chose
que je n’avais jamais ressenti. J’avais envie de l’engloutir toute entière,
de la dévorer. Jusqu’à ce point, c’était elle qui avait pris l’initiative
sur le plan sexuel de notre relation. Je l’avais laissée choisir et
déterminer le rythme. Il était étonnamment érotique qu’elle me saisisse
et qu’elle m’enlève ma chemise, qu’elle attire mon visage au sien. Mais
cette nuit je ne pouvais pas me retenir. Je ne voulais pas me retenir.
La porte a cliqué en se refermant et j’ai saisi le bord de son t-shirt
en tirant, lui laissant à peine le temps de lever les bras comme je le
tirais par-dessus sa tête. J’ai jeté mon propre chemise par-dessus ma tête,
en entendant le coton craquer et les coutures céder. Ses yeux brillaient, sa
bouche outre-ouverte, son souffle court et léger. Le mien l’était aussi,
ma respiration, mon coeur et mon sang rugissaient dans mes oreilles. J’ai
arraché le reste de nos vêtements avec la même impétuosité et les ai jetés
dans les piles de linge propre et sale sur le sol. Il y avait des livres et
des papiers sur tout le lit, que j’ai écartés d’un revers de bras. Une seconde
plus tard nous sommes atterris sur les draps défaits, enlacés, nous serrant
comme si nous voulions nous tirer l’un à travers l’autre. Elle a gémit dans
ma bouche et j’ai répondu, en sentant sa voix résonner dans mes cordes vocales,
une sensation plus intime que j’aie jamais ressenti auparavant. Elle s’est
dégagée et a tendu le bras vers la table de nuit. Elle a ouvert le tiroir et
a lancé un petit sac de pharmacie sur le lit devant moi. J’ai regardé dedans.
Des préservatifs. Trojan. Douze, spermicides. Toujours sous cellophane. Je
lui ai souri et elle m’a souri en retour comme j’ouvrais la boite.

Pendant des années, j’avais pensé à comment ça serait. Chaque jour, cent
fois je l’avais imaginé. Certains jours, je n’avais pensé à pratiquement
rien d’autre. Ca ne ressemblait à rien à quoi je n’étais attendu. Par
certains côtés, c’était encore mieux. Par d’autres, c’était bien pire. Sur
le moment, ça m’a semblé une éternité. Après, ça m’a paru s’être passé
en un clin d’oeil. Après, je me sentais comme avant. Mais je me sentais
aussi différent. Quelque chose avait changé entre nous. C’était étrange.
Nous avons tous les deux été pudiques en remettant nos vêtements et en
circulant dans la pièce, regards au sol, en évitant de nous regarder dans
les yeux. J’ai emballé le préservatif dans un kleenex trouvé dans une boite
derrière le lit, l’ai emporté dans la salle de bain, emballé de papier
hygiénique et enfoncé profond dans la poubelle. Quand je suis revenu, Ange
était assise sur le lit et jouait avec sa Xbox. Je me suis assis doucement
à côté d’elle et lui ai pris la main. Elle a tourné son visage vers le mien
et m’a souri. Nous étions tous deux exténués, tremblants.
– Merci, a-t-elle dit.
Je n’ai rien répondu. Elle m’a regardé bien en face. Son sourire était
immense, mais de grosse larmes roulaient sur ses joues. Je l’ai serrée
contre moi et elle m’a aggripé.
– Tu es un homme bien, Marcus Yallow, a-t-elle murmuré. Merci.
Je ne savais pas quoi dire, mais je l’ai serrée dans mes bras aussi. Finalement,
nous nous sommes séparés. Elle ne pleurait plus, mais elle souriait toujours.
Elle a pointé ma Xbox du doigt, sur le sol à côté du lit. J’ai compris le
message. Je l’ai ramassée, branchée et je me suis connecté. Toujours le même
genre de choses. Beaucoup de emails. Les nouveaux billets des blogs que je
suivais ont défilé. Du spam. Mon Dieu combien de spam je recevais. Ma boite
suédoise était souvent utilisée comme adresse de retour pour du spam envoyé
à des millions de comptes sur Internet, et tous les messages d’absence et
les plaintes me revenaient à moi. Je ne savais pas qui faisait ça. Peut-être
le DSI essayait-il de submerger ma boite aux lettres. Peut-être n’était-ce
qu’une blague. Néanmoins, le Parti Pirate avait de bons filtres, et comme
ils offraient 500 gigabytes d’espace disque à quiconque le demandait, je ne
serais pas débordé au sens littéral avant un bon moment. J’ai filtré tout
ça, en frappant la touche “Delete” de façon répétée.

J’avais une boite distincte pour le matériel qui arrivait encrypté avec ma
clef publique, puisque c’était probablement lié à Xnet et sûrement sensible.
Les spammers n’avaient pas encore compris que leurs mails publicitaires
auraient eu l’air plus palusible encryptés, de sorte que pour le moment
ça marchait bien. Il y avait quelques douzaines de messages chiffrés de membres
de notre réseau de confiance. Je les ai lus rapidement — des liens vers des
vidéos ou des photos de violences du DSI, des histoires à faire frémir de
gens qui s’échappaient de justesse, des commentaires sur ce que j’avais
blogué. Rien que d’habituel. Puis je suis tombé sur un message qui n’était
encrypté qu’avec ma clef publique. Ca voulait dire que personne d’autre
n’aurait pu le lire, mais que je n’avais aucune idée de qui l’avait écrit.
Il prétendait venir de Masha, qui aurait aussi bien pu être un nom qu’un
pseudonyme — impossible à déterminer.

> M1k3y,
> tu ne me connais pas, mais moi je te connais.
> j’ai été arrêtée le jour où le pont a sauté. Ils m’ont
> interrogée. Ils ont décidé que j’étais innocente. Alors
> ils m’ont proposé un travail : les aider à traquer les
> terroristes qui avaient assassiné mes voisins.
> Ca semblait un bon arrangement à l’époque. Je n’aurais
> pas imaginé que mon vrai travail serait d’espionner des
> gamins qui prenaient mal que leur ville se transforme en
> Etat policier.
> J’ai infiltré le Xnet le jour même de son lancement. Je
> suis dans ton réseau de confiance. Si je voulais trahir
> mon identité, je pourrais t’envoyer un mail depuis une
> adresse en laquelle tu as confiance. Trois adresses, en
> fait. Je suis totalement intégrée à ton réseau comme
> seule pourrait l’être un ado de 17 ans. Certains des
> mails que tu as reçus contiennent de l’intoxication
> soigneusement choisie par moi et mes officiers traitants.
> Ils ne savent pas qui tu es, mais ils se rapprochent.
> Ils continuent à brûler des gens et les retourner.
> Ils minent les réseaux sociaux et menacent des gosses
> pour en faire des informateurs. Il y a des centaines
> de gens qui travaillent pour le DSI à l’intérieur
> de Xnet en ce moment même. J’ai leurs noms, leurs
> pseudos et leurs clefs. Privées comme publiques.
> Dans les jours mêmes qui ont suivi le lancement
> du Xnet, nous avons travaillé à des failles de
> sécurité dans ParanoidLinux. Pour le moment elles
> sont limitées et sans conséquences, mais une
> pénétration est inévitable. Le jour où nous avons
> un trou de sécurité expoitable instantanément, tu
> es grillé.
> Je pense qu’on peut raisonnablement dire que si mes
> officiers traitants savaient que je suis en train de
> taper ceci, ils me garderaient dans un cul-de-bas-de-fosse
> à Guantanamo-sur-la-Baie jusqu’à ce que je sois une
> vieille femme.
> Quand bien même ils ne casseraient pas ParanoidLinux,
> il y a des versions de ParanoidLinux empoisonnées qui
> traînent partout. Les hachages de contrôlent ne
> correspondent pas, mais combien de gens vérifient
> les checksums ? En dehors de toi et moi ? Plein de ces
> gosses sont déjà morts, même s’ils n’en savent rien.
> Tout ce reste à faire pour mes officiers traitants,
> c’est déterminer le meilleur moment où t’arrêter pour
> que ça ait le meilleur impact possible dans les médias.
> Et ça arrivera plus tôt que tard. Crois-moi.
> Tu te demandes probablement pourquoi je te raconte
> tout ça.
> Moi aussi.
> Voici ce que je suis : je me suis engagée pour traquer
> des terroristes ; au lieu de ça, je me retrouve à espionner
> des Américains dont les opinions politiques déplaisent
> au DSI. Pas des gens qui complotent de faire sauter des
> ponts, mais des manifestants. Je ne peux pas continuer.
> Mais toi non plus, que ça te plaise ou non. Comme je
> disais, ce n’est qu’une question de temps avant que tu
> te retrouves couvert de chaînes sur Treasure Island.
> La question n’est pas si ça va arriver, mais quand.
> Alors j’en ai assez. Quelque part dans Los Angeles,
> il y a des gens. Ils disent qu’ils peuvent me
> garder en sécurité si je veux sortir d’ici.
> Je veux sortir d’ici.
> Je t’embarque, si tu veux venir aussi. Mieux vaut être
> un combattant qu’un martyr. Si tu veux venir avec moi,
> nous pourrons trouver une façon de triompher ensemble.
> Je suis bien autant intelligente que toi. Crois-moi.
> Qu’est-ce que tu en dis ?
> Voici ma clef publique.
> Masha.

En cas de doute, courir en cercle, crier et hurler. Vous connaissez ça ?
Ca n’est pas un très bon conseil, mais au moins c’est facile à suivre.
J’ai bondi du lit et j’ai marché de long en large. Mon coeur battait la
chamade et mon sang chantant en une cruelle parodie de la façon dont je
m’étais senti quand nous étions rentrés. Ceci n’était pas de l’excitation
sexuelle, mais de la pure terreur.
– Quoi, a demandé Ange. Quoi ?
J’ai montré du doigt l’écran de mon côté du lit. Elle s’est roulée, a
attrapé mon clavier et a effleuré le touchpad du bout de ses doigts.
Elle a lu en silence. Je faisais les cent pas.
– Ce doit être des mensonges, a-t-elle dit. Le DSI essaye de te faire paniquer.
Je l’ai regardée. Elle se mordait la lèvre. Elle n’avait pas l’air d’y croire.
– Tu penses ?
– Sûr. Ils ne peuvent pas t’avoir, alors ils essayent en utilisant Xnet.
– Mouais.
Je me suis rassis sur le lit. J’hyperventilais de nouveau.
– Décontracte-toi, a-t-elle dit. C’est juste de l’intox. Regarde.
Elle ne m’avait jamais pris mon clavier auparavant, mais il y avait
une nouvelle sorte d’intimité entre nous. Elle a cliqué Répondre, et tapé:
> Bien essayé.
Elle écrivait au nom de M1k3y, maintenant, aussi. Nous étions ensemble
d’une façon différente d’avant.
– Vas-y, signe. On verra bien ce qu’elle répond.
Je ne savais pas si c’était la meilleure idée possible, mais je n’en n’avais pas
de meilleure. J’ai signé et encrypté avec ma clef privée et avec la clef publique
que Masha avait fournie. La réponse a été instantanée.

> Je me doutais que tu dirais quelque chose de ce genre.
> Alors voici un hack auquel tu n’as pas pensé. Je peux
> établir un tunnel anonyme pour passer de la vidéo par
> DNS. Voici quelques liens vers des clips que tu pourrais
> vouloir voir avant de décider que je raconte n’importe
> quoi. Ces gens s’enregistrent les uns les autres, tout
> le temps, pour se prémunir contre une trahison. C’est
> facile de les mettre sur écoute quand ils s’écoutent
> les uns les autres.
> Masha.

En pièce jointe, il y avait le code source d’un petit programme qui avait
l’air de faire exactement ce que Masha prétendait : télécharger de la vidéo
à travers le protocole du Domain Name Service. Je vais donner un peu de
contexte et expliquer quelque chose. En dernière analyse, tout protocole
Internet n’est qu’une séquence de texte envoyée deci delà selon l’ordre
préscrit. C’est un peu comme prendre un camion, y faire rentrer une voiture,
mettre une motocyclette dans le coffre de la voiture, attacher un vélo à
la moto, et accrocher des patins à roulette sur le vélo. Sauf que là, c’est
comme si on pouvait aussi bien accrocher le camion aux patins à roulette.
Par exemple, prenons le Simple Mail Transport Protocol, ou SMTP, qui
s’utilise pour envoyer des e-mails. Voici un exemple de conversation entre
moi et le serveur mail, si je m’envoyais un message à moi-même:

> HELO littlebrother.com.se
250 mail.pirateparty.org.se Hello mail.pirateparty.org.se, pleased to meet you
> MAIL FROM:m1k3y@littlebrother.com.se
250 2.1.0 m1k3y@littlebrother.com.se… Sender ok
> RCPT TO:m1k3y@littlebrother.com.se
250 2.1.5 m1k3y@littlebrother.com.se… Recipient ok
> DATA354
Enter mail, end with “.” on a line by itself
> When in trouble or in doubt, run in circles, scream and shout
> .
250 2.0.0 k5SMW0xQ006174 Message accepted for deliveryQUIT221 2.0.0
mail.pirateparty.org.se closing connection
Connection closed by foreign host.

La grammaire de cette conversation a été définie en 1982 par Jon Postel,
l’un des héroïques pères fondateurs d’Internet, qui l’a utilisé pour faire
tourner ce qui était littéralement les plus importants des serveurs d’Internet
sous son bureau à l’université de Southern California, du temps de l’ère
paléolithique.

Maintenant, imaginons que nous connections un serveur mail à une session de chat.
Vous pourriez envoyer un message chat au serveur qui dirait
“HELO littlebrother.com.se”
et il répondrait
“250 mail.pirateparty.org.se Hello mail.pirateparty.org.se, pleased to meet you.”
En d’autres termes, on pourrait avoir la même conversation par chat que l’on
a par SMTP. Avec les bons bidouillages, tout le système de serveur mail pourrait
se dérouler à l’intérieur d’un chat. Ou d’une session web. Ou n’importe quoi d’autre.
C’est ce que l’on appelle le “tunelling”. Vous mettez le SMTP à l’intérieur d’un
“tunnel” de messagerie instantanée. Vous pourriez ensuite repasser le chat à
l’intérieur d’un tunnel SMTP, si vous vouliez que ça soit vraiment bizarre,
tunnellant le tunnel dans un autre tunnel. En fait, tout protocole Internet est
susceptible de ce processus. C’est pratique, parce que si l’on est sur un
réseau qui n’autorise que l’accès Web, on peut tunneller son mail dessus.
On peut tunneller son peer-to-peer préféré. On peut même tunneller Xnet —
qui est lui-même un tunnel pour des dizaines de protocoles — dessus.

Le Domain Name Service est un protocole Internet ancien et intéressant, qui
remonte à 1983. C’est la façon dont votre ordinateur converti le nom d’un
ordinateur — comme pirateparty.org.se — en une adresse IP que les ordinateurs
utilisent en réalité pour se parler les uns aux autres à travers Internet, comme
204.11.50.136. De façon générale, ça marche comme sur des roulettes, bien qu’il
y ait des millions de rouages — chaque fournisseur d’accès à Internet fait tourner
son propre serveur DNS, tout comme la plupart des gouvernements et beaucoup d’opérateurs
privés. Ces machines DNS se parlent constamment les unes aux autres, s’envoyant des
requêtes et y répondant de façon à ce que quelqu’obscur que soit le nom que vous
fournissez à votre ordinateur, il soit en mesure de le traduire en un nombre.
Avant le DNS, il existait le fichier HOSTS. Croyez-le ou non, il y avait un
unique document qui donnait la liste des noms et des adresses de chaque ordinateur
connecté à Internet. Chaque ordinateur en avait une copie. Ce fichier a fini par
devenir trop gros à utiliser, alors on a inventé le DNS et on l’a fait tourner
sur le serveur qui vivait sous le bureau de Jon Postel. Il le personnel de nettoyage
avait trébuché sur la prise, tout Internet aurait perdu la capacité de se retrouver
lui-même. Ca n’est pas une blague. De nos jours, le DNS est omniprésent : chaque
réseau a le sien, et tous ces serveurs sont configurés pour se parler entre eux et
à tout utilisateur d’Internet.

Ce que Masha avait réalisé, c’était une façon de passer un système de streaming
vidéo dans un tunnel DNS. Elle avait découpé la vidéo en milliards de petites
morceaux et les avait cachés dans des messages DNS normaux. En faisant tourner
son code, je pouvais télécharger la vidéo de tous ces serveurs DNS, à travers
tout Internet, à une vitesse incroyable. Ca devait avoir l’air étrange sur les
histogrammes de réseaux, comme si je cherchais l’adresse de tous les ordinateurs
du monde. Mais ça avait deux avantages que j’ai tout de suite appréciés : je
pouvais récupérer la vidéo en un clin d’oeil — à peine avais-je cliqué sur le
premier lien, je recevais des images en plein écran, sans saccades ni
interruptions — et je n’avais pas la moindre idée d’où elle était
hébergée. C’était totalement anonyme. Au premier abord, je n’ai même pas
compris le contenu de la vidéo. J’étais totalement bluffé par l’intelligence
de ce hack. Streamer de la vidéo sur du DNS ? C’était tellement malin et
original que c’en était pratiquement pervers. Graduellement, j’ai commencé
à comprendre ce que je voyais. C’était une table de conférence dans une petite
salle dont un miroir recouvrait tout l’un des murs. J’avais été assis dans
cette pièce: c’est là que Coupe-à-la-Serpe m’avait fait réciter mon mot de
passe à haute voix. Il y avait cinq sièges confortables autour de la table,
chacun avec une personne bien installée, tous en uniforme du DSI. J’ai
reconnu le Généralde Corps d’Armée Graeme Sutherland, commandant du DSI dans
la zone de la Baie, ainsi que Coupe-à-la-Serpe. Les autres étaient de nouveaux
venus pour moi. Ils regardaient tous l’écran vidéo au bout de la table, sur
lequel apparaissait un visage infiniement plus familier. Kurt Rooney était
connu dans tout le pays pour être le stratège en chef du Président, l’homme qui
avait fait réélire le Parti pour son troisième mandat, et qui se dirigeait vers
un quatrième. On l’appelait “Sans Pitié” et j’avais vu un jour des reportages
sur la main de fer de laquelle il tenait ses employés, leur téléphonant, leur
envoyant des messages par chat, scrutant chacun de leurs mouvements, contrôlant
toutes leurs actions. Il était vieux, avec un visage ridé, des yeux gris pâles
et un nez applati avec de larges narines frémissantes et des lèvres fines, un
homme qui avait l’air de sentir en permanence une mauvaise odeur.
C’était l’homme sur l’écran. Il parlait, et tous les autres fixaient l’écran,
chacun prenant des notes aussi vite qu’ils pouvaient taper, essayant de briller
à ses yeux.
– … disent que l’autorité les met en colère, mais nous devons montrer au
pays que ce sont les terroristes, et non le gouvernement, dont ils devraient
se plaindre. Vous avez compris ? La nation n’a pas d’amour pour cette ville.
Pour autant qu’elle en ait quelque chose à faire, c’est une Sodome et Gomorhe
de pédés et d’athées qui ne méritent que de rôtir en enfer. La seule raison
pour laquelle le pays s’intéresse à ce qui se dit à San Francisco, c’est parce
qu’ils ont eu la bonne fortune de se faire faire sauter par des terroristes
islamistes. Ces mouflets du Xnet approchent du point où ils finiront par nous
être utiles. Plus ils se radicalisent, plus le reste de la nation comprendra
que le danger est partout.

Son audience a cessé de taper.
– Nous pouvons contrôler ça, je pense, a dit Coupe-à-la-Serpe. Nous homme
à l’intérieur du Xnet se sont constitué un influence considérable. Les
bloggeurs mandchouriens font tourner jusqu’à cinquante blogs chacun,
saturent les canaux de chat, s’entrent-publient leurs liens respectifs,
essentiellement en suivant la ligne de parti définie par ce M1k3y. Mais
ils ont déjà démontré qu’ils pouvaient provoquer une action radicale, même
lorsque M1k3y essaye de calmer les choses.

Le Général Sutherland a acquiescé.
– Notre plan est de les garder discrets jusqu’à un mois après les élections
de mi-mandat. C’était notre plan à l’origine. Mais il semble…
– Nous avons d’autres idées pour les élections, a fait Rooney. C’est strictement
confidentiel, évidemment, mais vous devriez probablement éviter tous éviter
de voyager le mois qui précédera. Lâchez le Xnet dès maintenant, aussitôt que
possible. Tant qu’ils restent modérés, ils nous causent du tort. Forcez-les
à se radicaliser.

La vidéo s’est terminée. Ange et moi nous sommes assis sur le lit, en regardant
l’écran. Ange s’est baissée et a relancé la vidéo. Nous l’avons regardée. C’était
encore pire la seconde fois.
J’ai écarté le clavier et je me suis levé.
– J’en ai assez d’avoir peur. Apportons ça à Barbara et qu’elle publie tout !
Mettons-le sur Internet. Qu’ils me fassent disparaître. Au moins que saurai
ce qui m’arrivera. Au moins j’aurai un minimum de certitude dans ma vie !

Ange m’a agrippé, m’a serré dans ses bras et m’a bercé.
– Je sais, chéri, je sais. C’est terrible. Mais tu te concentres sur ce qui ne
va pas et tu ignores le bon côté des choses. Tu as créé un mouvement. Tu as
dépassé les abrutis de la Maison Blanche, les escrocs en uniforme du DSI. Tu
t’es mis en position de mettre au grand jour toute la corruption du DSI. Bien
sûr qu’ils te pourchassent. Evidemment. Tu es aurais douté une seconde ? J’ai
toujours compté qu’ils le faisaient. Mais Marcus, n’oublie pas qui tu es.
Pense à ça. Tous ces hommes, ce fric, les flingues et les espions, et toi,
un lycéen en dix-sept ans, tu les bas à plate couture. Ils ne savent rien à
propos de Barbara. Ils ne savent rien sur Zeb. Tu leur as brouillé leurs systèmes
dans les rues de San Francisco et tu les as humiliés à la face du monde entier.
Alors cesse de t’appitoyer, d’accord ? Tu tiens la victoire.
– Mais ils sont sur le point de m’avoir. Tu as bien vu. Ils vont le jeter en
prison pour toujours. Même pas en prison. Ils me feront simplement disparaître,
comme Darryl. Peut-être encore pire. Peut-être qu’ils m’enverront en Syrie.
Pourquoi est-ce qu’ils me laisseraient à San Francisco ? Je suis une épine dans
leur pied tant que je suis aux USA.
Elle s’est assise sur le lit à mes côtés.
– Ouais, a-t-elle répondu, il y a ça.
– Il y a ça.
– Bon, tu sais ce qui nous reste à faire, n’est-ce pas ?
– Quoi ?
Elle a désigné le clavier du regard. Je voyais des larmes rouler sur ses joues.
– Non ! Tu es cinglée ! Tu penses que je vais m’enfuir avec je ne sais quelle
folle rencontrée sur Internet ? Une espionne ?
– Tu as mieux à proposer ?
J’ai envoyé une pile de linge en l’air d’un coup de pied.
– Très bien. Tout ce que tu voudras. Je vais lui parler.
– Parle-lui, a dit Ange. Dis-lui que toi et ta copine allez partir.
– Quoi ?
– Ferme-là, Ducon. Tu te crois en danger ? Je suis tout autant en danger,
Marcus. Ca s’appelle complicité. Si tu plonges, je plonge.
Son menton protubérait à un angle menaçant.
– Toi et moi — on est dedans ensemble, maintenant. Tu dois te mettre ça dans le
crâne.
Nous nous sommes assis ensemble sur le lit.
– A moins que tu ne veuilles pas de moi, a-t-elle dit au bout d’un moment,
d’une toute petite voix.
– Tu plaisantes, n’est-ce pas ?
– Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ?
– En aucun pas je ne partirais volontairement sans toi, Ange. Je ne t’aurais
jamais demandé de venir, mais je suis extatique que tu aies proposé.

Elle a souri et m’a lancé mon clavier.
– Envoie un mail à cette créature de Masha. Voyons ce que cette nana peut faire
pour nous.

J’ai rédigé un mail, encrypté le message, et j’ai attendu la réponse. Ange me
carressait avec son nez, m’a embrassé dans le cou, et nous sommes restés l’un
contre l’autre. Quelque chose dans le danger et le pacte de partir ensemble —
ça me faisait oublier l’aspect gênant du sexe, et m’excitait comme un fou.
Nous étions à moitié nus quand le mail de Masha est arrivé:

> Vous êtes deux ? Pour l’amour du Ciel, comme si ça n’était
> pas déjà assez compliqué comme ça ! Je ne suis pas autorisée
> à sortir, sauf pour faire de l’observation de terrain après
> un gros coup du Xnet. Tu me comprends ? Mes officiers
> traitants surveillent chacun de mes mouvements, mais j’ai
> une laisse un peu plus longue si les Xnetters frappent un
> grand coup. Alors seulement, ils m’envoyent sur le terrain.
> Toi, organise quelque chose de spectaculaire. On m’y
> enverra.  Je nous ferai sortir tous les deux. Tous les
> trois, si tu insistes. Mais que ça soit rapide,
> Je ne peux pas t’envoyer des tonnes de mails, compris ?
> Ils me surveillent. Ils se rapprochent de toi. Il ne te
> reste pas beaucoup de temps. Des semaines. Peut-être
> seulement des jours. J’ai besoin de toi pour sortir.
> C’est pour ça que je fais tout ça, au cas où tu te poserais
> la question. Seule, je ne pourrais pas sortir. Il me faut
> une grosse diversion du Xnet. Ca, c’est ton rayon.
> N’échoue pas, M1k3y, ou nous sommes morts tous les deux.
> Et ta nana avec nous.
> Masha.

Mon téléphone a sonné, nous faisant sursauter tous les deux. C’était ma mère,
qui voulait savoir quand je rentrais à la maison. Je lui ai dait que j’étais
en route. Elle n’a pas fait allusion à Barbara. Nous avions convenu de ne pas
aborder le sujet au téléphone. C’était une idée de mon père. Il pouvait devenir
tout aussi paranoïaque que moi.
– Il faut que j’y aille, ai-je dit.
– Nos parents vont…
– Je sais, ai-je répondu. J’ai vu ce que ça a donné quand mes parents m’ont
cru mort. Me savoir en fuite ne va pas leur faire beaucoup mieux. Mais je
préfère être en cavale qu’en prison. C’est ce que je pense. De toute manière,
une fois qu’on aura disparu, Barbara pourra publier sans crainte de nous
attirer des ennuis.

Nous nous sommes embrassés sur seuil de sa chambre. Pas l’un de ces trucs sexy et
mouillés que nous faisions d’habitude quand nous nous séparions. Un baiser doux,
cette fois-ci. Un long baiser. Un baiser pour se dire au revoir.

Les trajets en BART incitent à l’introspection. Quand le train se balance et que
vous essayez d’éviter de regarder les autres passagers dans les yeux, et que vous
ne voulez pas lire des publicités pour la chirurgie esthétique, les micro-crédits
et les tests de SIDA, quand vous essayez d’ignorer les graffitis et de ne pas
regarder de trop près les choses sur la moquette. Alors, votre esprit commence à
mouliner et à ruminer.
On se balance d’avant en arrière et l’esprit repasse sur tout ce qu’il a négligé,
rejoue le film de sa vie où on n’est pas le héros, mais un minable ou un pauvre type.
Le cerveau échaffaude des théories du genre : si le DSI voulait mettre la main au
colet de M1k3y, quelle meilleure manière que de l’attirer à découvert, de le faire
paniquer au point de se lancer dans une espèce de grosse opération publique de Xnet ?
Le cerveau propose ce genre de trucs même si le trajet ne dure que deux ou trois
arrêts. Quand on sort, et qu’on commence à bouger, le sang se met à circuler et
le cerveau se remet à vous aider. Parfois, le cerveau vous donne le problème
avec sa solution.

Chapitre 16

Ce chapitre est dédié à Booksmith à San Francisco, qui niche dans le fameux quartier
de Haight-Ashbury, à quelques pas du Ben and Jerry du croisement de Haight et Ashbury.
Les gens de Booksmith savent vraiment comment on organise une scéance avec un auteur —
quand je vivais à San Francisco, je descendais tout le temps pour écouter les écrivains
incroyables qui y prenaient la parole (William Gibson est inoubliable). Ils produisent
aussi de petites cartes à échanger dans le style des cartes de joueurs de baseball,
avec chaque auteurs  — j’en ai deux de mes propres conférences là-bas.
Booksmith: 1644 Haight St. San Francisco CA 94117 USA +1 415 863 8688At

D’abord, ma mère a eu l’air choquée, puis scandalisée, et à la fin elle a renoncé
complètement et a simplement laissé pendre sa mâchoire pendant que je lui décrivais
les interrogatoires, comment je m’étais pissé dessus, le sac sur ma tête, Darryl.
Je lui ai montré le billet.
– Pourquoi ?
Dans ces deux syllabes, chaque récrimination que je m’étais adressé à moi-même la
nuit, chaque moment où j’avais manqué du courage pour dire au monde quels étaient
les véritables enjeux, la vraie raison pour laquelle je me battais, ce qui avait
réellement inspiré Xnet. J’ai inspiré.
– Ils m’ont dit que j’irais en prison si j’en parlais. Pas seulement pour quelques
jours. Pour toujours. J’étais… j’avais peur.
Ma mère est restée assise avec moi longtemps, sans rien dire. Et alors:
– Et le père de Darryl ?
Elle aurait aussi bien pu m’empaler une aiguille à tricotter dans la poitrine.
Le père de Darryl. Il avait dû penser que Darryl était mort, mort depuis longtemps.
Et en un sens, n’était-ce pas le cas ? Après que le DSI avait détenu quelqu’un
illégalement pendant trois mois, est-ce qu’ils le libéreraient jamais ? Mais
Zeb s’était enfui. Peut-être que Darryl sortirait aussi. Peut-être le Xnet
et moi parviendrions-nous à  à le faire sortir.
– Je ne lui ai rien dit.
Ma mère s’est mise à pleurer. Elle ne pleurait pas facilement. C’est un trait
britannique. Ca rendait ses sanglots et ses hoquets bien pires à entendre.
– Tu vas lui dire, a-t-elle réussi à dire. Tu lui diras.
– Je lui dirai.
– Mais d’abord il faut raconter à ton père.

Mon père n’avait plus d’horaire habituel pour rentrer à la maison. Entre ses
consultations avec ses clients — qui avaient bien du travail maintenant que
le DSI engageait les start-ups de data-mining dans la péninsule — et les
longs trajets pendulaires jusqu’à Berkeley, il pouvait rentrer à n’importe
quel moment entre six heures et minuit. Ce soir-là, ma mère l’a appelé et lui
a dit qu’il rentrait à la maison immédiatement. Il a dit quelque chose et
elle a répété : immédiatement. Quand il est arrivé, nous nous étions
installés dans le salon avec le billet entre nous sur la table basse.
C’était plus facile à raconter la deuxième fois. Le secret s’allégeait. Je
n’ai rien embelli, je n’ai rien caché. J’ai tout avoué. J’avais entendu
parler de confessions mais je n’avais jamais compris avant de le faire
moi-même. Tenir le secret m’avait sali, avait contaminé mon esprit. Ca
m’avait rempli de peur et de honte. Cela m’avait transformé en tout ce
qu’Ange m’accusait d’être. Mon père est resté assis, raide comme un piquet
tout le temps, le visage de marbre. Quand je lui ai passé le billet, il
l’a lu deux fois avant de le reposer soigneusement. Il a secoué la tête,
s’est levé et s’est dirigé vers la porte d’entrée.
– Où est-ce que tu vas ? a demandé ma mère avec inquiétude.
– J’ai besoin de marcher un peu, c’est tout ce qu’il a réussi à coasser
d’une voix brisée.
Nous nous sommes entre-regardés avec gêne, ma mère et moi, et nous avons
attendu son retour. J’ai essayé d’imaginer ce qui devait tourner dans sa
tête. Il avait tant changé depuis les attentats et je savais par ma mère
que ce qui l’avait transformé était l’idée que j’étais mort. Il avait cru
que les terroristes avaient presque tué son fils et cette idée l’avait
affolé. Affolé suffisemment pour faire tout ce que le DSI demandait,
s’aligner comme un gentil petit mouton et les laisser le contrôler, le
diriger. Maintenant il savait que c’était le DSI qui m’avait emprisonné,
le DSI qui avait pris en otage les enfants de San Francisco dans Guantanamo-
sur-la-Baie. Ca semblait logique, maintenant que j’y pensais. Bien entendu
c’était à Treasure Island que j’avais été gardé. Où ailleurs irait-on avec
un trajet de dix minutes en bateau ? Quand mon père est rentré, il avait
l’air plus en colère que je l’avais jamais vu de toute ma vie.
– Tu aurais dû me dire !, a-t-il rugi.
Ma mère s’est interposée entre lui et moi.
– Tu blâmes la mauvaise personne, a-t-elle dit. Ce n’est pas Marcus l’auteur
de ce kidnapping et de cette intimidation.
Il a secoué la tête et tapé du pied.
– Je ne reproche rien à Marcus. Je sais très bien qui est à blâmer. Moi. Moi
et ce DSI à la con. Mettez vos chaussures et prenez vos manteaux.
– Où est-ce qu’on va ?
– Voir le père de Darryl. Ensuite on va chez Barbara Stratford.

Le nom de Barbara Stratford me disait quelque chose, mais je ne mettais pas
le doigt dessus. Je me suis dit qu’elle était peut-être une vieille amie
de mes parents, mais je n’arrivais pas à la situer. Entre-temps, j’étais
en route pour la maison du père de Darryl. Je ne m’étais jamais senti très
à l’aise près de ce vieil homme, qui avait été opérateur radio dans la
Marine et qui dirigeait sa maisonnée comme un navire de guerre. Il avait
appris le code Morse à Darryl quand il était petit, ce que j’avais toujours
trouvé cool. C’était un des détails auxquels j’avais su pouvoir avoir confiance
dans la lettre de Zeb. Mais pour chaque truc cool comme le code Morse, le père
de Darryl avait un règlement de discipline militaire cinglée qui semblait
n’avoir aucun sens, comme faire les lits au carré ou se raser deux fois par jour.
Ca rendait Darryl cinglé. La mère de Darryl n’avais pas non plus apprécié, et
était retournée dans sa famille quand Darryl avait dix ans — Darryl y passait
tous ses étés et ses Noëls. J’étais assis à l’arrière de la voiture, et je
voyais l’arrière de la tête de mon père pendant qu’il conduisait. Les muscles
de son cou étaient rigides et sautaient dans tous les sens alors qu’il serrait
les mâchoires. Ma mère maintenait sa main sur son bras, mais il n’y avait
personne pour me réconforter, moi. Si seulement j’avais pu appeler Ange. Ou
Jolu. Ou Van. Peut-être le ferais-je à la fin de la journée.
– Dans son esprit, il doit avoir enterré son fils, a dit mon père, alors qu’il
négociait les épingles à cheveux qui mènent à Twin Peaks et à la petit villa
que Darryl et son père partageaient.
Twin Peaks était dans la brume, comme c’est souvent le cas la nuit à San Francisco,
ce qui reflettait la lumière des phares. A chaque fois que nous prenions un virage,
je voyais les vallées de la ville en dessous, des bols de lumières scintillantes qui
défilaient dans le brouillard.
– C’est celle-là ?
– Oui, ai-je répondu, c’est ici.
Je n’étais pas retourné chez Darryl depuis des mois, mais j’avais passé assez de
temps ici sur des années pour reconnaître l’endroit insantanément. Tous les trois,
nous sommes restés autour de la voiture un long moment, en attendant de voir qui
irait sonner à la porte. A ma grande surprise, ça a été moi. J’ai sonné et nous
avons tous attendu en retenant à moitié notre souffle pendant une minute. J’ai
sonné de nouveau. La voiture du père de Darryl était dans l’allée, et nous avions
vu une lumière allumée dans le salon. J’étais sur le point de sonner pour la
troisième fois lorsque la porte s’est ouverte.
– Marcus ?
Le père de Darryl ne ressemblait plus du tout à ce dont je me souvenais. Mal rasé,
en peignoir et pieds nus, les ongles longs et les yeux rouges. Il avait pris du
poids, et un double menton flasque pendouillait sous sa mâchoire ferme de militaire.
Ses cheveux clairsemés étaient sales et désordonnés.
– Monsieur Glover, ai-je dit.
Mes parents remplissaient l’encadrement de la porte derrière moi.
– Bonsoir, Ron, a dit ma mère.
– Ron, a fait mon père.
– Vous aussi ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Pourrions-nous entrer ?

Son salon faisait penser à l’un de ces reportages où des enfants abandonnés
se font secourir par les voisins après un mois passé enfermés : boîtes de
plats surgelés, cannettes de bière et de jus de fruits, bols de céréales sales
et piles de journaux. Il y avait une puanteur d’urine de chat, et des
débrits de litière crissaient sous nos pieds. Même en faisait abstraction de
la pisse de chat, l’odeur était incroyable, comme les toilettes d’une gare
routière. Le canapé était recouvert d’un drap taché et d’une paire d’oreillers
graisseux et les coussins avaient l’air affaissés comme si l’on avait beaucoup
dormi dessus. Nous sommes restés là un long moment en silence, l’embarras
dominant toute autre émotion. Le père de Darryl avait l’air de désirer la mort.
Lentement, il a écarté les draps du sofa et a dégagé l’empilement de plateaux
graisseux de quelques chaises, en les emportant dans la cuisine et, d’après
le bruit, en les jetant par terre. Nous nous sommes assis aux endroits qu’il
avait dégagés, et il est revenu s’asseoir avec nous.
– Je suis désolé, a-t-il bredouillé. Je n’ai pas vraiment de café à vous proposer.
Mes courses devraient être livrées demain, alors je n’ai plus grand’chose…
– Ron, a interrompu mon père. Ecoute. Nous avons quelque chose à te dire, et ça
ne va pas être facile à entendre.

Il s’est tenu assis comme une statue pendant que je parlais. Il a regardé le billet,
l’a lu sans avoir l’air de comprendre, puis l’a relu. Il me l’a rendu. Il tremblait.
– Il…
– Darryl vit, ai-je dit. Darryl est vivant, et prisonnier sur Treasure Island.
Il s’est enfoncé le poing dans la bouche et a produit un grognement atroce.
– Nous avons une amie, a dit mon père. Elle écrit au Bay Guardian. Une reporter
d’investigation.
C’est là que je me suis souvenu d’où venait le nom. Le Guardian, hebdomadaire gratuit,
se faisait souvent piquer ses reporters par le grands quotidiens et les magazines
Internet, mais Barbara Stratford était avec eux depuis toujours. Un vague souvenir
d’avoir dîné avec elle, enfant, m’est revenu.
– Nous y allons maintenant, a dit ma mère. Est-ce que tu veux venir, Ron ? Est-ce
que tu veux raconter l’histoire de Darryl ?
Il a enfoncé son visage dans ses mains et a inspiré profondément. Mon père a mis
sa main sur ses épaules, mais Monsieur Glover l’a chassée d’une secousse.
– Il faut que j’aille me laver, a-t-il dit. Donnez-moi une minute.
Monsieur Glover est redescendu transformé. Il s’était rasé et mis du gel dans les
cheveux, et avait revêtu un uniforme militaire immaculé avec une rangée de rubans
de campagne sur la poitrine. Il s’est arrêté au pied des escaliers et a fait un
l’a montré de la main.
– Je n’ai plus grand’chose de propre et présentable en ce moment. Et ceci m’a
paru approprié. Vous savez, au cas où elle voudrait prendre des photos.
Lui et mon père sont montés à l’avant de la voiture et je me suis assis à l’arrière,
derrière lui. De près, il sentait un peu la bière, comme si cela lui sortait par
les pores.

Il était minuit passé quand nous nous sommes engagés dans l’allée de Barbara
Stratford. Elle vivait en dehors de la ville, en bas de Mountain View, et
aucun d’entre nous n’a dit un mot alors que nous roulions sur la 101. Les
bâtiments high-tech le long de l’autoroute filaient derrière nous. C’était
une zone de la Baie différente de celle où je vivais, ressemblant plus à
l’Amérique des suburbs que je voyais parfois à la télévision. De nombreuses
autoroutes et des quartiers de maisons identiques, des villes sans clochards
poussant leurs caddies le long des trottoires — il n’y avait même pas de
trottoires ! Ma mère avait téléphoné à Barbara Stratford pendant que nous
avions attendu que Monsieur Glover redescende. La journaliste était
endormie, mais ma mère était tellement remontée qu’elle en avait oublié
toute l’étiquette britannique et l’embarras de la réveiller. A la place,
elle lui a simplement dit, avec de la tension dans la voix, qu’elle avait
quelque chose à dire et que cela devait se faire en personne. Alors que
nous roulions vers la maison de Barbara Stratford, ma première impression a
été que c’était comme chez Brady Bunch — une villa basse avec un muret de
briques et une pelouse soignée, parfaitement carrée. Il y avait une sorte de
décoration abstraite sur le muret, dont dépassait une vieille antenne de
télévision Ultra-haute fréquence. Nous nous sommes avancés vers l’entrée et
avons vu que la lumière était déjà allumée à l’intérieur. La journaliste a
ouvert la porte avant que nous ne puissions sonner. Elle avait environ l’âge
de mes parents, une grande femme élancée avec un nez aquilin et des yeux
rusés ridés de pattes d’oies. Elle portait une paire de jeans assez à la
mode pour qu’il y en ait dans les boutiques de Valencia Street, et une
blouse indienne ample en coton qui lui tombait sur les cuisses. Elle portait
de petites lunettes rondes qui a jeté des reflets dans la lumière de l’allée.
Elle nous a lancé un petit sourire serré.
– Je vous que vous être venus avec toute la tribu.
Ma mère a acquiescé.
– Vous allez comprendre dans une minute, a-t-elle répondu.
Monsieur Glover a émergé de derrière mon père.
– Et vous avez fait venir la Marine ?
– Toute chose en son temps.
Nous nous sommes présentés l’un après l’autre. Elle avait une poignée de main
ferme et de longs doigts. Sa maison était meublée en style japonais minimaliste,
avec seulement quelques meubles bas et proportionnés avec précision, de grands
pots de fleurs en terre cuite avec des bambous qui brossaient le plafond, et
quelque chose qui ressemblait à une grande pièce de moteur diesel rouillée
montée sur une poutre de marbre poli. J’ai décisé que ça me plaisait. Le sol
était en vieux bois, sablé et verni, mais non homogénéisé, de sorte que l’on
voyait les craquelures et les trous sous le vernis. J’ai beaucoup aimé ça,
particulièrement quand j’ai marché dessus en chaussettes.
– Le café va être prêt, a-t-elle annoncé. Qui en veut ?
Nous avons tous levé la main. J’ai lancé un regard de défi à mes parents.
– Bien, a-t-elle dit.
Elle a disparu dans l’autre pièce et en est revenue un moment après en portant
un plateau de bambou grossier avec une thermore de deux litres et six tasses
d’un design précis mais décorées grossièrement et imparfaitement. J’ai aussi
aimé ça.
– Bien, a-t-elle dit après avoir versé le café et distribué les tasses. Je suis
heureuse de vous revoir tous. Marcus, je pense que la dernière fois que je t’ai
vu, tu devais avoir sept ans. Si ma mémoire est bonne, tu étais très enthousiasmé
par tes nouveaux jeux vidéo, que tu m’avais montrés.
Je n’en n’avais aucun souvenir, mais ça ressemblait effectivement au genre de
choses que je faisait à sept ans. Ce devait être ma Séga Dreamcast. Elle a
sort un enregistreur, un carnet jaune et un crayon, et a taillé le crayon.
– Je suis ici pour écouter tout ce que vous voudrez me dire, et je puis vous
promettre de l’entendre en toute confidentialité. Mais je ne peux pas vous
promettre d’en faire quoi que ce soit, ou de le publier.
Son ton m’a fait comprendre que ma mère avait obtenu une sacré faveur en
sortant cette femme du lit, amie ou pas. Ce doit être le genre d’ennuis que
l’on a à être journaliste d’investigation. Il devait y avoir un million
de gens qui auraient voulu qu’elle embrasse leur cause. Ma mère m’a fait un
geste du menton. Bien que j’aie raconté l’histoire trois fois déjà cette nuit,
je me suis retrouvé muet. C’était différent que de raconter à mes parents.
Différent que de raconter au père de Darryl. Là… là, nous allions jouer
un nouveau coup dans le jeu. J’ai commené lentement, et j’ai regardé Barbara
prendre des notes. J’ai bu une tasse de café rien qu’à expliquer en quoi
consistait l’ARG et comment je faisais le mur pour y jouer. Mes parents et
monsieur Glover ont écouté cette partie avec beaucoup d’attention. Je me suis
reservi du café et l’ai bue en expliquant comment nous avions été capturés.
D’ici à ce que j’aie fini mon histoire, j’avais syphoné toute la thermos et
j’avais besoin d’uriner comme un cheval de course. La salle de bain était
aussi nette que le salon, avec un savon brun et organique qui sentait comme
de la terre propre. Je suis retourné au salon, où j’ai trouvé les adultes qui
me regardaient sans mot dire. Monsieur Glover a ensuite raconté son histoire
à lui. Il ne savait rien de ce qui s’était passé, mais il a expliqué qu’il
était un ancien combattant et que son fils était un bon garçon. Il a raconté
ce que l’on ressent à croire que son fils est mort, comment son ex-femme
avait eu un malaise quand elle l’avait appris et fini à l’hôpital. Il a
pleuré un petit peu, sans honte, les larmes coulant le long de son visage
ridé pour assombrir le col de son uniforme de soirée. Quand tout a été dit,
Barbara est sortie dans une autre chambre et en est revenue avec un bouteille
de whisky irlandais.
– C’est un Bushmills vieilli 15 ans dans un ancien fût de rhum, a-t-elle
annoncé en disposant quatre verres.
Pas de verre pour moi.
– On n’en n’a pas vendu depuis dix ans. Je pense que c’est un bon moment
pour le déboucher.
Elle a versé à chacun un petit verre de la liqueur, a levé le sien et l’a
siroté, vidant d’un coup la moitié du verre. Les autres adultes en ont fait
autant. Ils ont encore bu et fini leurs verres. Elle leur a versé encore du
whisky.
– Bon, a-t-elle repris. Voilà ce que je peux vous dire en l’état des choses.
Je vous crois. Pas seulement parce que je vous connais, Lillian. L’histoire
sonne juste, et elle correspond à des rumeurs que j’ai recueuillies. Mais je
ne vais pas pour autant vous croire sur parole. Je vais enquêter sur chacun
des détails que vous m’avez donnés, chaque élément de vos vies et de vos
histoires. Je dois savoir s’il y a quelque chose que vous ne m’auriez pas dit,
quoi que ce soit qui puisse s’utiliser pour vous discréditer après que cette
affaire se mette en lumière. Il me faut tout. Ca pourrait me prendre des
semaines avant que je sois prête à publier. Tu vas aussi devoir penser à ta
sécurité et à celle de Darryl. S’il est vraiment un prisonnier fantôme,
mettre la pression sur le DSI pourrait les inciter à le tranférer encore plus
loin. Pensez à la Syrie. Ils pourraient même faire encore pire.
Elle a laissé l’idée plâner. Elle voulait dire qu’ils pourraient le tuer.
– Je vais emporter cette lettre et la scanner maintenant. Je veux des
photographies de vous deux, maintenant et plus tard — nous pouvons
envoyer un photographe, mais je veux documenter tout ceci aussi complètement
que possible dès cette nuit.
Je suis allé avec elle dans son bureau pour scanner le document. Je m’attendais
à un ordinateur stylé et peu gourmand, mais en fait, la chambre d’amis/bureau
était remplie de PCs dernier cri, de grands moniteurs à écrans plats, et d’un
scanner assez grand pour y étendre un journal déplié. Et elle était rapide
avec son équipement, aussi. J’ai noté avec approbation qu’elle utilisait
ParanoidLinux. Cette dame prenait son travail au sérieux.
Les ventilateurs de l’ordinateur produisaient un écran de bruit blanc efficace,
mais même alors, j’ai fermé la porte et je me suis rapproché d’elle.
– Hum, Barbara ?
– Oui ?
– Ce que vous disiez à propos de ce qui pourrait me discéditer ?
– Oui ?
– Ce que je vous dirais, on ne pourrait pas vous forcer à le répéter, n’est-ce pas ?
– En théorie. Disons les choses comme ça : je suis allée en prison à deux reprises
plutôt que de dénoncer mes sources.
– OK, OK. Excellent. Ouah. En prison. Ouah. OK.
J’ai inspiré profondément.
– Vous avez entendu parler de Xnet ? De M1k3y ?
– Oui ?
– Je suis M1k3y.
– Oh, a-t-elle fait.
Elle a ouvert le scanner et retourné le billet pour traiter l’autre côté. Elle
scannait à une résolution hallucinante, 10 000 point par pouce ou encore plus,
et la sortie sur l’écran ressemblait à celle d’un microscope à effet tunnel.
– Eh bien, voilà qui donne à cette histoire une autre couleur.
– Ouais, ai-je fait. J’imagine que oui.
– Tes parents n’en savent rien.
– Non. Et je ne suis pas sûr que j’aie envie qu’ils sachent.
– C’est quelque chose que tu vas devoir décider. Il faut que j’y réfléchisse.
Est-ce que tu peux passer à mon bureau ? j’aimerais discuter avec toi de ce
que ça signifie au juste.
– Est-ce que vous avez une Xbox Universal ? Je pourrais apporter un installer.
– Oui, je suis sûre que ça peut s’arranger. Quand tu viens, dis à la réception
que tu es Monsieur Lebrun et que tu as rendez-vous avec moi. Ils comprendront.
On ne notera pas ton arrivée, toutes les bandes des caméras de sécurité seront
effacées, et les caméras seront désactivées jusqu’à ce que tu repartes.
– Ouah, a-je fait. Vous pensez comme moi.
Elle a souri et m’a donné une bourrade.
– Gamin, ça fait un sacré moment que je joue à ça. Pour le moment j’ai réussi
à passer plus de temps en liberté que derrière les barreaux. La paranoïa est
mon alliée.

J’étais comme un zombie le lendemain à l’école. J’avais dormi trois heures au
total, et même avec trois tasses de la boue à la caféine du Turc n’avaient pas
réussi à faire démarer mon cerveau. L’ennui avec la caféine, c’est qu’on s’y
habitue trop facilement, de sorte qu’il faut des doses de plus en plus élevées
pour ne serait-ce que dépasser la norme. J’avais passé la nuit à ruminer sur ce
que j’avais à faire. C’était comme courir à travers un labyrinthe de petits
passages tordus, tous semblables, chacun menant au même cul-de-sac. Quand je
serais allé chez Barbara, ce serait terminé pour moi. C’était le résultat, de
quelque façon que j’y pense. Le temps que la journée d’école soit finie, tout
ce que je voulais était rentrer chez moi et me rouler dans mon lit. Mais j’avais
rendez-vous au Bay Guardian, sur le bord de mer. J’ai gardé les yeux rivés sur
mes pas en passant le portail, mais quand j’ai tourné dans la 24ème rue, une
autre paire de pas s’est mise en rythme avec les miens. J’ai reconnu les
chaussures et je me suis arrêté.
– Ange ?
Elle avait l’air dans le même état que moi. Elle n’avait pas assez dormi,
ses yeux ressemblaient à ceux d’un raton-laveur, et sa bouche avait des rides
tristes aux commissures.
– Salut, toi, a-t-elle fait. Surprise ! J’ai filé à l’anglaise du lycée. Je
n’arrivais pas à me concentrer de toute manière.
– Hum, ai-je fait.
– Boucle-la et prends-moi dans tes bras, crétin.
C’est ce que j’ai fait. C’était bon. Mieux que bon. C’était comme si je m’était
amputé d’une partie de moi et qu’on l’avait rattachée.
– Je t’aime, Marcus Yallow.
– Je t’aime, Angela Carvelli.
– OK, a-t-elle dit en brisant l’étreinte. J’ai bien aimé ton billet sur pourquoi
tu ne brouilles pas. Je peux respecter ça. Maintenant, qu’est-ce que tu as fait
pour trouver une façon de brouiller sans se faire prendre ?
– Je suis en route pour voir une journaliste d’investigation qui va publier une
histoire sur la façon dont on m’a mis en prison, comme j’ai lancé Xnet, comment
Darryl est détenu illégalement par le DSI dans une prison secrète sur Treasure
Island.
– Oh.
Elle a regardé autour d’elle un moment.
– Tu n’as rien pu trouver d’un peu, tu sais, ambitieux ?
– Tu veux venir avec moi ?
– Je viens, oui. Et j’aimerais bien que tu m’expliques tout ça en détail, si
tu veux bien.
Après toutes les répétitions, celles-ci, narrée alors que nous marchions vers
Potrero Avenue en descendant la 15ème rue, a été la plus facile. Elle m’a tenu
la main et l’a serrée souvent. Nous sommes montés quatre à quatre dans les
escaliers des bureaux du Bay Guardian. Mon coeur battait la chamade. Je suis
allé au bureau de la réception et j’ai dit à la fille blasée qui trônait
derrière :
– Je suis venu voir Barbara Stratford. Je m’appelle Levert.
– Vous voulez dire Lebrun ?
– Oui, ai-je fait en rougissant. Lebrun.
Elle a fait quelque chose sur son ordinateur et a dit :
– Prenez un siège. Barbara va être ici dans instant. Puis-je vous offrir
quelque chose à boire ?
– Du café, avons-nous réclamé à l’unission.
Une autre raison d’adorer Ange : nous étions acros à la même drogue.
La réceptionniste — une jolie femme latino qui n’avait que quelques années
de plus que nous, habillée de vêtements tellement vieux qu’ils en avaient l’air
hipster-rétro — a acquiescé et est revenue avec deux tasses frappées du sceau
du journal. Nous avons siroté en silence, en regardant les visiteurs et les
reporters aller et venir. Finalement, Barbara est venue nous recevoir. Elle
portait pratiquement les mêmes vêtements que la nuit de la veille. Ca lui allait
bien. Elle a haussé un sourcil quand elle a vu que j’étais venu accompagné.
– Bonjour, ai-je dit. Voici…
– Madame Lebrun, a dit Ange en tendant la main.
Oh, oui, évidemment, nous identités étaient secrètes.
– Je travaille avec Monsieur Levert.
Elle m’a donné un léger coup de coude.
– Dans ce cas, allons-y, a dit Barbara en nous entraînant dans une salle de
conférence aux long murs de verre dont les rideaux étaient tirés.
Elle a disposé un plateau de clones d’Oréos Whole Foods, un enregistreur
numérique, et un nouveau carnet jaune.
– Voulez enregistrer vous aussi ? a-t-elle demandé.
Je n’avais pas réfléchi jusque-là. Ceci dit, je comprenais en quoi ça
aurait été utile au cas où j’aurais voulu contester ce qu’avait dit Barbara.
Néanmoins, si je ne pouvais pas lui faire confiance à elle pour me faire
justice, tout était fichu de toute manière.
– Non merci, ça ira bien comme ça, ai-je fait.
– Bien, alors allons-y. Jeune fille, je m’appelle Barbara Stratford et je suis
journaliste d’investigation. J’ai cru comprendre que vous savez pourquoi je
suis ici, et je serais curieuse de savoir pourquoi vous êtes ici vous-même.
– Je travaille avec Marcus sur le Xnet, a-t-elle dit. Connaissez-vous mon nom ?
– Non, pas pour le moment, a répondu Barbara. Vous pouvez rester anonyme si vous
le désirez. Marcus, je t’ai demandé de me raconter cette histoire parce que j’ai
besoin de savoir comment elle interfère avec l’histoire que tu m’as racontée
à propos de ton ami Darryl et du billet que tu m’as montré. Je pense que ceci
ferait une bonne adjonction. Je pourrais présenter toute cette histoire comme
l’origine de Xnet. « Ils se sont fait un ennemi qu’ils n’oubliront jamais »,
ce genre de choses.  Mais pour être franche, je préférerais ne pas
raconter cette histoire si ça n’est pas absolument nécessaire. Je préfèrerais
un reportage bien claire sur la prison secrète à côté de chez nous, sans
devoir discuter si les prisonniers qui y sont détenus sont du genre à n’en sortir
que pour établir des mouvements clandestins qui déstabilisent le gouvernement
fédéral. Je suis sûre que vous me comprenez.
Je comprenais. Si Xnet rentrait dans l’histoire, il se trouverait des gens
pour dire, vous voyez, il faut bien embastiller ces gens, sinon ils vont
fomenter des émeutes.
– C’est votre spectacle, ai-je dit. Je pense qu’il faut raconter au monde
l’histoire de Darryl. Quand vous aurez fait ça, ça communiquera au DSI que
j’aurai parlé publiquement, et ils me pourchasseront. Ils trouveront peut-être
que je suis impliqué dans Xnet. Peut-être mêm qu’ils feront le rapport entre
moi et M1K3y. En fait, ce que je veux dire, c’est que quoi qu’il arrive, à
partir du moment où vous publierez quelque chose sur Darryl, tout sera fini
pour moi. Je me suis réconcilié avec cette idée.
– L’agneau de Dieu venu laver les pêchés des hommes, a-t-elle fait. Bien. Dans
ce cas, c’est entendu. Je veux que vous me racontiez tous les deux tout ce que
vous pouvez sur la façon dont Xnet a été fondé et comme ils opère, et ensuite
je voudrai une démonstration. A quoi vous l’utilisez ; qui d’autre l’utilise ;
comment il s’étend ; qui a écrit les logiciels ; tout.
– Ca va prendre un moment, a fait Ange.
– J’ai tout mon temps, a dit Barbara.
Elle a bu un peu de café et mangé une imitation d’Oréo.
– Ce pourrait bien être le reportage le plus important de la Guerre contre
le Terrorisme. Ca pourrait être une histoire à faire tomber le gouvernement.
Quand on tourve une histoire comme ça, on la traite avec beaucoup de soin.

Chapitre 15

Ce chapitre est dcédié à Chapitres/Indigo, la grande chaîne canadienne.
Je travaillais, à Bakka, la librairie de Science-Fiction indépendante, quand Chapitres a ouvert son premier magasin à Toronto et j’ai su tout de suite qu’il se passait quelque chose de significatif, parce que deux de nos clients les plus intelligents et les mieux informés sont passés me raconter qu’ils avaient été engagés pour diriger le rayon Science-Fictions. Dès ses débuts, Chapitres a monté la barre de ce que les grandes librairies pouvaient être, en étendant ses heures d’ouverture, en s’adjoignant un café à l’atmosphère agréable avec de nombreuses places assises, en installant des terminaux de self-service à l’intérieur du magasin et en proposant la plus extraordinaire variété de titres. Chapitres/Indigo

J’ai publié un billet de blog sur la conférence de presse avant même d’envoyer les invitations à la presse. Je voyais bien que tous ces journalistes voulaient voir en moi un chef, ou un général, ou un commandant suprême de la guerrilla, et je me suis dit qu’une bonne façon de régler ce problème serait d’avoir une  bande de Xnetters disponibles pour répondre aux questions aux aussi. Alors, seulement, j’ai envoyé des emails à la presse.

Les réponses sont allées de l’étonnement à l’enthousiasme — il n’y a eu que le reporter de Fox News pour se déclarer “scandalisée” que j’aie le culot de lui demander de jouer à un jeu vidéo pour passer dans son programme télé. Le reste semblaient trouver que ce serait une bonne idée, encore que pas mal d’entre eux voulaient un sérieux support technique pour les aider à se connecter au jeu.
J’ai choisi 20 heures, après le dîner. Ma mère m’avait cassé les pieds à propos de toutes les soirées que je passais en dehors de la maison, jusqu’à ce que je parle d’Ange, après quoi elle est devenue toute mièvre et m’a regardé tout le temps avec dans les yeux l’idée que son petit garçon était devenu un homme. Elle voulait rencontrer Ange, et j’ai utilisé ceci à mon avantage, en lui promettant de l’amener à la maison le lendemain soir à condition de pouvoir aller « au cinéma » avec Ange cette nuit.
La mère et la soeur d’Ange étaient encore sorties — elles n’étaient pas du genre à rester à la maison — ce qui me laissait avec Ange seuls dans sa chambre avec sa Xbox et la mienne. J’ai débranché l’écran d’une des tables de nuit et y ai branché ma Xbox pour que nous puissions ne connecter tous les deux en même temps.
Les deux Xboxes étaient en attente, connectées à Pillage Mécanique. Je tournais en rond.
« Tout va bien se passer », a-t-elle dit.
Elle a jeté un oeil à l’écran.
« Le Marché de Peter-le-Borgne a 600 joueurs présents ! »
Nous avions choisi Peter-Le-Borgne parce que c’était le marché le plus proche du coin de village où apparaissaient les nouveaux joueurs. Si les reporters n’étaient pas déjà des joueurs de Pillage Mécanique (ah ah) c’est là qu’ils se retrouveraient. Dans mon blog, j’avais demandé aux gens de traîner sur la route qui reliait Peter-le-Borgne au point d’entrée et de guider quiconque aurait l’air d’un reporter désorienté jusque chez Peter.
« Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter ? »
« Tu réponds simplement à leurs questoins — et si tu n’aimes pas la question, tu l’ignores. Quelqu’un d’autre y répondra. Ca va aller.  »
« C’est complètement dingue. »
« Mais non, Marcus, c’est le plan parfait. Si tu veux vraiment emmerder le DSI, tu dois lui foutre la honte. Tu n’iras nulle part en essayant d’avoir plus de flingues qu’eux. Ta seule arme, c’est ta capacité à les présenter comme des crétins. »
Je me suis effondré sur le lit, et elle a attiré ma tête sur ses genoux pour me caresser les cheveux. J’avais essayé un certain nombre de coupes de cheveux différentes avant l’attentat, en les teignant de toutes sortes de couleurs bizarres, mais depuis que j’étais sorti de prison, j’avais cessé de m’y intéresser. Ils avaient poussé pour
devenir longs, mal fichus et crades, et j’étais passé dans la salle de bain pour les tondre à un centimètre, ce qui prenait zéro effort à entretenir et m’aidait à passer inapperçu quand je me promenais en clônant des Arphids. J’ai ouvert les yeux et j’ai plongé mon regard dans ses grands yeux marron derrière les lunettes. Ils étaient rouds, liquides et expressifs. Elle pouvait les exorbiter pour me faire rire,
ou les rendre doux et tristes, ou paresseux et ensommeillé d’une façon qui me réduisait à une flaque de pure excitation sexuelle.
C’est ce qu’elle me faisait à ce moment précis.
Je me suis redressé lentement et je l’ai prise dans mes bras. Elle m’a serré. Nous nous sommes embrassés. Elle embrassait étonnamment bien. Je sais bien que je l’ai déjà mentionné, mais ça vaut la peine d’être répété. Nous nous embrassions beaucoup, mais pour une raison ou une autre nous nous arrêtions toujours avant que ça ne devienne trop sérieux.
A ce moment, j’avais envie d’aller plus loin. J’ai trouvé la couture de son t-shirt et j’ai tiré. Elle a levé les mains au-dessus de sa tête et s’est éloignée de quelques centimètres. Je savais qu’elle allait faire ça. Je le savais depuis la nuit dans le parc.
Peut-être que c’était pour ça que nous n’étions pas allés plus loin — je savais que je ne pouvais pas compter sur elle pour reculer, et ça me faisait un peu peur.
Mais je n’avais plus peur. L’imminance de la conférence de presse, les disputes avec
mes parents, l’attention internationale, l’impression qu’il y avait un mouvement qui
remuait dans toute la ville comme une boule de flipper folle — ça me donnait la chair
de poule et faisait chanter mon sang. Et elle était belle, et intelligente, et drôle,
et j’étais en train de tomber amoureux.
Son t-shirt a glissé, elle s’est cambrée pour l’aider à passer par-dessus ses
épaules. Elle a passé ses mais derrière le dos et fait quelque chose, et son
soutien-gorge est tombé. J’ai regardé avec de grands yeux, sans bouger ni respirer,
et alors elle a attrapé mon t-shirt et l’a tiré par-dessus ma tête, m’a pris à
bras-le-corps et a attiré ma poitrine nue contre la sienne.
Nous avec roulé sur le lit en nous touchant et en pressant nous corps l’un contre
l’autre en haletant. Elle m’a embrassé sur toute la poitrine, et j’en ai fait de même
pour elle. Je ne respirais plus, ne pensais plus, je ne pouvais plus que bouger,
embrasser, lécher et caresser.
Nous nous sommes défiés d’aller plus loin. Je lui ai déboutonné ses jeans. Elle a
ouvert les miens. J’ai descendu sa braguette, elle en a fait autant pour moi et a
descendu mes jeans. J’ai tiré sur les siens. Un instant après, nous étions tous les
deux nus, à l’exception de mes chaussettes, que j’ai épluchées avec mes orteils.
C’est alors que nous avons vu le réveil à côté du lit, qui était depuis longtemps
tombé sur le sol et restait là à nous illuminer de son cadran.
« Merde », ai-je glappi, « ça commence dans deux minutes ! »
Je n’arrivais pas à croire que j’allais m’arrêter, à un moment pareil. Je veux dire,
si on m’avait demandé
« Marcus, tu es sur le point de baiser pour la première fois DE TA VIE, est-ce que
tu t’arrêterais si je lançais cette bombe nucléaire dans la même chambre ? », la
réponse aurait été un NON retentissant et sans équivoque.
Et nous avons arrêté pour ça.
Elle m’a attrapé, a attiré mon visage contre le sien et m’a embrassé jusqu’à ce que
je croie m’évanouir, puis nous avons tous les deux attrapé nos habits et nous nous
sommes plus ou moins habillés, nous avons récupéré nos claviers et nos souris, et
nous sommes partis pour le marché de Peter-Le-Borgne.

On voyait très bien qui venait de la presse: c’étaient les bleus dont les automates
avaient l’air ivres, oscillant d’un côté à l’autre, à essayer de se faire aux
contrôles, pressant de temps en temps une mauvaise touche qui leur faisait offrir
tout ou part de leurs inventaire à des étrangers, ou leur donnant involontairement
calins et coups de pieds. Les Xnetters se voyaient très bien, eux aussi : nous
jouions tous à Pillage Mécanique dès que nous avions un peu de temps libre (ou
que nous n’avions pas envie de faire nos devoirs), et nous avions des automates
modifiés, armés jusqu’aux dents et dont les clefs qui dépassaient de nos dos étaient
piégées et auraient explosé quiconque aurait voulu les voler pour nous faire épuiser
l’énergie de nos ressorts.
Quand je suis apparu, un message d’état du système a affiché M1K3Y EST ARRIVÉ CHEZ
PETER-LE-BORGNE — SALUT MOUSSAILLON NOUS OFFRONS DE BONS PRIX POUR DU BUTIN DE QUALITÉ.
Tous les joueurs sur l’écran se sont immobilisés, puis se sont aglutinés autour de moi.
Le chat a exposé. J’ai pensé à activer les messages vocaux et à prendre un casque avec
micro, mais vu le nombre de gens qui essayaient de parler en même temps, j’ai compris
à quel point ce serait le chaos. Le texte était bien plus facile à suivre et ils ne
pourraient pas trafiquer les citation (hé hé).

J’avait déjà exploré l’endroit avec Ange — j’aimais bien faire des raids avec elle,
puisque nous pouvions nous remonter mutuellement nos automates. Il y avait une
éminence sur une pile de boites de rations de sel sur laquelle je pouvais me tenir
pour voir tout le marché.
> Bonsoir et merci à tous d’être venus.
> Je m’apelle M1k3y et je ne suis le chef de rien du tout.
> Autour de vous, vous avez des Xnetters qui ont autant de choses
> à dire que moi sur ce qui nous motive. J’utilise Xnet parce que
> je crois en la liberté et en la Constitution des Etats-Unis
> d’Amérique. J’utilise Xnet parce que le DHS a transformé ma ville
> en un Etat policier où nous sommes tous soupçonnés de terrorisme.
> J’utilise Xnet parce que je pense qu’on ne peut pas défendre la
> liberté en faisant un torchon de la Charte des Droits. J’ai étudié
> la Constitution dans une école de Californie et j’ai été éduqué à
> aimer mon pays pour sa liberté. Si j’ai une philosophie, c’est
> celle-ci:
> « Les gouvernements sont institués par les hommes, tirent leurs justes pouvoirs
du consentement de ceux qu’ils gouvernent, et lorsque toute forme de gouvernement
devient hostile à ces buts, c’est le droit du peuple de le modifier ou de l’abolir,
et d’instituer un nouveau gouvernement, en basant ses fondations sur ces principes,
et en organisant ses pouvoirs de telle façon qu’ils concourent à sa sécurité et à
son bonheur.»
> Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, mais j’y crois. Le DSI ne gouverne pas avec mon
assentiment.
> Merci.

J’avais rédigé ceci la veille, en échangeant des brouillons avec Ange. Le copier-
coller n’a pris qu’un seconde, mais ça a pris un moment pour que tout le monde
le lise dans le jeu. Beaucoup des Xnetters ont clamé leur approbation, poussant
de grands “hourrah” de pirates en brandissant leurs sabres, leurs perroquets
croassant et voletant au-dessus de leur tête. Graduellement, les journalistes
sont arrivés au bout de leur lecture. Le chat défilait à toute vitesse, tellement
vite qu’on pouvait à peine lire, beaucoup des Xnetters émettant des “exactement”,
des “l’Amérique, tu l’aimes ou tu la quittes”, des “Retourne chez toi, DSI” et
“l’Amérique hors de San Francisco”, tous slogans très à la mode dans la blogosphère
du Xnet.

> M1k3y, ici Priya Rajneesh, de la BBC. Vous dites
> que vous n’être le chef d’aucun mouvement, mais
> pensez-vous que le mouvement existe ?

Beaucoup de réponses. Certains pensaient qu’il n’y avait pas de mouvement,
d’autres qu’il y en avait bien un, et beaucoup de gens avaient leur idée
à eux sur le nom qu’il devrait avoir : Le Xnet, les Petits Frères, les
Petites Soeurs, et mon préféré : les Etats-Unis d’Amérique.
L’ambiance était vraiment forte. J’ai laissé faire, en me demandant ce que je
pourrait ajouter. Quand j’ai eu trouvé, j’ai tapé:
> Je pense que ceci répond à votre question, n’est-ce pas ? Il se pourrait
qu’il y ait un mouvement, ou plusieurs, et qu’il s’appelle Xnet ou autre chose.

> M1k3y, je suis Doug Christensen pour le Washington Internet Daily.
> Que pensez-vous que le DSI devrait faire pour prévenir une
> nouvelle attaque à San Francisco, si ce qu’ils font en ce moment
> ne réussit pas ?

Encore du bavardage. Beaucoup de gens disaient que les terroristes et le
gouvernement étaient les mêmes personnes — soit littéralement, soit pour
dire qu’ils étaient aussi nuisibles les uns que les autres. Certains disaient
que le gouvernement saurait comment attraper les terroristes mais préférait n’en
rien faire parce que les “présidents de guerre” étaient faciles à faire ré-élire.

> Je ne sais pas. Je n’en n’ai vraiment aucune idée.
> Je me pose beaucoup cette question parce que je n’ai aucune
> envie qu’on me fasse sauter, ou qu’on fasse sauter ma ville.
> Mais j’ai au moins trouvé ceci : si la tâche du DSI est de nous
> garder en sécurité, ils ont échoué. De toutes les stupidités qu’ils
> ont mises en oeuvre, aucune n’empêcherait de faire sauter un autre
> pont. Nous suivre à la trace à travers la ville ? Nous arracher nos
> libertés ? Traiter les dissidents de traîtres ? Le but du terrorisme,
> c’est de nous terroriser. Moi, c’est le DSI qui me terrifie. Je n’ai
> pas mon mot à dire sur ce que les terroristes pourraient me faire,
> mais si nous sommes dans un pays libre, je devrais au moins pouvoir
> m’exprimer sur ce que mes propres flics me font. Je devrais pouvoir
> les empêcher de me terroriser.
> Je sais que ce n’est pas une très bonne réponse. Veuillez m’en excuser.

> Que voulez-vous dire quand vous dites que le DSI n’arrêterait pas des
> terroristes ? Comment le savez-vous ?

> Qui êtes-vous ?

> Je travaille pour le Sydney Morning Herald.

> J’ai 17 ans. Je ne suis pas un étudiant particulièrement brillant
> ni rien. Mais même ainsi, j’ai trouvé comment mettre sur pied
> un Internet qu’ils ne peuvent pas mettre sur écoute. J’ai compris
> comment brouiller leur technologie de localisation des personnes.
> Je peux transformer des innocents en suspects et des coupables en
> innocents, pour ce qu’ils en savent. Je pourrais passer du métal
> dans un avion ou tromper leur liste des personnes interdites de vol.
> J’ai compris comment faire tout ça en lisant Internet et en y
> réfléchissant. Si je peux le faire, les terroristes aussi. Ils
> prétendent nous avoir retirer la liberté pour nous donner la
> sécurité. Est-ce que vous vous sentez en sécurité ?

> En Australie ? Oh, oui, ça va encore.

Les pirates se sont tous esclaffés.
D’autres journalistes on posé des questions. Certains sympatisaient, d’autres
étaient hostiles. Quand je me suis senti fatigué, j’ai passé mon clavier à Ange
et je l’ai laissée être M1k3y un moment. De toute façon, je n’avais pas
l’impression que M1k3y et moi étions la même personne. M1k3y, c’était le genre
de gamin qui parle à la presse internationale et qui inspire un mouvement. Marcus
se faisait suspendre de son lycée, se disputait avec son père et se demandait s’il
était assez bien pour sa copine qui décoiffait.
A 23 heures, j’en avais eu assez. Et de plus, mes parents m’attendaient à la
maison. Je me suis déconnecté du jeu, Ange en a fait autant, et nous sommes
restés alongés un moment. J’ai pris sa main et je l’ai serrée fort. Nous nous
sommes tenus dans les bras l’un de l’autre. Elle m’a embrassé dans le cou et
a murmuré quelque chose.
– Quoi ?
– J’ai dit « je t’aime », a-t-elle répondu. Quoi, tu veux que je t’envoie un
télégramme ?
– Ouah !
– Ca te surprend à ce point, hein ?
– Non. Hum. C’est juste que… j’étais sur le point de te dire la même chose.
– Bien sûr, oui, a-t-elle dit en me mordant le bout du nez.
– C’est juste que je n’ai jamais dit ça avant, ai-je répondu. Alors il fallait
que je me prépare.
– Tu ne l’as toujours pas dit, tu sais. Ne crois pas que je n’aie pas remarqué.
Nous autre, les filles, on note ce genre de choses.
– Je t’aime, Ange Carvelli. ai-je dit.
– Je t’aime aussi, Marcus Yallow.

Nous nous sommes embrassés, et j’ai commencé à respirer pronfondément, et elle
aussi. C’est alors que sa mère a frappé à la porte.
– Angela, a-t-elle dit, je pense qu’il serait temps pour ton ami de rentrer
chez lui, tu ne penses pas ?
– Oui, Maman, a-t-elle dit, en faisant le geste de donner un coup de hache.
Pendant que je mettais mes chaussures, elle murmurait: « et ils diront, cette
Angella, c’était une jeune fille tellement bien, qui aurait cru une chose pareille,
tout ce temps qu’elle passait dans le jardin, à aider sa mère en aiguisant la hache. »
J’ai ri. « Tu ne sais pas à quel point tu t’en sors à bon compte. Jamais mes parents
ne nous laisseraient seuls dans ma chambre jusqu’é 11 heures du soir. »
– Onze heures trois quart, a-t-elle dit, en regardant son réveil.
– Oh, merde ! ai-je glappi en nouant mes chaussures.
– File ! a-t-elle dit. Cours et sois libre ! Regarde bien des deux côtés en
traversant la route ! Ecris-moi si tu trouves du travail ! Ne t’arrête pas pour
un baiser ! Si tu n’es pas dehors à dix, vous aurez de sérieux ennuis, jeune homme.
Un. Deux. Trois.
Je l’ai fait taire en sautant sur le lit, en atterrissant sur elle et en l’embrassant
jusqu’à ce qu’elle arrête de compte. Satisfait de ma victoire, j’ai dévalé l’escalier,
ma Xbox sous le bras.
Sa mère était juste en bas. Nous nous étions rencontrés une ou deux fois. Elle
avait l’air d’une version plus âgée et plus grande d’Angela — Ange disait que
c’était son père le plus petit — avec des lentilles de contact au lieu des lunettes.
Elle semblait m’avoir classé dans la catégorie des gens bien, dans le doute, et
j’appréciais.
– Bonne nuit, Madame Carvelli, ai-je dit.
– Bonne nuit, Monsieur Yallow, a-t-elle répondu.
C’était l’un de nos petits rituels, depuis que je l’avais appelée Madame Carvelli
quand nous nous étions vus pour la première fois. Je me suis retrouvé debout,
tout gêné devant la porte.
– Oui ? a-t-elle fait.
– Hum, ai-je répondu, merci pour votre hospitalité.
– Vous êtes toujours le bienvenu dans cette maison, jeune homme.
– Et merci pour Ange, ai-je dit finalement, et me détestant de dire quelque chose
d’aussi bête.
Mais elle a fait un grand sourire et m’a pris dans ses bras.
– Je t’en prie, c’était un plaisir, a-t-elle répondu.

Pendant tout le trajet en bus, j’ai repensé à la conférence de presse, repensé à
Ange nue se débattant avec moi sur le lit, repensé à sa mère qui me souriait en
me reconduisant. Ma mère m’attendait. Elle m’a demandé comment avait été le film
et je lui ai donné la réponse préparée à l’avance d’après les critiques lues dans
le Bay Guardian. En m’endormant, la conférence de presse m’est revenue. J’en
étais vraiment fier. Ca avait été tellement bien que tous ces journalistes
prestigieux apparaissent dans le jeu, nous écoutent, moi et tous les autres
qui partagions les mêmes valeurs. Je me suis endormi le sourire aux lèvres.

J’aurais dû être moins stupide.
CHEF DE XNET : JE PEUX PASSER DU MÉTAL DANS UN AVION
LE DSI N’A PAS MON AUTORISATION POUR GOUVERNER
LES GOSSES DU XNET: LES USA HORS DE SAN FRANCISCO
En encore, ça, c’était les meilleurs titres. Tout le monde m’a envoyé les articles
pour que je blog dessus, mais c’était la dernière chose dont j’avais envie.
Je ne sais comment, j’avais tout fait rater. Les médias étaient venus à ma conférence
de presse et en avaient conclu que nous étions soit des terroristes, soit manipulés
par des terroristes. Le pire était la reporter de Fox News, qui avait apparemment
fini par venir quand même, et qui nous avait consacré un commentaire de dix minutes
où il discourait sur notre « trahison criminelle ». Son slogan, répété par toutes
les agences de presse que j’ai pu trouver, était : « ils prétendent ne pas avoir
de nom. Je vais leur en trouver un. Ces enfants gâtés, nous allons les appeler
Cal-Quaida. Ils font le travail des terroristes sur le front de l’intérieur.
Lorsque — pas si, mais lorsque — la Californie subira de nouveaux attentats, ces
sales mouflets auront autant de comptes à rendre que la maison des Saud. »
Les chefs du mouvement pacifiste nous ont dénoncés comme éléments extrémistes. Un
type est venu à la télé pour nous accuser d’être une fabrication du DSI, inventée
pour les discréditer.
Le DSI a tenu sa propre conférence de presse pour annoncer un doublement des mesures
de sécurité dans San Francisco. Ils ont présenté un cloneur d’Arphid trouvé quelque
part et en ont fait la démonstration, en l’utilisant pour simuler un vol de voiture,
et ont conseillé la vigilance à l’égard de jeunes aux comportement suspect,
particulièrement dont les mains ne seraient pas bien en vue.
Ils ne plaisantaient pas.
J’ai fini mon article sur Kerouac et j’ai commencé celui sur le Summer of Love, l’été
de 1967 où les pacifistes et les hippies avaient convergé sur San Francisco. Les gens
qui avaient fondé Ben et Jerry — eux-mêmes de vieux hippies — avaient fondé un musée
des hippies dans Haight, et il y avait d’autres archives et expositions un peu partout
dans la ville. Mais il n’était pas facile de circuler. A la fin de la semaine, je me
subissais en moyenne quatre fouilles au corps par jour. Les flics contrôlaient mon
identité et me demandaient pourquoi j’étais dans la rue, et scrutaient méticuleusement
la lettre de Chavez qui annonçait ma suspension. Je m’en suis tiré à bon compte: personne
ne m’a fait arrêter. Mais tout le monde dans Xnet n’a pas eu autant de chance.
Chaque soir, le DSI annonçait de nouvelles arrestations, des “meneurs” et des “agents”
du Xnet, toutes personnes dont jamais je n’avais entendu parler, paradées à la télévision
avec leurs lecteurs d’Arphid et les autres appareils qu’ils avaient transporté dans
leurs poches. Ils annonçaient que les gens « donnaient des noms », compromettaient le
« réseau Xnet » et que d’autres arrestations suivraient prochainement. Le nom de « M1k3y »
s’entendait souvent.
Mon père adorait ça. Lui et moi regardions les nouvelles ensemble, lui, ravi, et
moi, recroquevillé dans mon fauteuil en paniquant silencieusement.
« Tu devrais voir les trucs qu’on va utiliser sur ces mômes, a dit mon père. Je les
ai vus en action. Ils vont attraper quelques-uns de ces gosses, vérifier leurs listes
d’amis dans leurs chats et les carnets d’adresse de leurs téléphones, chercher les noms
qui se recoupent, reconnaître des schémas, arrêter d’autres gosses. Ils vont se
détricotter comme un vieux pull-over. »
J’ai annulé le dîner chez nous avec Ange, et j’ai commencé à passer de plus en plus de
temps chez elle. Tina, la petite soeur d’Ange, a commencé à m’appeler « l’Invité »,
comme dans « est-ce que l’Invité dînera avec moi ce soir ? »
J’aimais bien Tina. La seule chose qui l’intéressait était de sortir faire la fête et
rencontrer des garçons, mais elle était marrante et entièrement loyale à Ange. Une nuit
où nous faisions la vaisselle, elle s’est essuyé les mains et m’a dit, sur le ton de la
conversation, « tu sais, tu m’as l’air d’un bon gars, Marcus. Ma soeur est dingue de toi
et je t’aime bien moi aussi. Mais je dois te dire une chose : si tu lui brises le coeur,
je te retrouverai et je te ferai passer ton scrotum par-dessus la tête. Ca n’est pas joli
à voir. »
Je lui ai assuré que je préfèrerais me tirer moi-même le scrotum par-dessus la tête que
de faire du mal à Ange, et elle a acquiescé. « Du moment que nous sommes au clair sur
ce point ».
– Ta soeur est cinglée, ai-je dit à Ange comme nous étions couchés sur son lit en lisant
les blogs de Xnet. C’est l’essentiel de ce que nous faisions : nous amuser et lire Xnet.
– Est-ce qu’elle t’a fait sa sortie sur les scrotums ? Je déteste quand elle fait ça. Tu
sais, c’est juste qu’elle aime le mot « scrotum », il n’y a rien de personnel là-dedans.
Je l’ai embrassée. Nous avons lu encore un moment.
– Écoute ça, s’est-elle exclamée. La police prévoit quatre à six cent arrestations ce
week-end dans ce qu’ils qualifient de coup de filet le plus ambitieux jusqu’à aujourd’hui
dans les milieux des dissidents Xnet.
J’ai eu envie de vomir.
– Il faut que nous fassions cesser ça, ai-je répondu. Tu sais qu’il y a des gens qui
font encore plus de brouillage pour montrer qu’on ne les intimide pas ? Ce n’est pas de
la folie furieuse ?
– Je pense que c’est courageux, a-t-elle fait. Nous ne pouvons pas nous laisser
terroriser jusqu’à en devenir dociles.
– Quoi ? Non, Ange, Non. Nous ne pouvons pas laisser des centaines de gens aller en
prison. Tu n’as pas vu ça. Moi, oui. C’est pire que ce que tu peux imaginer.
– J’ai une imagination assez fertile.
– Non, arrête. Sois sérieuse trois secondes. Je refuse de faire ça. Je n’enverrai pas
des gens en prison. Si je le faisais, c’est que je serais le type que Van croit que
je suis.
– Marcus, je suis sérieuse. Tu crois que ces gens ignorent qu’ils risquent la prison ?
Ils croient en la cause. Toi aussi. Reconnais-leur le mérite de savoir dans quoi ils
se lancent. Ca n’est pas à toi de décider les risques qu’ils peuvent prendre ou non.
– C’est ma responsabilité parce que si je leur dis d’arrêter, ils arrêteront.
– Je croyais que tu n’étais pas leur chef ?
– Je ne le suis pas, évidemment que non. Mais je n’y peux rien s’ils voient en moi
leur source d’inspiration. Et tant qu’ils le feront, j’aurai la responsabilité de
leur sécurité. Tu comprends, n’est-ce pas ?
– Tout ce que je comprends, c’est que tu te prépares à tout laisser tomber au
premier signe de problème. Je me dis que tu as peur qu’ils t’identifient.
– Tu es injuste, ai-je répondu en me redressant et en m’éloignant d’elle.
– Vraiment ? Rappelle-moi qui a failli avoir un arrêt cardiaque quand il a cru que
son identité secrète était découverte ?
– Ca n’avait rien à voir, ai-je répondu. Ca n’est pas moi la question. Tu sais bien
que ça n’est pas le cas. Pourquoi est-ce que tu te mets dans cet état ?
– Mais pourquoi est-ce que toi tu te mets dans cet état ? Pourquoi est-ce que tu
n’assumes pas d’être le type assez brave pour avoir démaré tout ceci ?
– Ca, ça n’est pas de la bravoure, c’est du suicide !
– Mélodrame adolescent à deux balles, M1k3y
– Ne m’appelle pas comme ça !
– Quoi , « M1k3y » ? Pourquoi pas, M1k3y ?
J’ai mis mes chausures. J’ai ramassé mon sac. Je suis rentré à la maison.

> Pourquoi je ne brouille pas.
> Je ne vais dire à personne ce qu’il doit faire, parce que
> je ne suis le chef de personne, quoi qu’en pense Fox News.
> Mais je vais vous dire ce que je prévois de faire. Si vous
> pensez que c’est la chose à faire, peut-être en ferez-vous
> autant.
> Je ne vais pas brouiller. Pas cette semaine. Peut-être pas
> non plus la suivante. Ce n’est pas parce que j’ai peur. C’est
> parce que je suis assez malin pour savoir que je suis mieux
> en liberté qu’en prison.
> Ils ont trouvé comment contrer notre tactique, alors nous
> allons trouver une nouvelle tactique. Peu m’importe ce que
> sera cette nouvelle tactique, je veux juste qu’elle fonctionne.
> Il est stupide de se laisser arrêter. Ca n’est du brouillage
> que si vous ne vous faites pas prendre.
> Il y a une autre raison de ne pas brouiller. Si vous vous faites
> prendre, ils peuvent se servir de vous pour attraper vos amis,
> et leurs amis, et leurs amis à eux. Ils peuvent arrêter vos
> amis même s’ils ne vont pas sur Xnet, parce que le DHS est comme
> un taureau furieux et ils ne vont pas exactement se torturer à
> l’idée d’arrêter des innocents.
> Je ne vous dis pas quoi faire. Mais le DSI est bête, et nous sommes
> malins. Le brouillage prouve qu’ils ne peuvent pas combattre le
> terrorisme, parce qu’ils ne sont même pas capables d’arrêter une
> bande de gamins. Si vous vous faire prendre, ça leur donnera l’air
> d’être plus malins que nous.
> ILS NE SONT PAS PLUS MALINS QUE NOUS ! Nous sommes plus malins qu’eux.
> Trouvons une façon de les brouiller, quel que soit le nombre de flics
> qu’ils mettent dans les rues de notre ville.

J’ai publié. Je suis allé au lit.
Ange m’a manqué.

Ange et moi n’avons pas parlé pendant les quatre jours suivants, puis il a
été temps de retourner au lycée. Je l’aurais presque appelée un million de
fois, je lui avais écrit des milliers de mails et de SMS que je n’ai jamais
envoyés. Et je me retrouvais en cours de Sciences Sociales, où Madame Andersen
m’accueillait avec une courtoisie sarcastiquement volubile, me demandant
comment s’étaient passées mes « vacances ». Je me suis assis sans répondre.
J’ai entendu Charles ricaner.
Elle nous a donné un cours sur la Destinée Manifeste, l’idée que les Américains
sont destinés à être les maîtres du monde entier (ou du moins c’est ce dont ça
avait l’air dans sa bouche), et a essayé de me provoquer à dire quelque chose
qui lui donnerait un prétexte pour m’expulser. J’ai senti les yeux de la classe
entière posés sur moi, ce qui m’a rappelé M1k3y et ceux qui le considéraient
comme un modèle. J’avais la nausée à force que des gens me voient ainsi. Ange
me manquait.
J’ai traversé le reste de la journée sans jamais laisser de prise à quoi que ce
soit. Je ne pense pas avoir dit plus de huit mots. Finalement ça a été fini et
j’ai pu sortir, cap sur le portail et la stupide Mission et ma maison absurde.
J’étais à peine sorti de l’enceinte quand quelqu’un m’est rentré dedans. C’était
un jeune sans-abri, peut-être mon âge, peut-être plus jeune. Il portait un long
manteau graisseux, une paire de jeans trop grands, et des baskets moisies qui
avaient l’air d’être passées dans un broyeur. Ses longs cheveux pendaient sur son
visage, et il portait une barbe qui lui dégoulinait de la gorge jusqu’au col de
son pull de tricot à la couleur indéfinie. J’ai remarqué tout ça alors que nous
étions tous les deux étalés sur le trottoir, pendant que les gens marchaient
autour de nous en nous lançant des regards curieux. Il semble qu’il me soit
rentré dedans en se pressant pour rejoindre Valencia, courbé en deux par le
poids d’un sac à dos qui traînait à côté de lui sur le trottoir, couvert de
petits dessins géométriques au marqueur.
Il s’est redressé sur ses genoux et s’est balancé d’avant en arrière, comme
s’il était ivre ou s’était frappé la tête.
– Désolé, mon pote. A-t-il dit. Je ne t’avais pas vu. Tu t’es fait mal ?
Je me suis assis moi aussi. Je n’avais mal nulle part.
– Hum, non, ça va.
Il s’est levé et m’a souri. Ses dents étaient étonnamment blanches et droites,
comme une publicité pour une clinique orthodontique. Il m’a tendu la main, et sa
poigné était puissante et ferme.
– Je suis vraiment désolé.
Sa voix était aussi claire et intelligente. Je m’attendais à ce qu’il parle comme
l’un de ces ivrognes qui parlent tous seuls en écumant la Mission tard le soir,
mais il s’exprimait comme un libraire cultivé.
– Aucun problème, ai-je dit.
Il m’a tendu la main a nouveau.
– Zeb, s’est-il présenté
– Marcus.
– Enchanté, Marcus, a-t-il fait. J’espère te retomber dessus à l’occasion !
En riant, il a récupéré son sac, a tourné les talons et est parti à toute vitesse.

J’ai marché le reste du trajet vers la maison dans un état de confusion mentale
stupéfait. Ma mère était à la table de la cuisine et nous avons bavardé un peu
de tout et de rien, comme nous faisions avant avant que tout ne devienne différent.

J’ai emprunté les escaliers vers ma chambre et me suis écroulé sur une chaise.
Pour une fois, je n’avais aucune envie de me connecter à Xnet. J’y avais jeté un
coup d’oeil le matin même avant d’aller au lycée, pour me rendre compte que mon
billet avait suscité une monstrueuse controverse entre ceux qui partageaient mon
avis et ceux qui prenaient souverainement mal que je leur conseille d’abandonner
leur sport préféré.
J’avais trois mille projets en cours quand tout ça avait commencé. Je construisais
un sténopé en légos, j’avais expérimenté avec la photographie par cerf-volant en
utilisant un vieil appareil photo muni d’un déclancheur en pâte à modeler, que
j’étirais au lancement et qui reprenait lentement sa forme, déclanchant des prises
de vue à intervalle régulier. J’avais un amplificateur à lampes que j’avais monté
dans une boite de conserve d’huile d’olive antique, rouillée et bosselée qui avait
l’air d’une découverte archéologique — quand j’aurais fini, j’avais prévu de
construire une station pour mon smartphone, et un set de haut-parleurs en surround
5.1 en boîtes de thon. J’ai jeté un oeil sur mon atelier et fini par ramasser le
sténopé. Assembler des légos avec méthodes, voilà exactement ce qu’il
me fallait. J’ai enlevé ma montre et la grosse bague à deux doigts qui figurait un
singe et un ninja prenant du champs avant de se combattre, et les ai déposées dans
une petite boîte que j’utilisais comme vide-poches pour tout le bric-à-brac que
je mettais dans mes poches et autour de mon cou avant de mettre les pieds dehors
pour commencer la journée : téléphone, porte-monnaie, clefs, détecteur de Wifi,
monnaie, batteries, cables… J’ai tout déversé dans la boîte, et je me suis
retrouvé à tenir quelque chose que je ne me souvenais pas avoir jamais mis là.
C’était un bout de papier, gris et doux comme de la flanelle, effiloché sur les
bords où on l’avait arraché à une plus grande feuille de papier. Il était couvert
de l’écriture la plus fine et soigneuse que j’aie jamais vue. Je l’ai déplié et
l’ai examiné. L’écriture recouvrait les deux côtés, partant du coin en haut à
gauche d’un des côtés et courant jusqu’à une signature griphonée sur le coin
en bas à droite de l’autre face. La signature disait simplement: ZEB.
Je l’ai ramassé et j’ai commencé à lire.

> Cher Marcus,
> tu ne me connais pas mais moi, je te connais. Depuis
> les trois mois derniers, depuis que le pont de Bay Bridge
> a sauté, j’ai été détenu sur Treasure Island. J’étais dans
> la cour le jour où tu as parlé à cette fille asiatique et
> qu’on t’a plaqué au sol. Tu as été courageux. Je te félicite.
> J’ai eu une appendicite le lendemain et je me suis retrouvé à
> l’infirmerie. Dans le lit voisin, il y avait un type du nom de
> Darryl. Nous sommes restés en convalescence tous les deux pendant
> longtemps, et d’ici à ce que nous allions mieux, nous étions
> devenus trop embarassants pour qu’ils nous libèrent. Alors ils
> ont decidé que nous devions vraiment être coupables. Ils nous
> ont interrogés chaque jour. Tu as subi leurs interrogatoires, je
> sais. Imagine ça pendant des mois. Darryl et moi avons fini par
> partager une cellule. Nous savions qu’elle était sous écoute,
> alors nous ne parlions que de sujets sans intérêt. Mais la nuit,
> quand nous étions dans nos lits, nous nous tapotions des messages
> en code Morse (j’ai toujours su que ma passion pour la radio
> amateur finirait par servir un jour). D’abord, leurs questions
> étaient le même genre d’idiotie que toujours, qui avait fait le
> coup, comment ils l’avaient fait. Mais après un moment, ils sont
> passés à des questions sur Xnet. Bien sûr, je n’en n’avais jamais
> entendu parler. Mais ça ne les empêchait pas de continuer à
> demander. Darryl m’a dit qu’ils lui avaient apporté des clôneurs
> d’Arphid, des Xboxes, toute sorte de technologie, et ont exigé
> qu’il leur dise qui utilisait ça, où ils avaient appris à les
> bricoler. Darryl m’a raconté vos jeux et les trucs que vous
> avez appris. En particulier : le DSI nous a posé des questions
> sur nos amis. Qui connait qui ? Quel est leur signalement ?
> S’ils avaient des opinions politiques ? S’ils avaient des
> ennuis avec leur école ? Avec la police ? Nous appelons la
> prison “Guantanamo-sur-la-Baie”. Ca va faire une semaine que
> je suis sorti et je ne pense pas que qui que ce soit sache que
> leurs fils et leurs filles sont détenus en plein milieu de la
> Baie. La nuit, nous entendions des rires et le bruit des fêtes
> sur la côte. Je suis sorti la semaine dernière. Je ne vais pas
> te dire comment, au cas où ce billet tomberait dans de mauvaises
> mains. Peut-être que d’autres pourraient suivre la même route.
> Darryl m’a expliqué comment te retrouver et m’a fait promettre
> de te dire ce que je savais quand je reviendrais. Maintenant que
> c’est fait, je file d’ici. D’une manière ou d’une autre, je
> quitte ce pays. Que l’Amérique aille se faire mettre. Garde
> courage. Ils sont peur de toi. Botte-leur le cul de ma part.
> Ne te fais pas prendre.
> Zeb.

J’avais les yeux humides en finissant le billet. J’avais un briquet jetable
quelque part sur mon bureau, que j’utilisais de temps en temps pour brûler
l’isolation de fils électriques ; je l’ai pêché et l’ai rapproché du billet.
Je savais que je devais à Zeb de le détruire et de m’assurer que personne
d’autre ne le verrait jamais, au cas où il pourrait mener à lui, là où il
allait. J’ai rapproché la flamme et le billet, mais je n’y suis pas arrivé.
Darryl. Avec toutes âneries sur Xnet, Ange et le DSI, j’avais presque oublié
son existence. Il était devenu un fantôme, comme un vieil ami qui aurait
déménagé ou qui serait parti en échange à l’étranger. Tout ce temps, ils
l’avaient interrogé, avaient exigé qu’il me dénonce, qu’il explique Xnet,
les brouilleurs. Il était resté sur Treasure Island, la base militaire
abandonnée à mi-chemin le long du tablier détruit du Bay Bridge. Il était
tellement près que j’aurais pu nager jusqu’à lui. J’ai reposé le briquet
et j’ai relu le billet. D’ici à ce que je finisse, j’étais en larmes, en
sanglots. Tout m’était revenu, Coupe-à-la-Serpe et ses question, la puanteur
de la pisse et la raideur de mes pantalons comme l’urine séchait dans le
tissu.

– Marcus ?
Ma porte était entrebaillée et ma mère s’inscrivait dans l’ouverture, me
regardant d’un air inquiet. Combien de temps était-elle restée là ? J’ai
essuyé mes larmes d’un revers de bras et reniflé.
– Maman, ai-je répondu. Salut.
Elle est entrée dans la pièce et m’a pris dans ses bras.
– Qu’est-ce qui se passe ? Tu veux en parler ?
Le billet traînait sur la table.
– C’est ta copine qui t’a écrit ? Tout va bien ?
Elle m’avait tendu une perche. Je pouvais tout attribuer à mes problèmes avec
Ange, elle quitterait la pièce et me laisserait seul. J’ai ouvert la bouche
pour faire exactement ça, et voici ce qui est sorti :
– J’étais en prison. Après l’explosion du pont. J’étais en prison tout le temps.
Les sanglots qui sont sortis ensuite ne ressemblaient pas à ma voix. C’étaient
des sons animaux, peut-être comme un âne ou un grand félin nocturne. J’ai hoqueté
et ma gorge m’a brûlé et m’a fait mal, et ma poitrine est devenue lourde. Ma mère
m’a pris dans ses bras, comme elle faisait quand j’étais petit garçon, et m’a
caressé les cheveux, a murmuré dans mon oreille, et m’a bercé, et graduellement,
lentement, les sanglots se sont dissipés.
J’ai inspiré un grand coup et ma mère m’a tendu un verre d’eau. Je me suis
assis sur le bord du lit, elle s’est assise sur ma chaise de bureau, et je
lui ai tout raconté.
Tout.
Bon, disons, l’essentiel.