Chapitre 19

Ce chapitre est dédié à la librairie des presses du MIT, un magasin auquel j’ai
rendu visite à chaque voyage à Boston depuis les dix dernières années. Le MIT est,
évidemment, l’un des point d’origine de légende de la culture nerd, et la
librairie du campus tient son rang face aux attente que j’avais quand j’y ai mis
le pied pour la première fois. Outre les titres merveilleux que publient les
presses du MIT, la librairie offre une revue de toutes les publications high-tech
du monde, des zines de hackers comme “2600” aux grosses anthologies académiques sur
la conception de jeux vidéo. C’est l’une de ces boutiques où je dois leur demander
de me faire livrer mes achats chez moi parce qu’ils ne tiennent pas dans ma valise.
MIT Press Bookstore: Building E38, 77 Massachusetts
Ave., Cambridge, MA USA 02139-4307 +1 617 253 5249

Voici le mail qui est parti à sept heures le lendemain matin, pendant qu’Ange et
moi écrivions “VAMP-MOB CENTRE CIVIQUE –>” au spray de peinture à des emplacements
stratégiques de la ville.

> RÈGLES DE LA VAMPMOB
> Vous faites partie d’un clan de vampires diurnes.
> Vous avez découvert le secret pour survivre à la
> terrible lumière du jour. Le secret est le
> cannibalisme : le sang d’un autre vampire vous
> donne la force d’aller parmi les vivants.
> Vous devez mordre autant de vampires que vous
> pouvez pour rester en jeu. Si pendant une minute
> vous ne mordez personne, vous êtes éliminé.
> Si vous êtes éliminé, vous retournez votre chemise
> et vous devenez arbitre — suivez deux ou trois
> vampires et assurez-vous qu’ils marquent leurs
> morsures chaque minute.
> Pour mordre un autre vampire, vous devez dire
> “Mors !” cinq fois avant eux. Donc vous courez
> sus à un vampire, vous le regardez dans les yeux
> et vous criez “Mors mors mors mors mors”, et si
> vous y arrivez avant lui, vous vivez et il se
> transforme en poussière.
> Vous et les autres vampires que vous rencontrerez
> à votre rendez-vous formez une équipe. Ils sont
> votre clan. Leur sang ne vous nourrit pas.
> Vous pouvez devenir “invisible” si vous restez
> immobile avec les bras croisés sur la poitrine.
> On ne peut pas mordre les vampires invisibles,
> et eux ne peuvent pas mordre non plus.
> Ce jeu se base sur la confiance. Le but est de
> s’amuser et de se sentir vampire, pas de gagner.
> La fin du jeu sera annoncée par bouche à oreille
> quand les vainqueurs commenceront à sortir du lot.
> Les organisateurs vont lancer une campagne de rumeur
> parmi les joueurs quand le moment sera venu. Diffusez
> la rumeur aussi vite que vous pourrez et attendez le
> signal.
> M1k3y.
> Mors mors mors mors mors !

Nous espérions que des centaines de personnes viendraient jouer à la Vampmob.
Nous avions envoyé environ deux cents invitations chacun. Mais quand je me
suis redressé d’un coup à quatre heures du matin et que j’ai attrapé ma
Xbox, il y avait 400 réponses. Quatre cents. J’ai donné les adresses à mon
script et je me suis glissé dehors. J’ai descendu les escaliers, en écoutant
mon père ronfler et ma mère se retourner dans leur lit. J’ai verrouillé la
porte derrière moi. A 4:15, la colline de Potrero était aussi tranquille que
la campagne. Il y avait des rumeurs de traffic au loin, et une fois, une
voiture m’a dépassé.
Je me suis arrêté à un distributeur de billets et j’ai retiré 320 dollars en
billets de 20, les ai roulés et mis un elastique autour, puis j’ai enfoncé le
rouleau dans une poche à fermeture éclair en bas de la cuisse de mes
pantalons de vampire. Je portais de nouveau ma cape, une chemise à jabot, et
des pantalons de smoking que j’avais bricolés pour qu’ils aient assez de poches
pour toutes mes affaires. J’avais des bottes pointues avec des bouches à crânes
d’argent, et j’avais caché mes cheveux sous une perruque noire. Ange apportait
le fond de teint blanc et avait promis de me maquiller les yeux et de me faire
les ongles en noir.
Pourquoi pas ? Quand est-ce qu’on aurait de nouveau l’occasion de se déguiser
comme ça ?
Ange m’a rencontré devant chez elle. Elle portait aussi son sac à dos, avec
des bas résille, une robe de goth lolita chiffonée, du fond de teint blanc,
un maquillage de kabuki sophistiqué sur les yeux, et ses doigts et sa gorge
débordaient de bijoux argentés.
– Tu es magnifiques !, nous sommes-nous exclamés à l’unisson, et nous avons
ri en filant dans les rues, les sprays de peinture dans nos poches.

En surveillant le Centre Civique, je me suis demandé ce que ça
donnerait quand 400 participants de la VampMod convergeraient dessus. Je les
attendais dans les dix minutes, devant la Mairie. La grande place se remplissait
déjà de pendulaires qui évitaient soigneusement les sans-abris qui y mendiaient.
J’ai toujours détesté le Centre Civique. C’est une collection d’énormes bâtiments
en forme de gâteaux de mariage : tribunaux, musées, et des bâtiments administratifs
comme la Mairie. Les trottoires y sont larges et les bâtiments, blancs. Dans les
guides de tourisme de San Francisco, ils arrivent à le photographier pour que ça
ait l’air de l’Epcot Center, futuriste et austère. Mais de près, c’est sinistre
et sordide. Les sans-abris dorment sur les bancs. Le district est vide dès six
heures du soir, à l’exception des ivrognes et des drogués, parce qu’avec une unique
sorte de bâtiments là, il n’y a aucune raison valable pour que quiconque s’y attarde
le soir tombé. Ca ressemble plus à un hyper-marché qu’à un quartier de ville, et les
seuls commerces qu’il y ait sont les crédits pour les libérations sous caution et
les magasins d’alcools, boutiques qui se servent les familles des escrocs qui passe
en jugement et les pauvres gens qui en font leur foyer pour la nuit.
J’ai commencé à vraiment comprendre tout ceci en lisant l’interview d’une vieille
planificatrice urbaine fantastique, une femme nommée Jane Jacobs, qui était la
première personne à vraiment mettre le doigt sur le problème de découper les
villes avec des autoroutes, entasser les pauvres dans des blocs d’habitation,
et utiliser les lois d’urbanistique pour contrôler étroitement qui fait quoi
et où.
Jacobs expliquait que les vraies villes sont organiques et qu’elles sont très
diverses — riches et pauvres, blancs ou bruns, Anglo-saxons ou Mexicains,
commerces et résidences, et même industries. Un quartier de ce genre a toutes
sortes de gens qui le traversent à toutes heures du jour et de la nuit, de sorte
que les commerces répondent à tous les besoins, qu’il y a des gens tout le temps,
qui sont comme les yeux de la rue. C’est un sentiment connu. Si l’on se promène dans
les vieux quartiers, on les trouve plein des boutiques les plus jolies, de gens
en complets ou en haillons à la mode, de restaurants huppés et de cafés branchés,
peut-être un petit cinéma, de maisons avec des décorations peintes élaborées.
Bien sûr, il pourrait y avoir aussi un Starbucks, mais il y aura aussi un marché
aux fruits impeccable et une fleuriste qui aurait l’air d’avoir trois cents ans
et élaguerait soigneusement les fleurs à ses fenêtres. C’est tout le contraire d’un
espace planifié comme un hyper-marché. On s’y sent comme dans un jardin anglais
ou même dans un bois: comme si les choses avaient poussé d’elles-mêmes.
On n’aurait pas pu faire plus différent de ceci que le Centre Civique. J’avais
lu une interview de Jacobs où elle parlait des vieux quartiers que l’on avait
démolis pour le construire. Ca avait été précisément la sorte de quartier qui
s’étaient développés sans permission, sans plan et sans raison.
Jacobs disait qu’elle avait prédit qu’en quelques années, le Centre Civique serait devenu l’un des pires quartiers de la cité, une ville fantôme la nuit, un endroit qui ne nourrirait qu’une maigre pousse de commerces d’alcool minables et de motels pouilleux. Dans l’interview, elle ne semblait très contente que le temps lui ait donné raison ; elle avait l’air de parler d’un ami mort quand elle décrivait ce qu’était devenu le Centre Civique.
C’était maintenant l’heure de point, et le Centre Civique était aussi animé qu’il pouvait l’être. Le BART du Centre Civique sert aussi de station pour les correspondances avec les lignes de trolleybus municipales, de sorte que si l’on doit passer de l’une à l’autre, c’était là qu’on le fait. A huit heures, il y avait des milliers de personnes qui émergeaient des escaliers, qui s’y enfonçaient, qui montaient ou débarquaient de taxis et de bus. Ils se serraient aux postes de garde du DSI devant les différents bâtiments administratifs, et contournaient les brutes aggressives. Ils sentaient tous le shampoing et l’eau de Cologne, frais sortis de la douche et engoncés dans leurs costumes de travail, balançant des sacs pour laptops et des cartables. A huit heures, le Centre Civique bruissait d’activité.
Alors, les vampires sont entrés en scène. Quelques dizaines sont arrivés en descendant Van Ness, d’autres en remontant le Market. D’autres encore par l’autre côté de Market. Et encore d’autres de Van Ness. Ils se glissaient autour des bâtiments, portant leur fond de teint blanc, de l’eyeliner noir, des vêtements noirs, des vestes de cuir, d’énormes bottes. Des mitaines en résille. Ils ont commencé à remplir la place. Quelques-uns des businessmen les ont remarqués en passant et ont détourné le regard, ne voulant pas laisser ces types bizarres entrer dans leur réalité personnelle alors qu’ils pensaient aux quelconques idioties qu’ils allaient devoir traverser pendant huit heures. Les vampires ont flâné, sans savoir quand le jeu commancerait. Ils s’étaient massés en plusieurs grands groupes, comme une marée noire à l’envers où tout le noir se concentrerait en un endroit. Beaucoup d’entre eux portaient des chapeaux anciens, melons ou haut-de-forme. Beaucoup des filles étaient en élégants costumes de servantes gothic lolita avec de gigantesques talons.
J’ai essayé d’estimer leur nombre. Deux cents. Puis, cinq minutes plus tard, c’était trois cents. Quatre cents. Ils continuaient à défiler. Les vampires avait rameuté leurs amis.
Quelqu’un m’a attrapé les fesses. Je me suis retourné et j’ai vu Ange, qui riait tellement fort qu’elle se tenait les côtes, pliée en deux.
– Regarde-moi ça, mon Dieu, regarde-moi ça !, a-t-elle hoqueté.
La place était deux fois plus fréquentée que quelques minutes avant. Je n’avais aucune idée de combien il y avait de Xnetters, mais un bon millier d’entre eux venaient d’arriver à ma petite fête. Seigneur.
Le DSI et les flics du SFPD commençaient à tourner autours de nous, en parlant dans leurs radios et en se regroupant. J’ai entendu une sirène au loin.
– Bon, ai-je fait en prenant Ange par le bras. Bien, allons-y.
Nous nous sommes tous les deux glissés dans la foule et dès que nous avons recontré nos premiers vampires, nous avons tous les deux dit, bien fort, “Mors mors mors mors mors !”. Ma victime était une fille tétanisée — mais mignonne — avec des toiles d’araignée dessinées sur les mains et du mascara qui lui dégoulinait sur les joues. Elle a dit “Et merde”, et s’est éloignée, prenant acte de ce que je l’avais eue.
Le cri de “Mors mors mors mors mors” s’était propagé aux vampires les plus proches. Certains d’entre eux s’attaquaient les uns les autres, d’autres couraient pour trouver un couvert où se cacher. J’avais ma victime pour la minute, alors je me suis retiré en utilisant les non-joueurs pour me dissimuler. Tout autours de moi, le cri de “Mors mors mors mors mors”, les exclamations, les rires et les jurons. Le bruit se répendait comme un virus dans la foule. Tous les vampires savaient maintenant que le jeu était lancé, et ceux qui s’étaient massés ensemble tombaient comme des mouches.
Ils riaient, s’époussetaient et se retiraient, en donnait des indices aux vampires encore en jeu que la partie continuait. Et d’autres vampires arrivaient à chaque seconde.
Huit heures seize. Il était temps d’attraper un nouveau vampire. Je me suis accroupi et je me suis avancé à travers les jambes des passants qui se dirigeaient vers les escaliers du BART. Ils sursautaient de surprise et se contorsionnaient pour m’éviter. J’avais mes yeux fixés sur une paire de bottes à plate-formes avec des dragons d’acier sur les orteils, de sorte que je ne m’y attendais pas quand je suis tombé nez à nez avec un autre vampire, un gamin de 15 ou 16 ans, ses cheveux maintenus en arrière par le gel, une veste Marilyn Manson en PVC sur les épaules, drapé dans des colliers et avec de fausses canines gravées de symboles complexes.
– “Mors mors mors…”, a-t-il commencé, lorsqu’alors, l’un des passants s’est pris les pieds sur lui et ils ont tous les deux roulé par terre.
J’ai bondi et crié “Mors mors mors mors mors !” avant qu’il se dégage.
De nouveaux vampires arrivaient. Leurs costumes étaient vraiment impressionants. La partie a débordé du trottoire et s’est déplacée dans Van Ness, en s’étendant vers Market Street. Les conducteurs klaxonnaient, les trolleybus émettaient leurs “ding ding” furieux. J’ai entendu d’autres sirènes, mais le traffic était maintenant perturbé dans toutes les directions. C’était épique.
MORS MORS MORS MORS MORS !
Le bruit venait de toutes les directions à la fois. Il y avait tellement de vampires, qui jouaient avec tellement d’entrain, que c’en était comme un rugissement. J’ai pris le risque de me relever pour regarder autour de moi et j’ai constaté que j’étais au milieu d’une foule de vampires géante qui s’étendait au loin que je pouvais voir dans toutes les directions.
MORS MORS MORS MORS MORS!
C’était encore mieux que le concert dans Dolores Park. Lui avait été tout de colère et de rock, mais ça, c’était… eh bien, c’était juste fun. C’était comme retourner à la place de jeux, aux parties de “attrape” épiques auxquelles nous jouions pendant les pauses déjeuner quand le soleil était tombé, avec des centaines de personnes qui se pourchassaient les unes les autres. Les adultes et les voitures rendaient tout encore plus amusant.
Voilà ce que c’était : c’était drôle. Tout le monde riait, maintenant.
Mais en même temps, les flics étaient en train de se mobiliser sérieusement. J’entendais des hélicoptères. D’une seconde à l’autre, tout serait fini. C’était le moment pour la fin de partie.
J’ai attrapé un vampire.
– Fin de partie. Quand les flics nous ordonneront de nous disperser, faites semblant d’avoir été gazés. Faire passer le mot. Répète ?
Le vampire était une fille, minuscule, tellement petit que j’ai pensé qu’elle devait être vraiment jeune, mais elle devait avec 17 ou 18 ans à son visage et à son sourire.
– Oh, c’est tordu !, a-t-elle fait.
– Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Fin de partie: quand les flics nous ordonnent de nous disperser, faire semblant de s’être fait gazer. Faire passer le mot. Répète.”
– Bien, ai-je répondu. Fais passer.
Elle a disparu dans la foule. J’ai attrapé un autre vampire. J’ai fait passer le mot. Il a filé pour passer la consigne.
Je savais que quelque part dans la foule, Ange en faisait autant. Quelque part dans la foule, il devait y avoir des agents infiltrés, de faux Xnetters, mais qu’est-ce qu’ils pourraient faire avec cette information ? Ce n’est pas comme si les flics avaient le choix. Ils nous ordonneraient de nous disperser. C’était garanti.
Il fallait que je retrouve Ange. Le plan étai tde se retrouver à la Statue du Fondateur sur la place, mais l’atteindre allait être dur. La foule ne bougeait plus, elle était compacte, comme l’attroupement de la station du BART le jour où les bombes avaient explosé. Je peinais à me frayer un chemin lorsque les haut-parleurs sous l’hélicoptère se sont allumés.
– ICI LE DÉPARTEMENT DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE. VOUS AVEZ ORDRE DE VOUS DISPERSER IMMÉDIATEMENT.
Tout autours de moi, des centaines de vampires sont tombés sur le sol en se tenant la gorge, roulant les yeux et haletant. Il était facile d’imiter les effets du gaz, nous avions tous eu tout le temps pour étudier les vidéos des fêtards de la Mission Dolores Park qui tombaient sous les nuages de spray au poivre.
– DISPERSEZ-VOUS IMMÉDIATEMENT
Je me suis jeté au sol en protegeant mon sac et en fouillant dans ma ceinture de smoking pour en sortir la casquette de baseball rouge quej’y avais pliée. Je l’ai vissée sur ma tête, puis j’ai agrippé ma gorge à deux mains et j’ai fait d’horribles bruits d’agonie.
Les seuls qui restaient debout étaient les Normaux, tous les employés de bureau qui avaient simplement essayé d’aller au travail. J’ai regardé autour de moi du mieux que j’ai pu tout en m’étranglant et en hoquetant.
– ICI LE DÉPARTEMENT DE LA SÉCURITÉ INTÉRIEURE. VOUS AVEZ ORDRE DE VOUS DISPERSRE IMMÉDIATEMENT.
La voix de Dieu me donnait mal aux boyaux. Je l’ai sentie dans mes molaires, dans mes fémurs et dans ma colonne vertebrale.
Les employés avaient peur. Ils se déplaçaient aussi vite que possible, mais sans direction particulière. Les hélicoptères semblaient se trouver directement au-dessus de votre tête où que vous soyiez. Les flics fendaient la foule, à présent, et ils avaient mis leurs casques. Certains avaient des boucliers. Certains avaient des masques à gaz. J’ai hoqueté plus fort.
Et d’un coup, les employés couraient.  J’aurais probablement couru aussi. J’ai regardé un type arracher une veste à 500 dollars et l’attacher autour de son visage avant de se diriger vers le Sud en direction de la Mission, tout ça pour trébucher et rouler au sol. Ses jurons se sont joints au concert de râles. Ca n’était pas censé se passer comme ça — les râles étaient seulement prévus pour inquiéter les gens et les perturber, mais pas les paniquer au point qu’ils se piétinent les uns les autres.
On entendait des cris, à présent, des cris que je connaissais trop bien après la nuit dans le parc. C’étaient le bruit de gens hors d’eux de terreur, courant les uns dans les autres en essayant de se sortir de là à tout prix.
Et alors, les sirènes d’alerte aérienne ont commencé.
Je n’avais plus entendu ce son depuis que les bombes avaient explosé, mais je ne l’oublierais jamais. Il pénétrait en moi et me traversait jusqu’aux testicules, en transformant mes jambes en gelée sur son passage. Il me donnait envie de fuir en courant de panique. Je me suis relevé, casquette rouge sur la tête, en ne pensant qu’à une seule chose : Ange. Ange et la Statue du Fondateur.
Tout le monde était maintenant debout, courant dans toutes les directions en hurlant. J’ai poussé des gens hors de mon passage, en m’aggripant à mon sac et à ma casquette, le cap sur la Statue du Fondateur. Masha me cherchait, et moi je cherchais Ange. Ange était quelque part là-dedans.
J’ai poussé et juré. Donné un coup de coude à quelqu’un. Quelqu’un m’a marché sur le pied tellement fort que j’ai senti quelque chose s’écraser, je l’ai poussé et il est tombé au sol. Il a essayé de se relever mais quelqu’un a marché sur lui. J’ai écarté et poussé des gens.
Puis, alors que j’étendais mon bras pour repousse quelqu’un d’autre, des mains puissantes ont saisi mon poignet et mon coude en un mouvement fluide et on ramené mon bras derrière mon dos. J’ai eu la sensation que mon épaule allait sortir de son articulation et je me suis instantanément plié en deux, en geignant, un bruit à peine audible dans le vacarme de la foule, les battements des hélicoptères et les hurlements des sirènes.
Les mains puissantes derrière moi m’ont relevé et m’ont dirigé comme une marionette. La prise était tellement parfait que je ne pensais même pas à me débattre. Je ne pensais si au bruit, ni à l’hélicoptère, ni à Ange. La seule chose à laquelle je pensais, c’était faire les gestes que cette personne qui me tenait voulait que je fasse. Elle m’a retourné et je me suis retrouvé face à face avec cette personne.
C’était une fille dont le visage intelligent faisait penser à un rongeur, à moitié caché derrière une paire de lunettes géantes. Par-dessus les lunettes, une tignasse de cheveux rose vif, dont les touffes partaient dans toutes les directions.
– Toi !, me suis-je exclamé.
Je la connaissais. Elle avait pris une photo de moi et menacé de me dénoncer. Ca s’était passé cinq minutes avant que les alertes ne soient lancées. C’était elle, sans pitié et rusée. Nous avions tous deux fui de cet endroit dans le Tenderloin avec les bruits klaxons derrière nous, et nous avions tous les deux été ramassés par les flics. J’avais été aggressif et ils m’avaient considéré comme un ennemi.
Elle — Masha — était devenue leur alliée.
– Salut, M1k3y, a-t-elle sifflé dans mon oreille, tout près comme à un amant.
Un frisson m’a parcouru l’échine. Elle a lâché mon bras et je l’ai dégourdi.
– Seigneur !, ai-je fait. Toi !
– Oui, moi, a-t-elle répondu. Le gaz va tomber dans environ deux minutes. On se barre d’ici.
– Ange — ma copine — est à la Statue du Fondateur.
Masha a jeté un oeil par-dessus la foule.
– Pas la moindre chance, a-t-elle fait. Si on essaye d’y aller, nous sommes perdus. Le gaz va nous tomber dessus dans deux minutes, je ne sais pas si tu as entendu.
Je me suis arrêté.
– Je ne pars pas sans Ange, ai-je déclaré.
Elle a haussé les épaules.
– Comme tu veux, a-t-elle hurlé dans mon oreille. C’est ton problème.
Elle a commencé à fendre la foule en se dirigeant vers le nord, en direction des bas-quartiers. J’ai continué à pouser pour le rapprocher de la Statue du Fondateur. Une seconde après, mon bras s’est retrouvé pris dans cette clef terrible et je me suis fait retourner et propulser en avant.
– Tu en sais trop, tête de noeud, a-t-elle dit. Tu as vu mon visage. Tu viens avec moi.
Je lui ai hurlé dessus, je me suis débattu jusqu’à ce que j’aie l’impression que mon bras allait se rompre, mais elle me poussait en avant. Mon pied blessé me faisait souffrir à chaque pas, mon épaule avait l’air sur le point de casser. En m’utilisant comme bélier, elle nous a fait bie progresser à travers la foule.
Le gémissement des hélicoptères a changé et elle m’a poussé plus durement.
– COURS, a-t-elle hurlé. Voilà le gaz.
Le bruit de la foule a changé, lui aussi. Les hoquets et les râles se sont faits bien, bien plus forts. J’avais déjà entendu ce genre de bruit. Nous étions de retour au parc. Le gaz pleuvait. J’ai retenu mon souffle et couru.
Nous sommes sortis de la foule et elle m’a lâché le bras. Le j’ai secoué. J’ai titubé aussi vite que j’ai pu sur le trottoire comme la foule se faisait de moins en moins dense. Nous allions droit sur un groupe de flics du DSI avec des boucliers anti-émeutes, des casques et des masques. Comme nous nous approchions, ils se sont préparés à nous couper la retraite, mais Masha a bradi un badge et ils se sont écartés comme si elle avait été Obi-Wan Kenobi quand il dit “Ce ne sont pas les droïdes que vous recherchez”.
– Espèce de salope !, ai-je fait comme nous foncions sur Market Street. Il faut retourner chercher Ange !
Elle s’est mordu les lèvres.
– Je suis désolée pour toi, mon pote. Je n’ai pas revu mon copain depuis des mois. Il me croit sûrement morte. Fortune de guerre. Si on retourne chercher ton Ange, on est morts. Si on continue, on a peut-être une chance. Tant que nous avons une chance, elle a une chance. Ces gamins ne vont pas tous se retrouver à Guantanamo. Ils vont probablement en ramasser quelques centaines pour les interroger, et renvoyer le reste chez eux.

Nous remontions Market Street en dépassant les établissements de strip-tease où se trouvaient les petits villages de clochards et de junkies, qui puaient comme des toilettes à ciel ouvert. Masha m’a guidé vers une petite alcove dans l’encadrement de la porte fermée d’une boîte de strip-tease. Elle a retiré sa veste et l’a retournée — la doublure était dans un tissu à rayures, et les coutures renversées de la veste la faisaient tomber d’une façon différente. Elle a produit un bonnet de laine de sa poche et en a recouvert ses cheveux, en le laissait former un pic décentré et informe sur sa tête. Puis elle a sorti des serviettes à démaquiller et s’en est frotté le visage et les ongles. En une minute, elle était une femme différente.
– Changement de costume, a-t-elle dit. A toi, maintenant, Débarasse-toi des chaussures, de la veste et de la casquette.
Je voyais son argument. Les flics seraient à l’affut de quiconque aurait l’air de venir de la VampMob. J’ai jeté la casquette — j’ai toujours détesté les casquettes de base-ball. Puis j’ai fourré la veste dans mon sac et j’ai sorti un T-shirt à manches longue avec une photo de Rosa Luxembourg dessus, et l’ai tiré par-dessus mon T-shirt noir. J’ai laissé Masha me démaquiller et nettoyer mes ongles et une minute plus tard, j’étais tout propre.
– Eteints ton téléphone, m’a-t-elle enjoint. Tu transportes des Arphids ?
J’avais ma carte d’étudiant, ma carte banquaire, mon abonnement de bus. Tout est parti dans un sac argenté qu’elle tenait ouvert, et en quoi j’ai reconnu un pochette Faraday à l’épreuve des ondes radio. Mais quand elle les a mis dans son sac, j’ai réalisé que je venais de lui remettre mon identité. Si jamais elle était dans l’autre camp…
La magnitude de ce qui venait de se passer a commencé à s’imprimer en moi. Dans mon esprit, j’avais toujour imaginé qu’Ange serait avec moi à ce stade. Ange aurait fait pencher la balance à deux contre un. Ange m’aurait aidé à voir si quelque chose ne tournait pas rond. Si Masha n’était pas exactement ce qu’elle prétendait.
– Mets ces graviers dans tes chaussures avant de les enfiler…
– Non, ça va. Je me suis foulé la cheville. Les programmes de reconnaissance de démarche ne me reconnaîtront pas.
Elle a hoché la tête une fois, d’un professionel à l’autre, et a passé la sangle de son sac. J’ai ramassé le mien et nous sommes partis. Nous avions pris moins d’une minute au total pour nous changer. Nous avions des apparences et des démarches différentes.
Elle a regardé sa montre et a secoué la tête.
– Allez, a-t-elle fait. Il faut qu’on aille à notre rendez-vous. Et ne pense pas à t’enfuir, au fait. Tu n’as qu’une alternative, maintenant : moi, ou la prison. Ils vont analyser les vidéos de la foule pendant des jours, mais quand ils en auront fini, chaque visage sera dans leur base de données. Notre départ sera remarqué. Nous sommes tous les deux des criminels recherchés, maintenant.

Elle nous a fait sortir de Market Street au pâté de maisons suivant, retournant dans le Tenderloin. Je connaissais le quartier. C’était là que j’avais traqué le point d’accès WiFi quand je jouais à Harajuku Fun Madness.
– Où on va ?, ai-je demandé.
– Nous allons faire de l’auto-stop, a-t-elle répondu. Boucle-la et laisse-moi me concentrer.
Nous marchions rapidement, et la sueur coulait sur mon visage depuis le dessous de mes cheveux, courait dans mon dos et glissait jusqu’à la raie de mes fesses et le long de mes cuisses. Mon pied me faisait vraiment mal et je voyais les rues de San Francisco défiler, peut-être pour la dernière fois de ma vie.
Une chose qui ne nous facilitait pas la vie, c’est que nous escaladions une colline de front, nous dirigeant vers  là où la zone populaire de Tenderloin laisse la place aux propriétés chic et chères de Nob Hill. Mon souffle se faisait rauque. Elle nous a conduits à travers des allées étroites, n’empruntant les grandes rues que pour sauter d’une ruelle à l’autre.
Nous étions à peine entrés dans l’une de ces allées, Sabin Plance, lorsque quelqu’un est apparu derrière nous et a dit
– Arrêtez-vous immédiatement.
La voix était pleine de joie mauvaise. Nous nous sommes immobilisés et nous sommes retournés. Dans l’entrée de l’allée se tenait Charles, en costume vaguement VampMob avec un T-shirt et des jeans noirs, et du fond de teint blanc.
– Salut Marcus, a-t-il fait. On se promène ? Son sourire était immense et humide. C’est qui, ta copine ?
– Qu’est-ce que tu veux, Charles ?
– Eh bien, j’ai traîné sur ce Xnet de traîtres depuis que j’ai repéré tes DVDs au lycée. Quand j’ai entendu parler de ta VampMob, je me suis dit que j’allais venir et patrouiller à la lisière, juste au cas où tu viendrais, et tu es venu. Tu sais ce que j’ai vu ?
Je n’ai rien répondu. Il avait son téléphone dans la main, pointé sur nous. Il enregistrait. Il était peut-être même connecté au 911. A côté de moi, Masha s’était raidie comme une planche.
– Je t’ai vu diriger tout ce satané truc. Et J’ai tout enregistré, Marcus. Alors maintenant, je vais appeler les flics, et on va attendre gentiment ici qu’ils viennent. Et alors tu vas aller te faire sodomiser en prison pour très, très longtemps.
Masha a fait un pas en avant.
– Toi, tu ne bouges pas, poulette, a-t-il fait. Je t’ai vu le faire sortir. J’ai tout vu…
Elle a fait un autre pas et lui a arraché le téléphone des mains, tout en cherchant dans son dos pour en sortir un porte-feuille ouvert.
– DSI, tête de gland ! Je suis du DSI ! J’étais en train de faire retourner cet abruti chez ses chefs pour voir remonter la filière. C’est ça que je faisais. Et tu as tout fait foirer. On a un nom pour ça. Ca s’appelle “obstruction à la sécurité nationale”. C’est un terme que tu vas entendre souvent, à partir de maintenant.

Charles a reculé d’un pas, ses main devant lui. Il était devenu livide sous son maquillage.
– Quoi ? Non ! Je veux dire… Je ne savais pas ! J’essayais de vous aider !
– La dernière chose dont nous avons besoin, c’est d’écoliers qui se prennent pour des espions et assayent de nous “aider”, mon pote. Mais tu pourras raconter tout ça au juge.
Il a encore reculé, mais Masha a été plus rapide. Elle a attrapé son poignet et l’a tordu dans la même clef de judo qu’elle avait utilisée sur moi au Centre Civique. Sa main a plongé dans sa poche et en est ressortie avec une bande de nylon, des menottes en plastique, qu’elle a rapidement passées autours de ses poingets. C’est la dernière chose que j’ai vu en prenant la fuite.

J’ai atteint l’autre bout de la rue avant qu’elle ne me rattrape, me plaque au sol de derrière et m’envoie rouler au sol. Je ne pouvais pas courir très vite, avec mon pied blessé et le poids de mon sac. J’ai atteri la tête la première et j’ai glissé en me rapant la joue sur l’asphalte.
– Pour l’amour du Ciel!, a-t-elle fait, tu es vraiment un crétin. Tu n’as quand même pas cru ce que je lui ai dit, si ?
Mon coeur donnait des coups dans ma poitrine. Elle s’était assise sur moi et m’a lentement libéré.
– Est-ce qu’il faut que je te menotte aussi, Marcus ?
Je me suis relevé. J’avais mal partout. J’avais envie de mourir.
– Allez, a-t-elle fait. On y est presque, maintenant.

“Y être” s’est trouvé désigner un camion de déménagement sur le trottoire de Nob Hill, un monstre à huit essieux de la taille des camions du DSI omniprésents qui sillonaient les rues de San Francisco hérissés d’antennes.
Celui-là, par contre, était marqué “Trois copains et un camion de déménagement” sur le flanc, et les trois gars en question était bien visibles, à faire la navette depuis un grand immeuble d’appartements aux stores verts. Ils transportaient des meubles emballés, des caisses soigneusement étiquetées, et les chargeaient une à une dans le camion pour les y caller soigneusement. Masha a fait le tour du paté une fois, apparemment insatisfaite pour une raison quelconque, puis, à son passage suivant, elle a échangé un regard avec l’homme qui surveillait le camion, un Noir entre deux âges avec une ceinture de force et de gros gants. Il avait un visage gentil et il nous a souri pendant qu’elle nous conduisait rapidement et avec naturel en haut des trois marches du camion et dans ses entrailles.
– Sous la grande table, a-t-il indiqué. On vous a laissé de la place, là-dessous.

Le camion était plus qu’à moitié rempli, mais il y restait un corridor étroit autour d’une gigantesque table recouverte d’une couverture à carreaux, et de papier à bulles autour des pieds.
Masha m’a tiré sous la table. L’atmosphère était étouffante, stagnante et poussiérieuse, et j’ai dû réprimer une crise d’éternuements quand nous nous sommes faufilés à travers les caisses. L’espace était tellement serré que nous étions pratiquement l’un sur l’autre. Je ne pense pas qu’Ange aurait tenu là-dedans.
– Salope, ai-je fait en lançant un regard à Masha.
– La ferme. Tu devrais me lécher les bottes en me remerciant. Tu étais parti pour te retrouver en taule dans la semaine, deux semaines tout au plus. Pas à Guantanamo-sur-la-Baie. Peut-être en Syrie. Je crois que c’est là qu’ils envoient ceux qu’ils veulent vraiment faire disparaître. J’ai posé ma tête sur mes genoux et j’ai essayé de respirer profondément.
– Pourquoi diable est-ce que tu a fais une chose aussi idiote que de déclarer une vandetta sur le DHS, d’ailleurs ?
Je lui ai expliqué. Je lui ai raconté l’arrestation et je lui ai raconté l’histoire de Darryl. Elle a fouillé dans ses poches et en a sorti un téléphone. C’était celui de Charles.
– Oups, c’est pas le bon téléphone.
Elle a produit un autre téléphone. Elle l’a alllumé et la lueur de l’écran a rempli notre forteresse. Après l’avoir manipulé quelques instants, elle me l’a montré. C’était la photo qu’elle avait prise de nous, juste avant que les bombes n’explosent. C’était une photo de Jolu, Van et moi — et Darryl.
Je tenais dans ma main une preuve que Darryl avait été avec nous dans les minutes qui précédaient notre arrestation par le DSI. La preuve qu’il avait été vivant et valide en notre compagnie.
– Il faut que tu me donnes une copie de ça, ai-je fait. Il me la faut.
– Quand on sera à Los Angeles, a-t-elle répondu en reprenant le téléphone. Une fois qu’on t’aura expliqué comment survivre dans la clandestinité sans nous faire prendre tous les deux et expédier en Syrie par la peau du cul. Je ne veux pas que tu racontes que tu vas aller secourir ce gars. Il est très bien où il est — pour le moment.

J’ai envisagé de le lui arracher de force, mais elle avait déjà fait la preuve de ses aptitudes physiques. Elle devait être ceinture noire de quelque chose.
Nous sommes restés assis dans le noir, en écoutant les trois gars charger le camion une caisse après l’autre, attacher les affaires, et grogner sous l’effort. J’ai essayé de dormir, mais je n’y arrivais pas. Masha n’avait pas ce genre de problèmes. Elle ronflait.
Il restait de la lumière passait encore dans le corridor étroit et obscur qui menait à l’air frais du dehors. J’ai regardé dans cette direction, au-delà des ténèbres, et j’ai pensé à Ange. Mon Ange. Ses cheveux brossaient ses épaules quand elle tournait sa tête d’une côté à l’autre, en riant de quelque chose que j’avais fait. Son visage la dernière fois que je l’avais vue, plongeant dans la foule de la VampMob.
Tous les gens à la VampMob, comme les gens dans le parc, se contorsionnant sur le sol, le DSI chargeant avec ses matraques. Ceux qui avaient disparu. Darryl. Perdu sur Treasure Island, son flanc couvert de points de suture, arraché à sa cellule pour des interrogatoires sans fin sur les terroristes. Le père de Darryl, détruit et alcoolique, mal rasé. Fraîchement lavé dans son uniforme. « Pour les photos ». Pleurant comme un enfant.
Mon propre père, et sa transformation depuis que j’avais disparu dans Treasure Island.
Il s’était brisé tout autant que le père de Darryl, mais à sa façon. Et son visage, quand je lui avais dit où j’avais été. C’est là que j’ai su que je ne pouvais pas fuir.
Que je devrais rester pour combattre.

La respiration de Masha était profonde et régulière, mais quand j’ai atteint, avec une lenteur glaciale, la poche où elle rangeant son téléphone, elle a ronflé un peu et bougé. Je me suis immobilisé et je n’ai même plus respiré  pendant deux minutes entières, en comptant « un hippopotame, deux hippopotames… » Progressivement, son souffle s’est refait plus profond. J’ai tiré le téléphone de la poche de la veste un millimètre après l’autre, mes doigts et mon bras tremblants sous l’effort de bouger si lentement. Et je l’avais, un petit appareil en forme de barre de chocolat. Je me suis retourné pour faire face à la lumière, quand un souvenir a éclaté dans mon esprit : Charles, tenant son téléphone, l’agitant devant nous, en se moquant de nous. C’était un téléphone en barre de chocolat, argenté, disparaissant presque sous les logos de la douzaine d’entreprises qui avaient subventionné le prix de l’appareil à travers l’entreprise de téléphonie.  C’était le genre de téléphone où l’on est forcé d’écouter une publicité à chaque fois que l’on passe un coup de fil.
Il faisait trop sombre dans le camion pour voir le téléphone clairement, mais je pouvais le sentir. Est-ce que c’étaient des autocollants publicitaires sur les côtés ? Oui ? Oui. Je venais de voler le téléphone de Charles à Masha.
Je me suis retourné très lentement et très, très lentement, j’ai recommencé à fouiller dans sa poche. Son téléphone était plus grand et plus massif, avec une meilleure caméra et Dieu sait quoi d’autre. J’avais déjà fait tout ça — ça rendait les choses plus faciles. Millimètre après millimètre, je l’ai glissé hors de la poche, en m’arrêtant deux fois quand elle a reniflé et tressailli.
J’avais sorti le téléphone de la poche et je commençais à reculer lorsque sa main à jailli, rapide comme un serpent, et a attrapé mon poignet, fortement, ses doigts pénétrant entre les os petits et délicats du dessous de ma main.
J’ai sursauté et j’ai vu les yeux de Masha, grands ouverts, qui me scrutaient.
– Tu es tellement con, a-t-elle dit sur le ton de la conversation, en me reprenant le téléphone et en tapant sur le clavier avec son autre main. Comment est-ce que tu pensais le déverrouiller ?
J’ai avalé ma salive. Je sentais les os frotter l’un contre l’autre dans mon poignet. Je me suis mordu la lèvre pour ne pas hurler.
Elle continuait de taper avec son autre main.
– C’est avec ça que tu pensais pouvoir t’enfuir ?
Elle me montrait la photo de nous tous, Darryl et Jolu, Van et moi.
– Cette photo ?
Je n’ai rien répondu. Mon poignet me faisait l’impression d’être prêt à se rompre.
– Je devrais peut-être simplement la détruire, pour ne pas te soumettre à la tentation.
Sa main s’est activée à nouveau. Le téléphone a demandé si elle était sûre et elle a dû regarder pour trouver le bon bouton.
C’est alors que j’ai agi. J’avais toujours le téléphone de Charles dans mon autre main et je l’ai abattu sur la main qui m’enserrait aussi fort que j’ai pu, en me tapant les doigts sur la table au-dessus de ma tête. J’ai tapé si fort sur ma main que le téléphone a éclaté ; elle a glappi et sa main est devenue flasque. J’ai continué mon mouvement pour attraper son autre main, saisir son téléphone maintenant déverrouillé sur lesquel son pouce surplombait toujours la touche “OK”. Se doigts se sont refermés sur le vide quand j’ai arraché le téléphone de sa main. J’ai senti ses mains effleurer mes pieds et mes chevilles à deux reprises, et j’ai dû dégager quelques-unes des boites qui nous emmuraient comme un Pharaon dans sa tombe. Quelques-unes sont tombées derrière moi, et j’ai entendu Masha grogner de nouveau. Le rideau de fer du camion était encore entre-ouvert et j’ai plongé pour glisser dessous. Les marches avaient été retirées et je me suis retrouvé au-dessus de la chaussée, sur laquelle j’ai atterri sur la tête, en me frappant la nuque avec un coup qui a résonné dans mes oreilles comme un gong. Je me suis relevé d’un coup, en me tenant au par-choc, et j’ai désespérément abattu la poignée de la porte pour la claquer. Masha a hurlé à l’intérieur — je devais avoir coincé ses doigts. J’ai eu envie de vomir, mais j’ai pu me retenir.
A la place, j’ai cadenassé le camion.

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