Chapitre 15

Ce chapitre est dcédié à Chapitres/Indigo, la grande chaîne canadienne.
Je travaillais, à Bakka, la librairie de Science-Fiction indépendante, quand Chapitres a ouvert son premier magasin à Toronto et j’ai su tout de suite qu’il se passait quelque chose de significatif, parce que deux de nos clients les plus intelligents et les mieux informés sont passés me raconter qu’ils avaient été engagés pour diriger le rayon Science-Fictions. Dès ses débuts, Chapitres a monté la barre de ce que les grandes librairies pouvaient être, en étendant ses heures d’ouverture, en s’adjoignant un café à l’atmosphère agréable avec de nombreuses places assises, en installant des terminaux de self-service à l’intérieur du magasin et en proposant la plus extraordinaire variété de titres. Chapitres/Indigo

J’ai publié un billet de blog sur la conférence de presse avant même d’envoyer les invitations à la presse. Je voyais bien que tous ces journalistes voulaient voir en moi un chef, ou un général, ou un commandant suprême de la guerrilla, et je me suis dit qu’une bonne façon de régler ce problème serait d’avoir une  bande de Xnetters disponibles pour répondre aux questions aux aussi. Alors, seulement, j’ai envoyé des emails à la presse.

Les réponses sont allées de l’étonnement à l’enthousiasme — il n’y a eu que le reporter de Fox News pour se déclarer “scandalisée” que j’aie le culot de lui demander de jouer à un jeu vidéo pour passer dans son programme télé. Le reste semblaient trouver que ce serait une bonne idée, encore que pas mal d’entre eux voulaient un sérieux support technique pour les aider à se connecter au jeu.
J’ai choisi 20 heures, après le dîner. Ma mère m’avait cassé les pieds à propos de toutes les soirées que je passais en dehors de la maison, jusqu’à ce que je parle d’Ange, après quoi elle est devenue toute mièvre et m’a regardé tout le temps avec dans les yeux l’idée que son petit garçon était devenu un homme. Elle voulait rencontrer Ange, et j’ai utilisé ceci à mon avantage, en lui promettant de l’amener à la maison le lendemain soir à condition de pouvoir aller « au cinéma » avec Ange cette nuit.
La mère et la soeur d’Ange étaient encore sorties — elles n’étaient pas du genre à rester à la maison — ce qui me laissait avec Ange seuls dans sa chambre avec sa Xbox et la mienne. J’ai débranché l’écran d’une des tables de nuit et y ai branché ma Xbox pour que nous puissions ne connecter tous les deux en même temps.
Les deux Xboxes étaient en attente, connectées à Pillage Mécanique. Je tournais en rond.
« Tout va bien se passer », a-t-elle dit.
Elle a jeté un oeil à l’écran.
« Le Marché de Peter-le-Borgne a 600 joueurs présents ! »
Nous avions choisi Peter-Le-Borgne parce que c’était le marché le plus proche du coin de village où apparaissaient les nouveaux joueurs. Si les reporters n’étaient pas déjà des joueurs de Pillage Mécanique (ah ah) c’est là qu’ils se retrouveraient. Dans mon blog, j’avais demandé aux gens de traîner sur la route qui reliait Peter-le-Borgne au point d’entrée et de guider quiconque aurait l’air d’un reporter désorienté jusque chez Peter.
« Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter ? »
« Tu réponds simplement à leurs questoins — et si tu n’aimes pas la question, tu l’ignores. Quelqu’un d’autre y répondra. Ca va aller.  »
« C’est complètement dingue. »
« Mais non, Marcus, c’est le plan parfait. Si tu veux vraiment emmerder le DSI, tu dois lui foutre la honte. Tu n’iras nulle part en essayant d’avoir plus de flingues qu’eux. Ta seule arme, c’est ta capacité à les présenter comme des crétins. »
Je me suis effondré sur le lit, et elle a attiré ma tête sur ses genoux pour me caresser les cheveux. J’avais essayé un certain nombre de coupes de cheveux différentes avant l’attentat, en les teignant de toutes sortes de couleurs bizarres, mais depuis que j’étais sorti de prison, j’avais cessé de m’y intéresser. Ils avaient poussé pour
devenir longs, mal fichus et crades, et j’étais passé dans la salle de bain pour les tondre à un centimètre, ce qui prenait zéro effort à entretenir et m’aidait à passer inapperçu quand je me promenais en clônant des Arphids. J’ai ouvert les yeux et j’ai plongé mon regard dans ses grands yeux marron derrière les lunettes. Ils étaient rouds, liquides et expressifs. Elle pouvait les exorbiter pour me faire rire,
ou les rendre doux et tristes, ou paresseux et ensommeillé d’une façon qui me réduisait à une flaque de pure excitation sexuelle.
C’est ce qu’elle me faisait à ce moment précis.
Je me suis redressé lentement et je l’ai prise dans mes bras. Elle m’a serré. Nous nous sommes embrassés. Elle embrassait étonnamment bien. Je sais bien que je l’ai déjà mentionné, mais ça vaut la peine d’être répété. Nous nous embrassions beaucoup, mais pour une raison ou une autre nous nous arrêtions toujours avant que ça ne devienne trop sérieux.
A ce moment, j’avais envie d’aller plus loin. J’ai trouvé la couture de son t-shirt et j’ai tiré. Elle a levé les mains au-dessus de sa tête et s’est éloignée de quelques centimètres. Je savais qu’elle allait faire ça. Je le savais depuis la nuit dans le parc.
Peut-être que c’était pour ça que nous n’étions pas allés plus loin — je savais que je ne pouvais pas compter sur elle pour reculer, et ça me faisait un peu peur.
Mais je n’avais plus peur. L’imminance de la conférence de presse, les disputes avec
mes parents, l’attention internationale, l’impression qu’il y avait un mouvement qui
remuait dans toute la ville comme une boule de flipper folle — ça me donnait la chair
de poule et faisait chanter mon sang. Et elle était belle, et intelligente, et drôle,
et j’étais en train de tomber amoureux.
Son t-shirt a glissé, elle s’est cambrée pour l’aider à passer par-dessus ses
épaules. Elle a passé ses mais derrière le dos et fait quelque chose, et son
soutien-gorge est tombé. J’ai regardé avec de grands yeux, sans bouger ni respirer,
et alors elle a attrapé mon t-shirt et l’a tiré par-dessus ma tête, m’a pris à
bras-le-corps et a attiré ma poitrine nue contre la sienne.
Nous avec roulé sur le lit en nous touchant et en pressant nous corps l’un contre
l’autre en haletant. Elle m’a embrassé sur toute la poitrine, et j’en ai fait de même
pour elle. Je ne respirais plus, ne pensais plus, je ne pouvais plus que bouger,
embrasser, lécher et caresser.
Nous nous sommes défiés d’aller plus loin. Je lui ai déboutonné ses jeans. Elle a
ouvert les miens. J’ai descendu sa braguette, elle en a fait autant pour moi et a
descendu mes jeans. J’ai tiré sur les siens. Un instant après, nous étions tous les
deux nus, à l’exception de mes chaussettes, que j’ai épluchées avec mes orteils.
C’est alors que nous avons vu le réveil à côté du lit, qui était depuis longtemps
tombé sur le sol et restait là à nous illuminer de son cadran.
« Merde », ai-je glappi, « ça commence dans deux minutes ! »
Je n’arrivais pas à croire que j’allais m’arrêter, à un moment pareil. Je veux dire,
si on m’avait demandé
« Marcus, tu es sur le point de baiser pour la première fois DE TA VIE, est-ce que
tu t’arrêterais si je lançais cette bombe nucléaire dans la même chambre ? », la
réponse aurait été un NON retentissant et sans équivoque.
Et nous avons arrêté pour ça.
Elle m’a attrapé, a attiré mon visage contre le sien et m’a embrassé jusqu’à ce que
je croie m’évanouir, puis nous avons tous les deux attrapé nos habits et nous nous
sommes plus ou moins habillés, nous avons récupéré nos claviers et nos souris, et
nous sommes partis pour le marché de Peter-Le-Borgne.

On voyait très bien qui venait de la presse: c’étaient les bleus dont les automates
avaient l’air ivres, oscillant d’un côté à l’autre, à essayer de se faire aux
contrôles, pressant de temps en temps une mauvaise touche qui leur faisait offrir
tout ou part de leurs inventaire à des étrangers, ou leur donnant involontairement
calins et coups de pieds. Les Xnetters se voyaient très bien, eux aussi : nous
jouions tous à Pillage Mécanique dès que nous avions un peu de temps libre (ou
que nous n’avions pas envie de faire nos devoirs), et nous avions des automates
modifiés, armés jusqu’aux dents et dont les clefs qui dépassaient de nos dos étaient
piégées et auraient explosé quiconque aurait voulu les voler pour nous faire épuiser
l’énergie de nos ressorts.
Quand je suis apparu, un message d’état du système a affiché M1K3Y EST ARRIVÉ CHEZ
PETER-LE-BORGNE — SALUT MOUSSAILLON NOUS OFFRONS DE BONS PRIX POUR DU BUTIN DE QUALITÉ.
Tous les joueurs sur l’écran se sont immobilisés, puis se sont aglutinés autour de moi.
Le chat a exposé. J’ai pensé à activer les messages vocaux et à prendre un casque avec
micro, mais vu le nombre de gens qui essayaient de parler en même temps, j’ai compris
à quel point ce serait le chaos. Le texte était bien plus facile à suivre et ils ne
pourraient pas trafiquer les citation (hé hé).

J’avait déjà exploré l’endroit avec Ange — j’aimais bien faire des raids avec elle,
puisque nous pouvions nous remonter mutuellement nos automates. Il y avait une
éminence sur une pile de boites de rations de sel sur laquelle je pouvais me tenir
pour voir tout le marché.
> Bonsoir et merci à tous d’être venus.
> Je m’apelle M1k3y et je ne suis le chef de rien du tout.
> Autour de vous, vous avez des Xnetters qui ont autant de choses
> à dire que moi sur ce qui nous motive. J’utilise Xnet parce que
> je crois en la liberté et en la Constitution des Etats-Unis
> d’Amérique. J’utilise Xnet parce que le DHS a transformé ma ville
> en un Etat policier où nous sommes tous soupçonnés de terrorisme.
> J’utilise Xnet parce que je pense qu’on ne peut pas défendre la
> liberté en faisant un torchon de la Charte des Droits. J’ai étudié
> la Constitution dans une école de Californie et j’ai été éduqué à
> aimer mon pays pour sa liberté. Si j’ai une philosophie, c’est
> celle-ci:
> « Les gouvernements sont institués par les hommes, tirent leurs justes pouvoirs
du consentement de ceux qu’ils gouvernent, et lorsque toute forme de gouvernement
devient hostile à ces buts, c’est le droit du peuple de le modifier ou de l’abolir,
et d’instituer un nouveau gouvernement, en basant ses fondations sur ces principes,
et en organisant ses pouvoirs de telle façon qu’ils concourent à sa sécurité et à
son bonheur.»
> Ce n’est pas moi qui ai écrit ça, mais j’y crois. Le DSI ne gouverne pas avec mon
assentiment.
> Merci.

J’avais rédigé ceci la veille, en échangeant des brouillons avec Ange. Le copier-
coller n’a pris qu’un seconde, mais ça a pris un moment pour que tout le monde
le lise dans le jeu. Beaucoup des Xnetters ont clamé leur approbation, poussant
de grands “hourrah” de pirates en brandissant leurs sabres, leurs perroquets
croassant et voletant au-dessus de leur tête. Graduellement, les journalistes
sont arrivés au bout de leur lecture. Le chat défilait à toute vitesse, tellement
vite qu’on pouvait à peine lire, beaucoup des Xnetters émettant des “exactement”,
des “l’Amérique, tu l’aimes ou tu la quittes”, des “Retourne chez toi, DSI” et
“l’Amérique hors de San Francisco”, tous slogans très à la mode dans la blogosphère
du Xnet.

> M1k3y, ici Priya Rajneesh, de la BBC. Vous dites
> que vous n’être le chef d’aucun mouvement, mais
> pensez-vous que le mouvement existe ?

Beaucoup de réponses. Certains pensaient qu’il n’y avait pas de mouvement,
d’autres qu’il y en avait bien un, et beaucoup de gens avaient leur idée
à eux sur le nom qu’il devrait avoir : Le Xnet, les Petits Frères, les
Petites Soeurs, et mon préféré : les Etats-Unis d’Amérique.
L’ambiance était vraiment forte. J’ai laissé faire, en me demandant ce que je
pourrait ajouter. Quand j’ai eu trouvé, j’ai tapé:
> Je pense que ceci répond à votre question, n’est-ce pas ? Il se pourrait
qu’il y ait un mouvement, ou plusieurs, et qu’il s’appelle Xnet ou autre chose.

> M1k3y, je suis Doug Christensen pour le Washington Internet Daily.
> Que pensez-vous que le DSI devrait faire pour prévenir une
> nouvelle attaque à San Francisco, si ce qu’ils font en ce moment
> ne réussit pas ?

Encore du bavardage. Beaucoup de gens disaient que les terroristes et le
gouvernement étaient les mêmes personnes — soit littéralement, soit pour
dire qu’ils étaient aussi nuisibles les uns que les autres. Certains disaient
que le gouvernement saurait comment attraper les terroristes mais préférait n’en
rien faire parce que les “présidents de guerre” étaient faciles à faire ré-élire.

> Je ne sais pas. Je n’en n’ai vraiment aucune idée.
> Je me pose beaucoup cette question parce que je n’ai aucune
> envie qu’on me fasse sauter, ou qu’on fasse sauter ma ville.
> Mais j’ai au moins trouvé ceci : si la tâche du DSI est de nous
> garder en sécurité, ils ont échoué. De toutes les stupidités qu’ils
> ont mises en oeuvre, aucune n’empêcherait de faire sauter un autre
> pont. Nous suivre à la trace à travers la ville ? Nous arracher nos
> libertés ? Traiter les dissidents de traîtres ? Le but du terrorisme,
> c’est de nous terroriser. Moi, c’est le DSI qui me terrifie. Je n’ai
> pas mon mot à dire sur ce que les terroristes pourraient me faire,
> mais si nous sommes dans un pays libre, je devrais au moins pouvoir
> m’exprimer sur ce que mes propres flics me font. Je devrais pouvoir
> les empêcher de me terroriser.
> Je sais que ce n’est pas une très bonne réponse. Veuillez m’en excuser.

> Que voulez-vous dire quand vous dites que le DSI n’arrêterait pas des
> terroristes ? Comment le savez-vous ?

> Qui êtes-vous ?

> Je travaille pour le Sydney Morning Herald.

> J’ai 17 ans. Je ne suis pas un étudiant particulièrement brillant
> ni rien. Mais même ainsi, j’ai trouvé comment mettre sur pied
> un Internet qu’ils ne peuvent pas mettre sur écoute. J’ai compris
> comment brouiller leur technologie de localisation des personnes.
> Je peux transformer des innocents en suspects et des coupables en
> innocents, pour ce qu’ils en savent. Je pourrais passer du métal
> dans un avion ou tromper leur liste des personnes interdites de vol.
> J’ai compris comment faire tout ça en lisant Internet et en y
> réfléchissant. Si je peux le faire, les terroristes aussi. Ils
> prétendent nous avoir retirer la liberté pour nous donner la
> sécurité. Est-ce que vous vous sentez en sécurité ?

> En Australie ? Oh, oui, ça va encore.

Les pirates se sont tous esclaffés.
D’autres journalistes on posé des questions. Certains sympatisaient, d’autres
étaient hostiles. Quand je me suis senti fatigué, j’ai passé mon clavier à Ange
et je l’ai laissée être M1k3y un moment. De toute façon, je n’avais pas
l’impression que M1k3y et moi étions la même personne. M1k3y, c’était le genre
de gamin qui parle à la presse internationale et qui inspire un mouvement. Marcus
se faisait suspendre de son lycée, se disputait avec son père et se demandait s’il
était assez bien pour sa copine qui décoiffait.
A 23 heures, j’en avais eu assez. Et de plus, mes parents m’attendaient à la
maison. Je me suis déconnecté du jeu, Ange en a fait autant, et nous sommes
restés alongés un moment. J’ai pris sa main et je l’ai serrée fort. Nous nous
sommes tenus dans les bras l’un de l’autre. Elle m’a embrassé dans le cou et
a murmuré quelque chose.
– Quoi ?
– J’ai dit « je t’aime », a-t-elle répondu. Quoi, tu veux que je t’envoie un
télégramme ?
– Ouah !
– Ca te surprend à ce point, hein ?
– Non. Hum. C’est juste que… j’étais sur le point de te dire la même chose.
– Bien sûr, oui, a-t-elle dit en me mordant le bout du nez.
– C’est juste que je n’ai jamais dit ça avant, ai-je répondu. Alors il fallait
que je me prépare.
– Tu ne l’as toujours pas dit, tu sais. Ne crois pas que je n’aie pas remarqué.
Nous autre, les filles, on note ce genre de choses.
– Je t’aime, Ange Carvelli. ai-je dit.
– Je t’aime aussi, Marcus Yallow.

Nous nous sommes embrassés, et j’ai commencé à respirer pronfondément, et elle
aussi. C’est alors que sa mère a frappé à la porte.
– Angela, a-t-elle dit, je pense qu’il serait temps pour ton ami de rentrer
chez lui, tu ne penses pas ?
– Oui, Maman, a-t-elle dit, en faisant le geste de donner un coup de hache.
Pendant que je mettais mes chaussures, elle murmurait: « et ils diront, cette
Angella, c’était une jeune fille tellement bien, qui aurait cru une chose pareille,
tout ce temps qu’elle passait dans le jardin, à aider sa mère en aiguisant la hache. »
J’ai ri. « Tu ne sais pas à quel point tu t’en sors à bon compte. Jamais mes parents
ne nous laisseraient seuls dans ma chambre jusqu’é 11 heures du soir. »
– Onze heures trois quart, a-t-elle dit, en regardant son réveil.
– Oh, merde ! ai-je glappi en nouant mes chaussures.
– File ! a-t-elle dit. Cours et sois libre ! Regarde bien des deux côtés en
traversant la route ! Ecris-moi si tu trouves du travail ! Ne t’arrête pas pour
un baiser ! Si tu n’es pas dehors à dix, vous aurez de sérieux ennuis, jeune homme.
Un. Deux. Trois.
Je l’ai fait taire en sautant sur le lit, en atterrissant sur elle et en l’embrassant
jusqu’à ce qu’elle arrête de compte. Satisfait de ma victoire, j’ai dévalé l’escalier,
ma Xbox sous le bras.
Sa mère était juste en bas. Nous nous étions rencontrés une ou deux fois. Elle
avait l’air d’une version plus âgée et plus grande d’Angela — Ange disait que
c’était son père le plus petit — avec des lentilles de contact au lieu des lunettes.
Elle semblait m’avoir classé dans la catégorie des gens bien, dans le doute, et
j’appréciais.
– Bonne nuit, Madame Carvelli, ai-je dit.
– Bonne nuit, Monsieur Yallow, a-t-elle répondu.
C’était l’un de nos petits rituels, depuis que je l’avais appelée Madame Carvelli
quand nous nous étions vus pour la première fois. Je me suis retrouvé debout,
tout gêné devant la porte.
– Oui ? a-t-elle fait.
– Hum, ai-je répondu, merci pour votre hospitalité.
– Vous êtes toujours le bienvenu dans cette maison, jeune homme.
– Et merci pour Ange, ai-je dit finalement, et me détestant de dire quelque chose
d’aussi bête.
Mais elle a fait un grand sourire et m’a pris dans ses bras.
– Je t’en prie, c’était un plaisir, a-t-elle répondu.

Pendant tout le trajet en bus, j’ai repensé à la conférence de presse, repensé à
Ange nue se débattant avec moi sur le lit, repensé à sa mère qui me souriait en
me reconduisant. Ma mère m’attendait. Elle m’a demandé comment avait été le film
et je lui ai donné la réponse préparée à l’avance d’après les critiques lues dans
le Bay Guardian. En m’endormant, la conférence de presse m’est revenue. J’en
étais vraiment fier. Ca avait été tellement bien que tous ces journalistes
prestigieux apparaissent dans le jeu, nous écoutent, moi et tous les autres
qui partagions les mêmes valeurs. Je me suis endormi le sourire aux lèvres.

J’aurais dû être moins stupide.
CHEF DE XNET : JE PEUX PASSER DU MÉTAL DANS UN AVION
LE DSI N’A PAS MON AUTORISATION POUR GOUVERNER
LES GOSSES DU XNET: LES USA HORS DE SAN FRANCISCO
En encore, ça, c’était les meilleurs titres. Tout le monde m’a envoyé les articles
pour que je blog dessus, mais c’était la dernière chose dont j’avais envie.
Je ne sais comment, j’avais tout fait rater. Les médias étaient venus à ma conférence
de presse et en avaient conclu que nous étions soit des terroristes, soit manipulés
par des terroristes. Le pire était la reporter de Fox News, qui avait apparemment
fini par venir quand même, et qui nous avait consacré un commentaire de dix minutes
où il discourait sur notre « trahison criminelle ». Son slogan, répété par toutes
les agences de presse que j’ai pu trouver, était : « ils prétendent ne pas avoir
de nom. Je vais leur en trouver un. Ces enfants gâtés, nous allons les appeler
Cal-Quaida. Ils font le travail des terroristes sur le front de l’intérieur.
Lorsque — pas si, mais lorsque — la Californie subira de nouveaux attentats, ces
sales mouflets auront autant de comptes à rendre que la maison des Saud. »
Les chefs du mouvement pacifiste nous ont dénoncés comme éléments extrémistes. Un
type est venu à la télé pour nous accuser d’être une fabrication du DSI, inventée
pour les discréditer.
Le DSI a tenu sa propre conférence de presse pour annoncer un doublement des mesures
de sécurité dans San Francisco. Ils ont présenté un cloneur d’Arphid trouvé quelque
part et en ont fait la démonstration, en l’utilisant pour simuler un vol de voiture,
et ont conseillé la vigilance à l’égard de jeunes aux comportement suspect,
particulièrement dont les mains ne seraient pas bien en vue.
Ils ne plaisantaient pas.
J’ai fini mon article sur Kerouac et j’ai commencé celui sur le Summer of Love, l’été
de 1967 où les pacifistes et les hippies avaient convergé sur San Francisco. Les gens
qui avaient fondé Ben et Jerry — eux-mêmes de vieux hippies — avaient fondé un musée
des hippies dans Haight, et il y avait d’autres archives et expositions un peu partout
dans la ville. Mais il n’était pas facile de circuler. A la fin de la semaine, je me
subissais en moyenne quatre fouilles au corps par jour. Les flics contrôlaient mon
identité et me demandaient pourquoi j’étais dans la rue, et scrutaient méticuleusement
la lettre de Chavez qui annonçait ma suspension. Je m’en suis tiré à bon compte: personne
ne m’a fait arrêter. Mais tout le monde dans Xnet n’a pas eu autant de chance.
Chaque soir, le DSI annonçait de nouvelles arrestations, des “meneurs” et des “agents”
du Xnet, toutes personnes dont jamais je n’avais entendu parler, paradées à la télévision
avec leurs lecteurs d’Arphid et les autres appareils qu’ils avaient transporté dans
leurs poches. Ils annonçaient que les gens « donnaient des noms », compromettaient le
« réseau Xnet » et que d’autres arrestations suivraient prochainement. Le nom de « M1k3y »
s’entendait souvent.
Mon père adorait ça. Lui et moi regardions les nouvelles ensemble, lui, ravi, et
moi, recroquevillé dans mon fauteuil en paniquant silencieusement.
« Tu devrais voir les trucs qu’on va utiliser sur ces mômes, a dit mon père. Je les
ai vus en action. Ils vont attraper quelques-uns de ces gosses, vérifier leurs listes
d’amis dans leurs chats et les carnets d’adresse de leurs téléphones, chercher les noms
qui se recoupent, reconnaître des schémas, arrêter d’autres gosses. Ils vont se
détricotter comme un vieux pull-over. »
J’ai annulé le dîner chez nous avec Ange, et j’ai commencé à passer de plus en plus de
temps chez elle. Tina, la petite soeur d’Ange, a commencé à m’appeler « l’Invité »,
comme dans « est-ce que l’Invité dînera avec moi ce soir ? »
J’aimais bien Tina. La seule chose qui l’intéressait était de sortir faire la fête et
rencontrer des garçons, mais elle était marrante et entièrement loyale à Ange. Une nuit
où nous faisions la vaisselle, elle s’est essuyé les mains et m’a dit, sur le ton de la
conversation, « tu sais, tu m’as l’air d’un bon gars, Marcus. Ma soeur est dingue de toi
et je t’aime bien moi aussi. Mais je dois te dire une chose : si tu lui brises le coeur,
je te retrouverai et je te ferai passer ton scrotum par-dessus la tête. Ca n’est pas joli
à voir. »
Je lui ai assuré que je préfèrerais me tirer moi-même le scrotum par-dessus la tête que
de faire du mal à Ange, et elle a acquiescé. « Du moment que nous sommes au clair sur
ce point ».
– Ta soeur est cinglée, ai-je dit à Ange comme nous étions couchés sur son lit en lisant
les blogs de Xnet. C’est l’essentiel de ce que nous faisions : nous amuser et lire Xnet.
– Est-ce qu’elle t’a fait sa sortie sur les scrotums ? Je déteste quand elle fait ça. Tu
sais, c’est juste qu’elle aime le mot « scrotum », il n’y a rien de personnel là-dedans.
Je l’ai embrassée. Nous avons lu encore un moment.
– Écoute ça, s’est-elle exclamée. La police prévoit quatre à six cent arrestations ce
week-end dans ce qu’ils qualifient de coup de filet le plus ambitieux jusqu’à aujourd’hui
dans les milieux des dissidents Xnet.
J’ai eu envie de vomir.
– Il faut que nous fassions cesser ça, ai-je répondu. Tu sais qu’il y a des gens qui
font encore plus de brouillage pour montrer qu’on ne les intimide pas ? Ce n’est pas de
la folie furieuse ?
– Je pense que c’est courageux, a-t-elle fait. Nous ne pouvons pas nous laisser
terroriser jusqu’à en devenir dociles.
– Quoi ? Non, Ange, Non. Nous ne pouvons pas laisser des centaines de gens aller en
prison. Tu n’as pas vu ça. Moi, oui. C’est pire que ce que tu peux imaginer.
– J’ai une imagination assez fertile.
– Non, arrête. Sois sérieuse trois secondes. Je refuse de faire ça. Je n’enverrai pas
des gens en prison. Si je le faisais, c’est que je serais le type que Van croit que
je suis.
– Marcus, je suis sérieuse. Tu crois que ces gens ignorent qu’ils risquent la prison ?
Ils croient en la cause. Toi aussi. Reconnais-leur le mérite de savoir dans quoi ils
se lancent. Ca n’est pas à toi de décider les risques qu’ils peuvent prendre ou non.
– C’est ma responsabilité parce que si je leur dis d’arrêter, ils arrêteront.
– Je croyais que tu n’étais pas leur chef ?
– Je ne le suis pas, évidemment que non. Mais je n’y peux rien s’ils voient en moi
leur source d’inspiration. Et tant qu’ils le feront, j’aurai la responsabilité de
leur sécurité. Tu comprends, n’est-ce pas ?
– Tout ce que je comprends, c’est que tu te prépares à tout laisser tomber au
premier signe de problème. Je me dis que tu as peur qu’ils t’identifient.
– Tu es injuste, ai-je répondu en me redressant et en m’éloignant d’elle.
– Vraiment ? Rappelle-moi qui a failli avoir un arrêt cardiaque quand il a cru que
son identité secrète était découverte ?
– Ca n’avait rien à voir, ai-je répondu. Ca n’est pas moi la question. Tu sais bien
que ça n’est pas le cas. Pourquoi est-ce que tu te mets dans cet état ?
– Mais pourquoi est-ce que toi tu te mets dans cet état ? Pourquoi est-ce que tu
n’assumes pas d’être le type assez brave pour avoir démaré tout ceci ?
– Ca, ça n’est pas de la bravoure, c’est du suicide !
– Mélodrame adolescent à deux balles, M1k3y
– Ne m’appelle pas comme ça !
– Quoi , « M1k3y » ? Pourquoi pas, M1k3y ?
J’ai mis mes chausures. J’ai ramassé mon sac. Je suis rentré à la maison.

> Pourquoi je ne brouille pas.
> Je ne vais dire à personne ce qu’il doit faire, parce que
> je ne suis le chef de personne, quoi qu’en pense Fox News.
> Mais je vais vous dire ce que je prévois de faire. Si vous
> pensez que c’est la chose à faire, peut-être en ferez-vous
> autant.
> Je ne vais pas brouiller. Pas cette semaine. Peut-être pas
> non plus la suivante. Ce n’est pas parce que j’ai peur. C’est
> parce que je suis assez malin pour savoir que je suis mieux
> en liberté qu’en prison.
> Ils ont trouvé comment contrer notre tactique, alors nous
> allons trouver une nouvelle tactique. Peu m’importe ce que
> sera cette nouvelle tactique, je veux juste qu’elle fonctionne.
> Il est stupide de se laisser arrêter. Ca n’est du brouillage
> que si vous ne vous faites pas prendre.
> Il y a une autre raison de ne pas brouiller. Si vous vous faites
> prendre, ils peuvent se servir de vous pour attraper vos amis,
> et leurs amis, et leurs amis à eux. Ils peuvent arrêter vos
> amis même s’ils ne vont pas sur Xnet, parce que le DHS est comme
> un taureau furieux et ils ne vont pas exactement se torturer à
> l’idée d’arrêter des innocents.
> Je ne vous dis pas quoi faire. Mais le DSI est bête, et nous sommes
> malins. Le brouillage prouve qu’ils ne peuvent pas combattre le
> terrorisme, parce qu’ils ne sont même pas capables d’arrêter une
> bande de gamins. Si vous vous faire prendre, ça leur donnera l’air
> d’être plus malins que nous.
> ILS NE SONT PAS PLUS MALINS QUE NOUS ! Nous sommes plus malins qu’eux.
> Trouvons une façon de les brouiller, quel que soit le nombre de flics
> qu’ils mettent dans les rues de notre ville.

J’ai publié. Je suis allé au lit.
Ange m’a manqué.

Ange et moi n’avons pas parlé pendant les quatre jours suivants, puis il a
été temps de retourner au lycée. Je l’aurais presque appelée un million de
fois, je lui avais écrit des milliers de mails et de SMS que je n’ai jamais
envoyés. Et je me retrouvais en cours de Sciences Sociales, où Madame Andersen
m’accueillait avec une courtoisie sarcastiquement volubile, me demandant
comment s’étaient passées mes « vacances ». Je me suis assis sans répondre.
J’ai entendu Charles ricaner.
Elle nous a donné un cours sur la Destinée Manifeste, l’idée que les Américains
sont destinés à être les maîtres du monde entier (ou du moins c’est ce dont ça
avait l’air dans sa bouche), et a essayé de me provoquer à dire quelque chose
qui lui donnerait un prétexte pour m’expulser. J’ai senti les yeux de la classe
entière posés sur moi, ce qui m’a rappelé M1k3y et ceux qui le considéraient
comme un modèle. J’avais la nausée à force que des gens me voient ainsi. Ange
me manquait.
J’ai traversé le reste de la journée sans jamais laisser de prise à quoi que ce
soit. Je ne pense pas avoir dit plus de huit mots. Finalement ça a été fini et
j’ai pu sortir, cap sur le portail et la stupide Mission et ma maison absurde.
J’étais à peine sorti de l’enceinte quand quelqu’un m’est rentré dedans. C’était
un jeune sans-abri, peut-être mon âge, peut-être plus jeune. Il portait un long
manteau graisseux, une paire de jeans trop grands, et des baskets moisies qui
avaient l’air d’être passées dans un broyeur. Ses longs cheveux pendaient sur son
visage, et il portait une barbe qui lui dégoulinait de la gorge jusqu’au col de
son pull de tricot à la couleur indéfinie. J’ai remarqué tout ça alors que nous
étions tous les deux étalés sur le trottoir, pendant que les gens marchaient
autour de nous en nous lançant des regards curieux. Il semble qu’il me soit
rentré dedans en se pressant pour rejoindre Valencia, courbé en deux par le
poids d’un sac à dos qui traînait à côté de lui sur le trottoir, couvert de
petits dessins géométriques au marqueur.
Il s’est redressé sur ses genoux et s’est balancé d’avant en arrière, comme
s’il était ivre ou s’était frappé la tête.
– Désolé, mon pote. A-t-il dit. Je ne t’avais pas vu. Tu t’es fait mal ?
Je me suis assis moi aussi. Je n’avais mal nulle part.
– Hum, non, ça va.
Il s’est levé et m’a souri. Ses dents étaient étonnamment blanches et droites,
comme une publicité pour une clinique orthodontique. Il m’a tendu la main, et sa
poigné était puissante et ferme.
– Je suis vraiment désolé.
Sa voix était aussi claire et intelligente. Je m’attendais à ce qu’il parle comme
l’un de ces ivrognes qui parlent tous seuls en écumant la Mission tard le soir,
mais il s’exprimait comme un libraire cultivé.
– Aucun problème, ai-je dit.
Il m’a tendu la main a nouveau.
– Zeb, s’est-il présenté
– Marcus.
– Enchanté, Marcus, a-t-il fait. J’espère te retomber dessus à l’occasion !
En riant, il a récupéré son sac, a tourné les talons et est parti à toute vitesse.

J’ai marché le reste du trajet vers la maison dans un état de confusion mentale
stupéfait. Ma mère était à la table de la cuisine et nous avons bavardé un peu
de tout et de rien, comme nous faisions avant avant que tout ne devienne différent.

J’ai emprunté les escaliers vers ma chambre et me suis écroulé sur une chaise.
Pour une fois, je n’avais aucune envie de me connecter à Xnet. J’y avais jeté un
coup d’oeil le matin même avant d’aller au lycée, pour me rendre compte que mon
billet avait suscité une monstrueuse controverse entre ceux qui partageaient mon
avis et ceux qui prenaient souverainement mal que je leur conseille d’abandonner
leur sport préféré.
J’avais trois mille projets en cours quand tout ça avait commencé. Je construisais
un sténopé en légos, j’avais expérimenté avec la photographie par cerf-volant en
utilisant un vieil appareil photo muni d’un déclancheur en pâte à modeler, que
j’étirais au lancement et qui reprenait lentement sa forme, déclanchant des prises
de vue à intervalle régulier. J’avais un amplificateur à lampes que j’avais monté
dans une boite de conserve d’huile d’olive antique, rouillée et bosselée qui avait
l’air d’une découverte archéologique — quand j’aurais fini, j’avais prévu de
construire une station pour mon smartphone, et un set de haut-parleurs en surround
5.1 en boîtes de thon. J’ai jeté un oeil sur mon atelier et fini par ramasser le
sténopé. Assembler des légos avec méthodes, voilà exactement ce qu’il
me fallait. J’ai enlevé ma montre et la grosse bague à deux doigts qui figurait un
singe et un ninja prenant du champs avant de se combattre, et les ai déposées dans
une petite boîte que j’utilisais comme vide-poches pour tout le bric-à-brac que
je mettais dans mes poches et autour de mon cou avant de mettre les pieds dehors
pour commencer la journée : téléphone, porte-monnaie, clefs, détecteur de Wifi,
monnaie, batteries, cables… J’ai tout déversé dans la boîte, et je me suis
retrouvé à tenir quelque chose que je ne me souvenais pas avoir jamais mis là.
C’était un bout de papier, gris et doux comme de la flanelle, effiloché sur les
bords où on l’avait arraché à une plus grande feuille de papier. Il était couvert
de l’écriture la plus fine et soigneuse que j’aie jamais vue. Je l’ai déplié et
l’ai examiné. L’écriture recouvrait les deux côtés, partant du coin en haut à
gauche d’un des côtés et courant jusqu’à une signature griphonée sur le coin
en bas à droite de l’autre face. La signature disait simplement: ZEB.
Je l’ai ramassé et j’ai commencé à lire.

> Cher Marcus,
> tu ne me connais pas mais moi, je te connais. Depuis
> les trois mois derniers, depuis que le pont de Bay Bridge
> a sauté, j’ai été détenu sur Treasure Island. J’étais dans
> la cour le jour où tu as parlé à cette fille asiatique et
> qu’on t’a plaqué au sol. Tu as été courageux. Je te félicite.
> J’ai eu une appendicite le lendemain et je me suis retrouvé à
> l’infirmerie. Dans le lit voisin, il y avait un type du nom de
> Darryl. Nous sommes restés en convalescence tous les deux pendant
> longtemps, et d’ici à ce que nous allions mieux, nous étions
> devenus trop embarassants pour qu’ils nous libèrent. Alors ils
> ont decidé que nous devions vraiment être coupables. Ils nous
> ont interrogés chaque jour. Tu as subi leurs interrogatoires, je
> sais. Imagine ça pendant des mois. Darryl et moi avons fini par
> partager une cellule. Nous savions qu’elle était sous écoute,
> alors nous ne parlions que de sujets sans intérêt. Mais la nuit,
> quand nous étions dans nos lits, nous nous tapotions des messages
> en code Morse (j’ai toujours su que ma passion pour la radio
> amateur finirait par servir un jour). D’abord, leurs questions
> étaient le même genre d’idiotie que toujours, qui avait fait le
> coup, comment ils l’avaient fait. Mais après un moment, ils sont
> passés à des questions sur Xnet. Bien sûr, je n’en n’avais jamais
> entendu parler. Mais ça ne les empêchait pas de continuer à
> demander. Darryl m’a dit qu’ils lui avaient apporté des clôneurs
> d’Arphid, des Xboxes, toute sorte de technologie, et ont exigé
> qu’il leur dise qui utilisait ça, où ils avaient appris à les
> bricoler. Darryl m’a raconté vos jeux et les trucs que vous
> avez appris. En particulier : le DSI nous a posé des questions
> sur nos amis. Qui connait qui ? Quel est leur signalement ?
> S’ils avaient des opinions politiques ? S’ils avaient des
> ennuis avec leur école ? Avec la police ? Nous appelons la
> prison “Guantanamo-sur-la-Baie”. Ca va faire une semaine que
> je suis sorti et je ne pense pas que qui que ce soit sache que
> leurs fils et leurs filles sont détenus en plein milieu de la
> Baie. La nuit, nous entendions des rires et le bruit des fêtes
> sur la côte. Je suis sorti la semaine dernière. Je ne vais pas
> te dire comment, au cas où ce billet tomberait dans de mauvaises
> mains. Peut-être que d’autres pourraient suivre la même route.
> Darryl m’a expliqué comment te retrouver et m’a fait promettre
> de te dire ce que je savais quand je reviendrais. Maintenant que
> c’est fait, je file d’ici. D’une manière ou d’une autre, je
> quitte ce pays. Que l’Amérique aille se faire mettre. Garde
> courage. Ils sont peur de toi. Botte-leur le cul de ma part.
> Ne te fais pas prendre.
> Zeb.

J’avais les yeux humides en finissant le billet. J’avais un briquet jetable
quelque part sur mon bureau, que j’utilisais de temps en temps pour brûler
l’isolation de fils électriques ; je l’ai pêché et l’ai rapproché du billet.
Je savais que je devais à Zeb de le détruire et de m’assurer que personne
d’autre ne le verrait jamais, au cas où il pourrait mener à lui, là où il
allait. J’ai rapproché la flamme et le billet, mais je n’y suis pas arrivé.
Darryl. Avec toutes âneries sur Xnet, Ange et le DSI, j’avais presque oublié
son existence. Il était devenu un fantôme, comme un vieil ami qui aurait
déménagé ou qui serait parti en échange à l’étranger. Tout ce temps, ils
l’avaient interrogé, avaient exigé qu’il me dénonce, qu’il explique Xnet,
les brouilleurs. Il était resté sur Treasure Island, la base militaire
abandonnée à mi-chemin le long du tablier détruit du Bay Bridge. Il était
tellement près que j’aurais pu nager jusqu’à lui. J’ai reposé le briquet
et j’ai relu le billet. D’ici à ce que je finisse, j’étais en larmes, en
sanglots. Tout m’était revenu, Coupe-à-la-Serpe et ses question, la puanteur
de la pisse et la raideur de mes pantalons comme l’urine séchait dans le
tissu.

– Marcus ?
Ma porte était entrebaillée et ma mère s’inscrivait dans l’ouverture, me
regardant d’un air inquiet. Combien de temps était-elle restée là ? J’ai
essuyé mes larmes d’un revers de bras et reniflé.
– Maman, ai-je répondu. Salut.
Elle est entrée dans la pièce et m’a pris dans ses bras.
– Qu’est-ce qui se passe ? Tu veux en parler ?
Le billet traînait sur la table.
– C’est ta copine qui t’a écrit ? Tout va bien ?
Elle m’avait tendu une perche. Je pouvais tout attribuer à mes problèmes avec
Ange, elle quitterait la pièce et me laisserait seul. J’ai ouvert la bouche
pour faire exactement ça, et voici ce qui est sorti :
– J’étais en prison. Après l’explosion du pont. J’étais en prison tout le temps.
Les sanglots qui sont sortis ensuite ne ressemblaient pas à ma voix. C’étaient
des sons animaux, peut-être comme un âne ou un grand félin nocturne. J’ai hoqueté
et ma gorge m’a brûlé et m’a fait mal, et ma poitrine est devenue lourde. Ma mère
m’a pris dans ses bras, comme elle faisait quand j’étais petit garçon, et m’a
caressé les cheveux, a murmuré dans mon oreille, et m’a bercé, et graduellement,
lentement, les sanglots se sont dissipés.
J’ai inspiré un grand coup et ma mère m’a tendu un verre d’eau. Je me suis
assis sur le bord du lit, elle s’est assise sur ma chaise de bureau, et je
lui ai tout raconté.
Tout.
Bon, disons, l’essentiel.

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