Chapitre 7

Chapitre 7

Ce chapitre est dédié à Books of Wonder à New York, la plus ancienne et la plus grande librairie pour enfants de Manhattan. Ils se situent juste à quelques pâtés de maisons des bureaux de Tor Books dans le Flatiron Building et chaque fois que je passe pour un rendez-vous avec les gens de Tor, je me faufile jusqu’à Books of Wonders pour fouiller leur stock de livres pour enfants neufs, d’occasion ou rares. Je suis très amateur d’éditions rares d’Alice au Pays des Merveilles, et Books of Wonder ne manque jamais de m’enthousiasmer avec l’une ou l’autre magnifique édition limité d’Alice. Ils organisent des tonnes d’événemnts spéciaux pour les enfants et ils entretiennent l’une des atmosphères les plus chaleureuses que j’aie jamais éprouvée dans une librairie. Books of Wonder: 18 West 18th St, New York, NY 10011 USA +1 212 989 3270

Ils m’ont fait sortir et m’ont conduit au coin de la rue jusqu’à une voiture de police banalisée qui attendait. Pas que qui ce que soit dans le quartier aurait eu du mal à deviner que c’était une voiture de flic, par contre. Il n’y a que la police pour circuler dans des grosses Crown Victorias, maintenant que l’essence coûte un dollar et demi le litre. De plus, il n’y a que les flics pour stationner en double file au milieu de Van Ness Street sans se faire remorquer leur voiture par les meutes de dépanneuses prédatrices qui patrouillent sans fin pour faire respecter les incompréhensibles règlements de stationnement de San Francisco, et récolter des rançons pour le kidnapping de votre voiture.

Le Morveux s’est mouché. Il était assis sur le siège arrière, avec moi. Son collègue était assis à l’avant, tapant à deux doigts sur un laptop renforcé antédiluvien qui avait dû appartenir aux Pierrafeu. Morveux a examiné ma carte d’identité une nouvelle fois.
– “Nous voudrions seulement vous poser quelques questions de routine”.
– “Je peux voir vos cartes ?”, j’ai demandé.
Ces types étaient clairement des flics, mais ça ne ferait pas de mal de leur montrer que je connaissais mes droits. Morveux a dévoilé sa plaque trop vite pour que je puisse la voir correctement, mais Taches de Rousseur, sur le siège de devant, m’a permis d’examiner la sienne en détail. J’ai pu noter le numéro de leur division et j’ai mémorisé le nombre à quatre chiffres. C’était facile : 1337 est aussi la façon dont les hackers écrivent “leet”, ce qui signifie “élite”. Ils étaient tous deux très polis et aucun d’eux n’essayait de m’intimider de la façon dont le DSI avait fait quand ils m’avaient en détention.
– “Suis-je en état d’arrestation ?”
– “Vous êtes détenu momentanément pour que nous puissions assurer votre sécurité et celle du public”, a dit Morveux.
Il a passé mon permis de conduire à Taches de Rousseurs, qui a saisi les données lentement dans son ordinateur. Je l’ai vu fair eune faute de frappe et je l’ai presque corrigé, mais jeme suis dit qu’il valait sans doute mieux garder mes lèvres scellées.
– “Eest-ce qu’il y a quelque chose que vous voudrais me dire,  Marcus ? Ou est-ce qu’on t’appelle Marc ?”
– “Marcus ira très bien”, j’ai répondu.
Le Morveux avait l’air d’un brave type, en fait. A part pour sa tendance à me kidnapper dans sa voiture, évidemment.
– “Marcus, tu n’aurais pas des choses à nous dire ?”
– “Quel genre de choses ? Est-ce que je suis en état d’arrestation ?”
– “Tu n’es pas en état d’arrestation, pour le moment, ” a dit le Morveux. “Est-ce que tu préfèrerais l’être ?”
– “Non”, j’ai dit.
– “Bon. Nous te surveillons depuis que tu as quitté le BART. Ta carte de métro montre que tu as voyagé à des endroits bizarres à des heures inhabituelles.”
Quelque chose s’est laissé aller dans ma poitrine. Ceci n’avait rien à voir du tout avec Xnet, alors, enfin pas vraiment. Ils m’avaient repéré à mon utilisation atypique du métro et ils voulaient savoir pourquoi j’avais voyagé de façon si étrange récemment. Que c’était totalement stupide.
– “Alors vous autres, vous prenez en filature tous ceux qui sortent de la station du BART en ayant fait un parcours bizarre ? Vous devez en avoir, du boulot !”
– “Pas tout le monde, Marcus. Nous recevons une alarme à chaque fois que quelqu’un fait des parcours atpyiques et ça nous aide à estimer si nous voulons enquêter plus avant. Dans ton cas, nous sommes là parce que nous aimerions savoir pourquoi un gosse intelligent comme toi se balade dans des coins bizarres. ”
Maintenant que je savais que je ne finirais pas en prison, je commençais à m’énerver. Ces types n’avaient aucun droit de m’espionner — pour l’amour du ciel, le BART lui-même n’avais pas le droit de les aider à m’espionner. Qu’est-ce qui avait bien pu décider mon abonnement de métro que j’avais un “profil de transit inhabituel” ?
– “Je crois que je préférerais que vous m’arrêtiez, maintenant”, j’ai dit. Le Morveux s’est rejeté dans son siège et m’a regardé en levant le sourcil.
– “Vraiment ? Sur quel chef d’inculpation ?”
– “Oh, vous voulez dire que prendre le métro de façon non standard n’est pas un crime ?”
Taches de Rousseur a clos les yeux et les a frottés avec ses pouces. Le Morveux a poussé un soupir à fendre l’âme.
– “Ecoute, Marcus, nous sommes du même côté. Nous utilisons ce système pour attraper les méchants. Pour attraper les terroristes et les dealers de drogue. Tu pourrais toi-même être un dealer. C’est un bon moyen de se promener en ville, ces abonnemnts. Anonyme.”
– “Quel est le problème avec l’anonymat ? C’était bien assez bon pour Thomas Jefferson. Et au fait, je suis en état d’arrestation ?”
– “Ramenons-le chez ses parents”, a dit Taches de Rousseur. “On pourra parler à ses parents”.
– “Je crois que c’est une excellente idée”, j’ai dit. “Je suis sûr que mes parents seront très intéresés de savoir à quoi sert l’argent de leurs impôts –”
Là, j’avais exagéré. Le Morveux avait presque saisi la poignée de la portière, mais là il me fusillait du regard avec une tête de Hulk et des veines qu’on voyait battre.
– “Tu ferais mieux de la fermer maintenant, quand tu en as encore l’occasion. Après tout ce qui s’est passé ces deux dernières semaines, ça ne te tuerait pas de coopérer avec nous. Tu sais quoi, peut-être qu’on devrait juste t’arrêter. Tu pourrais passer un jour ou deux en cellule pendand que ton avocat te chercherait. Des tas de choses peuvent se passer pendant ce temps. Des tas. Tu crois que tu aimerais ça ?”
Je n’ai rien répondu. J’avais été insolent et en colère. Maintenant j’étais terrifié.
– “Je suis désolé”, ai-je réussi à dire, en me détestant moi-même une nouvelle fois pour l’avoir dit. Le Morveux est passé sur le siège de devant et Taches de Rousseurs a passé une vitesse, roulant le long de la 24ème rue et par-delà Potrero Hill. Ils avaient mon adresse par ma carte d’identité. Maman a ouvert la porte quand la sonnette a retenti, en laissant la chaîne de sécurité. Elle a jeté un ocup d’oeil, m’a vu et a demandé :
– “Marcus ? Qui sont ces gens ?”
– “Police”, a dit Morveux. Il a montré sa plaque, en lui laissant bien regarder, pas en la faisant filer comme pour moi. “Est-ce que nous pourrions entrer ?”

Maman a refermé la porte pour dégager la chaîne et les faire entrer. Ils m’ont conduit à l’intérieur et Maman nous a balayés tous les trois avec un de ses regards dont elle a le secret.
– “De quoi s’agit-il ?”
Morveux m’a désigné du doigt.
– “Nous voulions poser quelques questions de routine à votre fils sur ses déplacements, mais il a refusé d’y répondre. Nous avons pensé que le mieux serait de le conduire ici.”
– “Est-il en état d’arrestation ?” L’accent anglais de Maman revenait fort. Bonne vieille Maman.
– “Etes-vous citoyenne américaine, madame ?”, a demandé Taches de Rousseur. Elle lui a lancé un regard qui aurait pu décaper de la peinture.
– “Sûûûûr qu’je suis, ouaip !”, a-t-elle répondu avec un accent texan à couper au couteau. “Suis-je en état d’arrestation ?”
Les deux flics se sont entreregardés. Taches de Rousseur s’est lancé.
– “Je crois que nous sommes partis d’un mauvais pied. Nous avons repéré votre fils à son profil de transit inhabituel, dans le cadre d’un nouveau programme de maintien de l’ordre pro-actif. Quand nous repérons des gens dont les trajet sont inhabituels, ou qui correspondent à un profil suspect, nous enquêtons. ”
– “Attendez, ” a dit Maman. “Comment savez-vous que mon fils prend le métro ?”
– “Les passes rapide”, a-t-il répondu. “Ils tracent les voyages”.
– “Je vois”, a dit Maman en croisant les bras. Ca n’est jamais bon signe quand elle croise les bras. C’était déjà relativement sérieux à partir du moment où elle ne leur avait pas proposé une tasse de thé — au Pays de Maman, c’était pratiquement comme si ell les avait forcés à hurler à travers la fente de la boite aux lettres — mais maintenant qu’elle avait croisé les bras, ça allait mal finir pour eux. A ce moment, j’aurais voulu sortir pour lui acheter un gros bouquet de fleurs.
– “Marcus a refusé de nous dire pourquoi ses déplacements sont tels qu’ils sont.”
– “Etes-vous en train de dire que vous soupçonnez mon fils d’être un terroriste à cause de la façon dont il prend le bus ?”
– “Les terroristes ne sont pas les seuls délinquants que nous attrapons pas cette technique”, a dit Taches de Rousseur. “Les trafiquants de drogue. Les gamins de gangs. Même les voleurs à l’étalage assez malins pour opérer dans des quartiers différents à chaque fois”.
– “Vous souponnez mon fils d’être un dealer ?”
– “Nous n’avons pas dit ça — “, a commencé Zit. Maman a claqué de smains pour le faire taire.
– “Marcus, sois gentil de me passer ton sac à dos”.
Je me suis excécuté. Maman a ouvert la fermeture éclair et a regardé à l’intérieur, tout d’abord en nous tournant le dos.
– “Messieurs, je suis maintenant en mesure d’affirmer qu’il n’y a ni narcotiques, ni explosifs, ni produits de vols à l’étalage dans le sac à dos de monfil. Je pense que l’affaire est close. J’aimerais voir vos numéros d’identification avant que vous partiez, s’il-vous-plaît.” Le Morveux a ricané.
– “Chère madame, l’ACLU a porté plainte contre trois cents flics de la police de San Francisco, vous allez devoir faire la queue.”

Maman m’a fait une tasse de thé et m’a ensuite donné une faim de loup pour le dîner en m’annonçant qu’elle avait faire des falafel. Papa est rentré à la maison alors que nous étions toujours à table et Maman et moi lui avons conté l’histoire tour à tour. Il a secoué la tête.
– “Lillian, ils faisaient juste leur travail.” Il portait encore le blazer bleu et le pantalon kaki qu’il portait les jours où il était consultat à la Silicon Valley. “Le monde a changé depuis la semaine dernière”.
Maman a reposé sa tasse.
– “Drew, c’est ridicule. Ton fils n’est pas un terroriste. Ses trajets dans les transports publics ne sont pas un sujet d’enquête pour la police.”
Papa a enlevé son blazer.
– “Nous faisons ça tout le temps à mon travail. C’est comme ça que les ordinateurs peuvent s’utiliser pour détecter toutes sortes d’erreurs, d’anomalies et de résultats. Tu demandes à l’ordinateur de créer un profil sur la base des valeurs moyennes dans une base de donnée, puis tu lui demandes de retrouver les entrées de la base de données les plus éloignées de la moyenne. C’est la base de ce qu’on appelle l’analyse bayesienne, et ça fait des siècles qu’on l’utilise. Sans ça, on ne pourrait pas filtrer les spams — ”
– “Alors tu prétends que la police devrait être aussi naze que mon filtre à spams ?”, ai-je dit.
Papa ne se fâchait jamais contre moi si je discutais avec lui, mais ce soir je voyais qu’il était vraiment tendu. Mais quand bien même, je ne pouvais pas résister. Mon propre père, prenant le parti de la police !
– “Ce que je dis, c’est que c’est parfaitement raisonnable que la police conduise ses enquêtes en commençant par l’analyse de données, et poursuive avec du travail de terrain où un être humain va effectivement intervenir pour voir s’il y a une anomalie. Je ne pense pas qu’un ordinateur devrait dire à la police qui arrêter, je pense juste qu’il peut l’aider à trier la meule de foin pour trouver l’aiguille.”
– “Mais en prenant en compte toutes les données des transports publics, ils fabriquent la meule de foin”, ai-je fait. “C’est une masse de données gigantesque et il n’y a pratiquement rien d’intéressant dedans, du point de vue de la police. C’est du pur gaspillage de ressources.”
– “Je comprends que tu sois critique envers les désagréments que le système t’a causé, Marcus. Mais entre tous, tu devrais comprendre la gravité de la situation. Il n’y a pas eu de mal, si ? Ils t’ont même ramené à la maison.” En menaçant de me jeter en prison, ai-je pensé, mais je voyais bien que le dire ne m’amènerait à rien. “De plus, tu ne nous as toujours pas expliqué où diable tu as bien pu aller te fourrer pour créer un pareil profil de transit.” Ca m’a coupé le souffle.
– “Je croyais que tu t’en remettais à mon initiative, et que tu ne voulais pas m’espionner.”
Il me l’avait dit bien assez souvent. “Tu voudrais vraiment que je justifie chaque trajet que j’aie jamais fait ?”

J’ai branché ma Xbox dès que je suis arrivé dans ma chambre. J’avais boulonné le projecteur à mon plafond de façon à éclairer le mur au-dessus de mon lit (j’avais été contraint de décrocher ma magnifique fresque de flyers de punk rock que je décollais des poteaux de téléphone et que je recollais sur des feuilles de papier blanc). J’ai allumé la Xbox et je l’ai regardée alors qu’elle se mettait en ligne. J’allais envoyer des mails à Van et Jolu pour leur raconter l’escarmouche avec les flics, mais en mettant mes doignts sur le clavier, je me suis arrêté. Un sentiment m’envahissait lentement, peu différent de celui que j’avais eu lorsque j’avais réalisé qu’ils avaient transformé mon pauvre vieux Salmagundi en un traître. Cette fois-ci, j’avais l’impression que mon Xnet bien-aimé pourrait bien transmettre la position de chacun de ses utilisateurs au Département de la Sécurité Intérieure.

C’est ce que Papa avait dit : vous demandez à un ordinateur de créer un profile de l’entrée moyenne d’une base de données et vous lui demandez de trouver quelles entrées de la base de donnée s’éloignent le plus de la moyenne. Xnet était sûr parce que ses utilisateurs n’étaient pas dirextement connectés à Internet. Ils sautaient d’une Xbox à l’autre jusqu’à ce qu’ils en toruvent une qui soit connectée à Internet, où ils injectaient alors leurs informations sous forme de données encryptées et indéchiffrables. Personne n’aurait pu dire lesquels des paquets Internet participaient à Xnet et lequels n’était que de simpes communications encyptés de finance ou de commerce en ligne. On ne pouvait pas découvrir qui était relié à Xnet, et encore mois qui l’utilisait effectivement. Mais quid des “statistiques bayesiennes” de Papa ? J’avais déjà joué avec des mathématiques bayesiennes. Darryl et moi avions essayé d’écrire nous-même un meilleur filtre à spam, et quand vous filtrez du spam, vous avez besoin de math baysiennes. Thomas Bayes était un mathématicien britannique du XVIIIe siècle  dont personne n’avait eu rien à fiche pendant deux siècles après sa mort, jusqu’à ce que les informaticiens  réalisent que sa technique pour analyser statistiquement des montagnes de données serait super-utile pourles Himalayas d’information actuels.

Voici comment fonctionnent les stats bayesiennes. Disons que vous avez un tas de spam. Vous prenez chaque mot présent dans le spam, et vous comptez combien de fois il apparaît. C’est ce qu’on appelle un “histogramme en fréquence de mots” et ça vous dit quelle est la probabilité qu’un ensemble de mots constitue du spam. Maintenant, prenez une tonne d emails qui ne sont pas du spam — les hommes de l’art appellent ça du “ham” — et faites pareil. Attendez qu’un nouveau e-mail arrive et comptez les mots qui apparaissent dedans. Utilisez alors l’histogramme en fréquences du message candidat pour calculer la probabilité qu’il appartienne à la pile de “spam” ou à celle du “ham”. S’il se trouve que c’est du spam, vous pouvez ajuster l’histogramme du spam en fonction du nouveau message. Il y a de nombreuses façon de rafiner cette technique — considérer des paires de mots, jeter les vieilles données — mais c’est l’idée de base. C’est l’une de ces idées géniales et simples qui paraissent évidentes après qu’on se l’est faite expliquer. Elle a de nombreuses applications — vous pouvez demander à un ordinateur de compter les lignes dans une image et voir si c’est plutôt un histogramme de fréquences de lignes de chien, ou plutôt un histogramme de fréquences de lignes de chat. Ca peut détecter la pornogrpahie, la fraude banquaire, les disputes sur Internet. C’est bien utile. Et c’était de mauvaises nouvelles pour Xnet.

Supposons que quelqu’un ait mis tout Internet sur écoute — ce que, clairement, le Département de la Sécurité Intérieure avait fait.  On ne pourrait pas dire qui transmetterait des paquets Xnet en regardant le contenu des paquets, grâce à la cryptographie. Mais on pourrait détecter qui enverrait beaucoup, beaucoup plus de données cryptées que les autres. Pour un utilisateur normal d’Internet, une session en ligne est probablement constituée à 95% de texte en clair, et de seulement 5 pourcents de texte chiffér. Si quelqu’un envoyait 95% de texte chiffré, on pourrait leur envoyer l’équivalent de Taches de Rousseurs et du Morveux, mais éduqués en informatique, pour leur demander s’ils seraient un terroriste utilisateur de Xnet traffiquant de la drogue. C’est ce quiarrive tout le temps en Chine. Certains dissidents malins avaient eu l’idée de contourner le Grand Firewall de Chine, qui sert à censurer l’entièreté de la connection Internet du pays, en utilisant des connections encryptées à des ordinateurs dans d’autres pays. Maintenant, le Parti là-bas ne saura pas sur quoi le dissident surfe : ça pourrait être du porno, ou des recettes pour fabrique des bombes, ou des lettres coquines de sa copine aux Philippines, ou de la documentation politique, ou des nouvelles de la Scientologie. Ils n’ont même pas besoin de le savoir. Tout ce qu’ils ont besoin de savoir, c’est que ce type fait beaucoup plus de traffic crypté que ses voisins. A ce moment, ils l’envoient dans un camps de travaux forcés à titre d’exemple pour ceux qui veulent savoir ce qui arrive aux petits malins.

Pour le moment, j’étais prêt à parier que Xnet était trop insignifiant pour avoir été remarqué par le DSI, mais ça se resterait pas comme ça tout le temps. Et à partir de ce soir, je n’étais plus trop sûr si j’était en meilleure position qu’un dissident chinois. J’étais en train de mettre tous les utilisateurs de Xnet en danger. La loi se fichait de si vous faisiez effectivement quelque chose de mal ou pas ; ils enquêteraient sur vous juste parce que vous seriez statistiquement anormaux. Et je ne pouvais même pas arrêter ça — maintenant que Xnet était en place, il avait acquis une vie propre. Il fallait que je corrige ça d’une autre manière.

J’aurais aimé pouvoir discuter de ça avec Jolu. Il travaillait à un fournisseur de services Internet appelé Pigspleen Net qui l’avait engagé quand il avait douze ans, et il en savait bien plus que moi sur le net. S’il y avait qulqu’un dont les connaissances pourraient nous éviter la prison, c’était bien lui. Fort heureusement, Van, Jolu et moi avions prévu de nous rencontrer pour boire un café le lendemain soir à notre bar préféré dans Mission après l’école. Officiellement, c’était une réunion de notre équipe de Harajuku Fun Madness, mais dans la mesure où le jeu avait été annulé et où Darryl était disparu, c’était plutôt devenu une crise de larmes hebdomadaire, complétée par la demi-douzaine de coups de téléphone et de chats du style “Tu tiens le coup ? C’est vraiment arrivé ?” Ca serait bon d’avoir quelqu’un d’autre à qui parler.

“Tu es dingue”, a dit Vanessa. “Est-ce que tu as complètement, réellement, vraiment pour de bon perdu la tête, ou quoi ?” Elle s’était présentée en uniforme de son école de filles, parce qu’elle s’était retrouvée à faire un long détour pour rentrer chez elle, jusqu’au pont de San Mateo et retour par la ville, avec un service de bus-navette que son école faisait fonctionner. Elle détestait être vue en public dans cet accoutrement, qui la faisait ressembler à un personnage de Sailor Moon — une jupe plissée, une tunique et des chaussettes qui allaient jusqu’au genoux. Elle était de mauvaise humeur depuis qu’elle était entrée dans le café, qui était plein d’étudiants en art plus âgés, plus cools, émos, qui gloussaient dans leurs cappuchinos en la voyait passer.

– “Que veux-tu que je fasse, Van ?”, j’ai dit. Je commençais à m’exaspérer, moi aussi. L’école était insoutenable, maintenant qu’il n’y avait plus le jeu et que Darryl était porté disparu. Toute la journée, pendant les cours, je me consolais à la pensée que je verrais mon équipe, ou ce qui en restait. Et là, nous nous disputions.
– “Je veux que tu arrêtes de t’exposer à des risques, M1k3y.” Les poils derrière ma nuque se sont dressés. Bien sûr, nous utilisions nos pseudos d’équipe pendant nos réunions, mais maintenant que mon pseudo était aussi associé à mon utilisation de Xnet, ça m’effrayait de l’entendre dire à voix haute en public.
– “N’emploie plus jamais ce nom en public”, ai-je dit sèchement. Van a secoué la tête.
– “C’est précisément ce que je veux dire. Tu pourrais te retrouver en prison pour ça, Marcu, et pas seulement toi. Des tas de gens. Après ce qui est arrivé à Darryl –”
– “C’est pour Darryl que je fais ça !” Les étudiants en art se sont dévissé le cou pournous regarder et j’ai baissé la voix. “Je fais ça parce que l’alternative est de les laisser s’en tirer sans rien.”
– “Tu crois que tu vas les arrêter ? Tu es dingue. C’est le gouvernement.”
– “C’est encore notre pays”, j’ai dit. “Nous avons encore le droit de le faire.”
Van avait l’air sur le point d’éclater en sanglors. Elle a inspiré profondément deux fois et s’est levée.
– “Je ne peux pas, désolée. Je ne supporte pas de te voir faire ça. C’est comme regarder un accident de voiture au ralenti. Tu vas te détruire, et je t’aime trop pour voir arriver ça. ”
Elle s’est penchée, m’a serré furieusement dans ses bras et m’a donné un vigoureux baiser sur la joue, en dépassant sur le coin de ma bouche.
– “Prends bien soin de toi, Marcus”, a-t-elle dit. Ma bouche me brûlait à l’endroit qu’elle avait touché. Elle a soumis Jolu au même traitement, mais bien au milieu de la joue. Et elle est partie. Jolu et moi nous sommes dévisagés après son départ. J’ai pris mon visage dans mes mains.
– “Bon Dieu”, ai-je dit finalement. Jolu m’a tapoté dans le dos et m’a commandé un autre café.
– “Ca va aller”, a-t-il dit.
– “On aurait cru que si quelqu’un pouvait comprendre, ça serait bien Van”.
La moitié de la famille de Van vivait en Corée du Nord. Ses parents n’oubliaient jamais que certains des leurs vivaient sous le joug d’un dictateur dément, incapables de s’échapper en Amérique comme ils l’avaient fait. Jolu a frissonné :
– “C’est peut-être pour ça qu’elle panique tellement. Parce qu’elle sait à quel point ça peut devenir dangereux.” Je voyais pourquoi il disait ça. Deux des oncles de Van avaient disparu dans  des prisons et n’en n’avaient jamais réapparu.
– “Ouais”, j’ai fait.
– “Alors comment ça se fait que tu n’étais pas sur Xnet, hier soir ?”
Je lui étais reconnaissant de cette distraction. Je lui ai tout expliqué, tout le fourbi bayesien et mes craintes que nousne puissions pas continuer à utiliser Xnet comme nous le faisions sans nous faire repérer. Il m’a écouté attentivement.
– “Je vois ce que veux dire. Le problème c’est que s’il y a trop de données cryptées sur la connection Internet de quelqu’un, il va sortir du lot et avoir l’air bizarre. Mais s’il n’encrypte pas, c’est trop facile pour les méchants de les mettre sur écoute. ”
– “Ouais”, ai-je répondu, “j’ai essayé de démêler ça tout la journée. Peut-être que nous pourrions ralentir les connections, les distribuer sur les accomptes de plus de gens –”
– “Ca ne marchera pas”, a-t-il-dit. “Pour être assez lent pour disparaître dans le bruit de fond, tu devrais pratiquement désactiver le réseau, ce qui n’est pas une option.”
– “Tu as raison”, j’ai dit, “mais qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?”
– “Et si nous changions la définition de ‘normal’ ?”
Et là, vous voyez pourquoi Jolu s’est fait engager chez Pigspleen quand il avait encore 12 ans. Donnez-lui un problème avec deux mauvaises solutions possibles, et il vous en sortira une troisième complètement différente qui commence par jeter vos présuppositions aux orties. J’ai hoché la tête avec vigueur.
– “Continue, explique-moi”
– “Et si l’utilisateur moyen d’Internet à San Francisco se mettait à utiliser beaucoup plus de crypto tous les jours ? Si nous pouvions changer la répartition en cinquante-cinquante entre les données chiffrées et données en clair, alors les utilisateurs qui nous fournissent nos accès à Xnet auraient juste l’air normaux. ”
– “Mais comment pouvons-nous y arriver ? Les gens ne font simplement pas assez attention au respect de leur vie privée pour surfer sur Internet par des canaux encryptés. Ils ne comprennent pas en quoi ça compte que leurs recherches sur Google soient mises sur écoute. ”
– “Ouais, mais les pages web représentent de petits volumes de traffic. Si on arrivait à faire télécharger quelques gros fichiers encryptés aux gens chaque jour, ça générerait autant de traffic chiffré que des milliers de pages web. ”
– “Tu penses à indienet”, ai-je dit.
– “T’as pigé”, a-t-il répondu.

indienet — tout en minuscules, toujours — était l’atout qui avait fait de Pigspleen l’un des fournisseurs Internet indépendants avec le plus de succès dans le monde entier. Quand les grands éditeurs de disques ont commencé à faire des procès à leurs fans parce qu’ils téléchargeaient leur musique, de nombreux éditeurs indépendants et leurs artistes se sont gratté la tête : comment pouvez-vous vous faire de l’argent en faisant des procès à vos clients ? La fondatrice de Pigspleen avait la réponse : elle a proposé un marché avec tout artiste qui voudrait travailler avec ses fans plutôt que de les combattre. Donnez à Pigspleen une license pour distribuer votre musique à ses clients et ils vous donneraient un pourcentage des recettes des abonnements Internet, dépendant de la popularité de votre musique. Pour un artiste indépendant, le gros problème n’est pas le piratage, c’est l’obscurité : personne ne s’intéresse assez à vos chansons pour les piquer. Ca a marché. Des centaines d’artistes indépendants et d’éditeurs avaient signé des accords avec Pigspleen, et plus il y avait de musique, plus les fans tendaient à prendre leurs abonnements Internet chez Pigspleen, et plus il y avait d’argent pour les artistes. En l’espace d’une année, le fournisseur avait eu des centaines de milliers de nouveaux utilisateurs, et maintenant il en comptait un million — plus de la moitié des connections haut débit de la ville.

– “Ca fait des mois que je devrait réécrire le code d’indienet”, a dit Jolu. “Les programmes originaux ont été écrits vite fait-mal fait, et on pourrait les rendre bien plus efficaces avec un peu de travail. Mais je n’ai jamais eu le temps. L’une des principales choses à faire est d’encrypter les connections, pour la simple et bonne raison que Trudy aime bien l’idée.
Trudy Doo était la fondatrice de Pigspleen. Elle était une légende du punk de San Francisco, chanteuse et leader du groupe anarcho-féministe les Speedwhores, et elle était dingue de confidentialité. Je croyais volontier qu’elle voulait que ses services de distribution de musiue soient encryptés, juste pour le principe.
– “Ca va être dur ? Je veux dire, combien de temps ça va prendre ?”
– “Eh bien, il y a des tonnes de codes de crypto gratuits en ligne, évidemment”, a dit Jolu. Il avait adopté l’attitude qu’il prenait quand il creusait dans un problème de code bien juteux — le regard perdu très loin, tambourinant des paumes sur la table en provoquant de petites vagues dans le café. J’aurais voulu rire — le monde pouvait crouler, devenir invivable et terrifiant, mais Jolu écrirait ce code.
– “Je peux te donner un coup de main ?” Il m’a lancé un regard.
– “Quoi, tu penses que je ne peux pas m’en sortir seul ?”
– “Hein ?”
– “Ben, tu as mis tout ce Xnet sur pied sans même m’en parler. Sans m’en dire un mot. Je me suis dit que tu n’avais pas besoin de mon aide avec ces trucs.” J’étais brisé net dans mon élan.
– “Hein ?”, j’ai répété. Jolu avait l’air bien remonté, maintenant. Il était clair que cette histoire l’avait travaillé depuis un bon moment.
– “Jolu –“. Il m’a fixé et je voyais bien qu’il était furieux. Comment avais-je pu rater ça ? Seigneur, je pouvais être un tel idiot des fois.
– “Ecoute, mon pote, c’est pas vraiment un problème — ” ce qui était clairement sa façon de dire que c’était vraiment un problème ” — c’est juste que, tu vois, tu ne m’as jamais demandé. Je hais le DSI. Darryl était mon ami à moi aussi. J’aurais vraiment pu aider.” J’aurais voulu cacher ma tête entre mes genoux.
– “Ecoute, Jolu, c’était vraiment stupide de ma part. J’ai fait ça à genre deux heures du matin. J’étais juste dingue quand c’est arrivé. Je –” Je ne pouvais pas l’expliquer. Oui, il avait raison, et c’est là tout le problème. Il avait été deux heures du matin mais j’aurais pu en parler à Jolu le lendemain ou le surlendemain. Je ne l’avais pas fait parce que je n’avais pas su quoi lui dire — que c’était un bricolage dégueulasse, que j’avais besoin d’y réfléchir mieux. Jolu avait toujours le chic pour transformer mes idées de deux heures du matin en vrai code, mais le genre de choses qu’il produisait était toujours légèrement différent de ce que j’aurais fait moi-même. J’avais voulu ce projet pour moi. J’avais été complètement omnubilé par mon rôle de M1k3y.
– “Je suis désolé”, ai-je finalement fait. “Je suis vraient, vraiment désolé. Tu as absolument raison. J’ai juste paniqué et je me suis conduit comme un idiot. J’ai vraiment besoin de ton aide. Je ne peux pas faire marcher tout ça sans toi.”
– “Tu le penses vraiment ?”
– “Bien sûr que je le pense vraiment”, j’ai dit. “Tu es le meilleur codeur que je connaisse. Tu es un vrai génie, Jolu. Ce serait un honneur pour moi que tu m’aides avec ce projet.” Il a tambouriné des doigts encore un moment.
– “C’est seulement — tu sais. C’est toi qui nous diriges. Van est la maline, Darryl était… c’était ton lieutenant, celui qui organisait tout, qui faisait attention aux détils. Moi truc à moi, c’était d’être le programmeur. J’ai eu l’impression que tu me faisais comprendre que tu n’avais pas besoin de moi. ”
– “Oh mec, je suis vraiment un idiot. Jolu, tu es la personne la plus qualifiée que je voie pour faire ça. Je suis vraiment, vraiment, vraiment —
– “Bon, ça va, là, ça suffit. Arrête. C’est bon. Je te crois. On est tous à côté de nos pompes en ce moment. Alors oui, bien sûr tu peux m’aider. On peut même probablement te payer — j’ai un petit budget pour des programmeur sous contrat.
– “Vraiment ?” Personne ne m’avait jamais payé pour écrire du code.
– “Bien sûr, tu es sûrement assez bon pour que ça en vaille la peine. ”
Il m’a souri et m’a tapé sur l’épaule. Jolu est vraiment décontracté la plupart du tmeps, c’est la raison pour laquelle il m’avait fait tellement peur. J’ai payé les cafés et nous sommes sortis. J’ai appelé mes parents et que leur ai dit ce que je faisais. La mère de Jolu a insisté pour nous confectionner des sandwichs. Nous nous sommes enfermés dans sa chambre avec son ordinateur et le code d’indienet e tnous nous sommes lancés dans l’une de nos grandes sessions marathon de programmation. Quand la famille de Jolu est allée se coucher vers onze heures et demie, nous avons pu kidnapper la machine à café dans sa chambre et nous faire des intraveineuses avec notre stock de grains de café magiques.

Si vous n’avez jamais programmé un ordinateur, vous devriez essayer. Il n’y a rien de pareil au monde. Quand vous programmez un ordinateur, il fait exactement ce que vous lui dites de faire. C’est comme de concevoir une machine — n’importe quelle machine, comme une voiture, un robinet, un piston à gaz pour une porte — en employant des mathématiques et des instructions. C’est terrible, au sens premier du terme : ça peut vous emplir de terreur. Un ordinateur est la machine la plus complexe que vous utiliserez jamais. Il est fait de milliards de transistors ultra-miniaturisés qui peuvent se configurer pour exécuter n’importe quel programme que vous puissiez imaginer. Mais quand vous vous asseillez à votre clavier et que vous écrivez une ligne de code, ces transistors font ce que vous leur dites de faire. La plupart d’entre nous ne construiront jamais de voiture. Presque aucun de nous ne va créer un système d’aviation. Concevoir un bâtiment. Dessiner une ville. Ce sont des machines compliquées, ces choses-là, et elles sont hors de portée de simples mortels comme vous et moi. Mais un ordinateur est, genre, dix fois plus compliqué, et il dansera pour vous sur la musique que vous jouerez. Vous pouvez apprendre à écrire du code simple en une après-midi. Commencez avec un langage comme Python, qui est conçu pour donner à des non-programmeurs une manière facile de dresser leur machine. Même si vous n’écrivez de code qu’un seul jour, une après-midi, vous devez essayer. Les ordinateurs peuvent vous contrôler ou peuvent alléger votre travail — si vous voulez contrôler vos machines, vous devez apprendre à écrire du code. Nous avons écrit beaucoup de code cette nuit-là.

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