Chapitre 1

Chapitre 1

Ce chapitre est dédié à BakkaPhoenix Books à Toronto, Canada. Bakka est la plus ancienne librairie de science fiction du monde, et c’est elle qui a fiat de moi le mutant que je suis aujourd’hui. Je m’y suis aventuré pour la première fois quand j’avais environ 10 ans et y ai demandé conseil. Tanya Huff (oui, LA Tanya Huff, mais elle n’était pas encore un écrivain célèbre à l’époque) m’a emmené au rayon des livres d’occasion et m’a fourré dans les mains une édition de “Little Fuzzy”, de H. Beam Piper, ce qui a changé ma vie à jamais. D’ici à ce que j’atteigne mes 18 ans, je travaillais chez Bakka — j’ai remplacé Tanya quand elle est partie pour écrire à plein temps — et j’ai appris des leçons innoubliables sur les façons et les raisons pour lesquelles les gens achètent des livres. Je pense que tout écrivain devrait travailler dans une librairie (et une pléthore d’écrivains ont travaillé chez Bakka au fil des années ! Pour le 30e anniversaire du magasin, il est sortir une anthologie de nouvelles écrites par les écrivains de Bakka, incluant des oeuvres de Michelle Sagara (aussi connue sous le nom de Michelle West), Tanya Huff, Nalo Hopkinson, Tara Tallan –et moi-même !)

BakkaPhoenix Books: 697 Queen Street West, Toronto ON Canada M6J1E6, +1 416 963 9993

Je suis en Terminale au lycée Cesar Chavez de San Francisco, dans le district de Sunny Mission, et ça fait de moi l’une des personnes les plus surveillées au monde. Mon nom est Marcus Yallow, mais au moment où commence cette histoire, je me faisais appeler w1n5t0n. Prononcer “Winston”. Ne pas prononcer “doubleuh-vé-un-ène-cinq-té-zéro-ène” — à moins que vous ne soyez un pion demeuré suffisamment à la traîne pour en être encore à qualifier Internet d'”autoroute de l’information”. Je connais exactement ce genre d’individu abruti, et il s’appelle Fred Benson, l’un des trois vice-principaux à Cesar Chavez. Ce mec est une plaie, du genre pneumothorax. Mais tant qu’à avoir un geôlier, autant qu’il soit à la rue plutôt qu’il touche sa bille. “Marcus Yallow”, dit-il au haut-parleur un vendredi matin. Ce haut-parleur n’est déjà pas de la grande Hi-Fi, si on ajoute à ça les habituelles marmonnements de Benson, on obtient on son qui évoque plus quelqu’un qui lutte pour digérer un mauvais burrito qu’une annonce officielle de l’école. Mais les être humains sont bons pour reconnaître leur nom dans du bruit audio — ça aide à la survie. J’ai attrapé mon sac et refermé mon laptop aux trois quarts — je ne voulais pas perdre mes téléchargements en cours — et me suis préparé pour l’inévitable. “Présentez-vous à bureau de l’administration immédiatement”. Mon prof d’éducation civique, Madame Galvez, m’a regardé en levant les yeux au ciel, et je l’ai regardée en levant les yeux au ciel. Ce type était toujours après moi, simplement parce que je passais à travers les firewalls de l’école comme à travers des kleenex mouillés, que je trompais les logiciels de reconnaissance de pas, et que je tuais aux micro-ondes les puces avec lesquelles ils nous traquent. Galvex est chouette, par contre, elle ne m’en a jamais voulu pour ça (surtout pas quand je lui donne un coup de pouce avec son webmail pour qu’elle puisse parlé à son frère qui esten garnison en Irak). Mon ami Darryl m’a claqué les fesses quand je suis passé devant lui. J’ai connu Darryl depuis que nous avions des couches et que nous faisions le mur de l’école maternelle, et je l’ai enfoncé dans les ennuis et retiré des ennuis depuis. J’ai secoué mes mains jointes au-dessus de ma tête comme si j’avais gagné un prix, je suis sorti de l’Éducation Civique, et j’ai entamé la marche vers le bureau. A mi-course, mon téléphone a sonné. C’était aussi tout à fait interdit — les téléphones sont schtrengt verbotten à Chavez High — mais pourquoi est-ce que ça m’aurait arrêté ? Je me suis faufilé aux toilettes et je me suis enfermé dans la cabine du milieu (celle du fond est toujours la plus sale parce que tout le monde s’y précipite dans l’espoir d’éviter les odeurs — le bon plan, et la meilleure hygiène, sont au milieu). J’ai vérifié mon téléphone — mon PC de la maison lui avait envoyé un mail pour lui annoncé qu’il y avait du nouveau sur Harajuku Fun Madness, qui se trouve être le meilleur jeu jamais inventé. J’ai eu un grand sourire. Passer ses vendredis à l’école, c’est naze de toute façon, et j’étais content d’avoir une raison de prendre le large. J’ai parcouru le reste du chemin jusqu’au bureau de Benson et l’ai salué d’un grand geste en passant la porte. “Mais n’est-ce pas là doubleuh-vé-un-ène-cinq-té-zéro-ène”, il a dit. Frederick Benson — numéro de sécurité sociale 545-03-2343, né le 15 août 1962, nom de jeune fille de la mère Di Bona, résidant à Petaluma — est largement plus grand que moi. Je mesure à peine 1m70, alors qu’il culmine à près de deux mètres, et ses années de basketball à l’université sont suffisemment loin derrière lui pour que ses pectoraux soient devenus des espèces de nichons pour homme qui ressortent de façon péniblement immanquable à travers ses polos promotionels de dot-coms. Il a toujours l’air sur le point de vous ??? la tronche, et il adore monter le ton pour donner de l’effet dramatique. Mais ces deux tactiques perdent de leur efficacité quand on les rabâche.
– “Désolé, non”, j’ai dit: “je n’ai jamais entendu parlé de ce R2D2 dont vous parlez”.
– “W1n5t0n”, il a dit, de nouveau en épelant.
Il m’a fixé un moment en fonçant les sourcils, en espérant que je me démonte. Bien sûr, c’était mon pseudo, et ça faisait des années que ça l’était. C’était l’identité que j’utilisais quand je postais sur les forums où je contribuais à la recherche en sécurité appliquée. Vous savez, comme s’évader de l’école ou désactiver la balise de localisation sur mon téléphone. Mais lui ne savait pas que c’était mon pseudo. Seul un petit nombre de gens le savaient, et j’avais en chacun d’eux une confiance absolue. “Hmmm, ça ne me dit rien”, ai-je dit. J’avais fait quelques trucs pas mal sous ce pseudo — j’étais très fier de mon travail sur les tueurs de puces cafteuses — et s’il arrivait à lier mes deux identités, j’aurais des ennuis. Persone à l’école ne m’appelait jamais w1n5t0n, ni même Winston. Pas même mes amis. C’était Marcus, ou rien. Benson s’est assis derrière son bureau et a commencé à tapoter sa chevalière nerveusement. Il faisait ça à chaque fois que ça tournait mal pour lui. Les joueurs de pocker appellent ça ??? — quelque chose qui vous dit ce qui se passe dans la tête du gars en face. Je connais les ??? de Benson à l’envers et à l’endroit.
– Marcus, j’espère que tu comprends à quel point c’est sérieux.
– Je comprendrai dès que vous m’aurez expliqué de quoi il s’agit, monsieur.
Je dis toujours “monsieur” aux figures d’autorité quand je fais le malin. C’est mon propre ???. Il a secoué la tête et m’a regardé de très haut, encore un ???. D’un moment à l’autre, il allait me hurler dessus.
– Écoute, gamin ! Il est temps que tu comprennes que nous savons ce que tu as fait, et que nous n’allons pas laisser passer ça. Tu as de la chance si tu n’es pas expulsé avant la fin de cette entrevue. Tu le veux, ton bac ?
– Monsieur Benson, vous ne m’avez toujours pas expliqué quel est le problème…
Il a tapé du poing contre son bureau en me pointant de l’index.
– Le problème, monsieur Yallow, est que tu es complice d’une entreprise criminelle visant à subvertir les systèmes de sécurité de cette école, et que tu as fourni des contre-mesures à vos camarades. Tu sais que nous avons expulsé Graciella Uriarte la semaine dernière pour avoir utilisé un de tes engins.
Uriarte s’était mis dans la miouse. Elle avait acheté un brouilleur radio dans un magasin de bricolage près de la station de métro de la 16ème rue et il avait déclanché les contre-mesures du corridor de l’école. Je n’avais rien à voir avec ça, mais j’avais mal pour elle.
– Et vous pensez que je suis impliqué là-dedans ?
– “Nous avons des renseignements probants qui indiquent que tu es w1n5t0n” — une nouvelle fois, il l’a épellé, et j’ai commencé à me demandé s’il avais seulement compris que le “1” se lisait “I” et que le “5” se lisait “S”. “Nous savons que ce w1n5t0n est responsable du vol des tests standards de l’année dernière”. En fait, ça n’avait pas été moi, mais c’était un joli hack, et c’était plutôt flatteur de me le voir attribué. “Et en conséquence, passible de plusieurs années de prison si tu ne coopères pas avec moi.
– Vous avez des renseignements probants ? Puis-je les voir ?
Il m’a foudroyé du regard.
– Ton impertinence ne va pas t’aider.
– S’il y a des preuves, monsieur, je pense que vous devriez appeler la police et les leur confier. L’affaire a l’air sérieuse, et je ne voudrais pas interférer avec une enquête en bonne et due forme des authorités compétantes.
– Tu veux que j’appelle la police ?
– Et mes parents, je pense. Ca vaudrait sans doute mieux.
Nous nous sommes fixés par-dessus le bureau. Il s’était clairement attendu à ce que je me couche à la seconde où il lâcherait sa bombe. Je ne me couche pas. J’ai un truc pour soutenir le regard de gens comme Benson. Je regarde légèrement à gauche de leur tête, et je pense à des paroles de chansons traditionelles, du genre qui ne finissent pas. Ca me donne un air posé et détaché.
“Un kilomètre à pied, ça uuuuuseuh, ça uuuuseuh, un kilomètre à pied, ça uuuuseuh les souliers. La peinture à l’huileuh, c’est bien diiiiffiiicileuh, mais c’est bieeeeen pluuuus beauuuu, que la peinture à l’eau. Un éléphant qui se baaaaaaalançait… sur uneuh toileuh d’arraignééééé-euh… trouveuh ce jeu si intéressant, qu’il y invit’un autreuh éléphant. La meilleure façon d’marcher, c’est encore la nôôôôôôtreuh, c’est de mettre un pied d’vant l’autre, et d’recommencer.”
“Deux kilomètres à pied…”
– Tu peux retourner en classe !”, a-t-il aboyé, “je te rappellerai quand la police sera là pour te parler”
– Vous allez les appeler maintenant ?
– La procédure pour appeler la police est compliquée. J’espérais que je pourrais régler cette affaire en étant juste et rapide, mais puisque tu insistes…
– “C’est juste que je peux attendre pendant que vous les appelez.” ai-je dit, “ça ne m’ennuie pas”.
Il s’est remis à tapoter sa chevalière et je me suis préparé à l’explosion.
– “Dégage !”, a-t-il hurlé. “Fous-moi le camp de ce bureau, espèce de misérable petit…”
Je suis sorti, en gardant une expression neutre. Jamais il n’appelerait les flics. S’il avait eu assez de preuves pour impliquer la police, il aurait commencé par les appeler. Il ne pouvait pas me blairer. J’imagine qu’il avait entendu des bruits de couloir sans substance et qu’il avait espéré me les faire confirmer en me déstabilisant. J’ai avancé dans le corridor d’une démarche légère et élastique, en gardant mes foulées bien régulières et mesurées pour les caméras de reconnaissance de pas. Elles avaient été installées l’année précédante, et je les adorais pour leur massive imbécilité. Avant ça, on avait eu des caméras à reconnaissance de visages qui couvraient pratiquement tous les espaces publics de l’école, mais un tribunal les avait jugées anti-constitutionnelles. Alors, Benson et beaucoup d’autres administrateurs scolaires paranoïaques avaient claqué les budgets pour nos manuels sur ces caméras idiotes qui étaient censées pouvoir différencier la démarche d’une personne de celle d’une autre personne. Mais bien sûr. Je suis retourné en classe et me suis rassis, Madade Galvez saluant mon retour chaleureusement. J’ai déballé mon ordinateur fourni en standard par l’école et me suis remis en mode cours. Le SchoolBook relève de la plus cafteuse des technologies, enregistrant la frappe de chaque touche, surveillant tout le traffic réseau à la recheche de motd-clefs suspects, comptant les clics, gardant la trace de chaque petite idée qu’on émet sur le net. On les avait reçus en seconde, et il avait suffit de quelques mois pour qu’ils ne paraissent plus tous beaux tous brillants. Dès que les gens ont eu pigé que ces portables “gratuits” étaient en fait des espions — et nous passaient un flux incessant de publicités exaspérantes, par-dessus le marché — ils se devenus lourds et encombrants. Il avait été facile de cracker mon Schoolbook. Le crack était sur Internet moins d’un moins après que la machine était sortie, et ça n’était pas sorcier — simplement télécharger une image DVD, la graver, mettre le DVD dans le SchoolBook, et le démarrer tout en enfonçant un certain nombre de touches du clavier. Le DVD faisait le reste, et installait toute une colleciton de programmes cachés sur la machine, programmes qui resteraient invisibles même quand le Conseil des Proviseurs effectuait ses vérifications quotidiennes des machines. De temps en temps, il fallait mettre les logiciels à jour pour échapper aux nouveaux tests du Conseil, mais c’était un prix raisonnable pour avoir au moins un peu le contrôle de l’ordinateur. J’ai démarré IMParanoid, la messagerie instantanée secrète que j’utilisais quand je voulais bavarder pendant les cours sans que ça se sache. Darryl était déjà dessus.
– Je déclare la partie ouverte ! Il y a du sensationel sur Harajuku Fun madness, mon pote. Tu es des nôtres ?
– Pas question. Si je me fais chopper à sécher les cours une troisième fois, je me fais expulser, mec. Je t’ai déjà dit. On ira après les cours.
– Tu as une pause pour déjeuner et ensuite un heure libre, non ? Ca te fait deux heures. Ca nous laisse tout le temps de chasser cet indice et de revenir avant qu’on nous remarque. Je bas le rappel de toute l’équipe.
Harajuku Fun Madness est le meilleur jeu jamais créé. Je sais, je l’ai déjà dit, mais ça vaut la peine d’être répété. C’est un JRA, un Jeu de Réalité Alternative, sur une trame où une bandes d’ados japonais découvrent une pierre de jouvance miraculeuse dans le temple de Harajuku, l’endroit où les adolescents japonais branchés ont inventé pratiquement toutes les sous-cultures majeures des 10 dernières années. Ils sont pourchassés par des moines du Mal, des yakuza (la mafia japonais), les extra-terrestres, les inspecteurs du fisc, leurs parents, et une intelligence artificielle renégate. Ils passent aux joueurs des messages codés que nous devons déchiffrer et utiliser par trouver des indices qui mènent à d’autres messages et encore plus d’indices et ainsi de suite. Imaginez le meilleur après-midi que vous ayiez jamais vécu à zoner en ville en espionnant les gens bizarres, à repérer les poignées de main secrètes, à  ??????
checking out all the weird people, funny hand-bills, street-maniacs, and funky shops.

Ajoutez une chasse au trésor à tout ça, une qui demande de faire des recherches dans des vieux films dingues et dans les cultures d’ados à travers les âges et les continents. Et c’est une compétition, où la meilleure équipe de quatre gagne un premier prix de 10 jours à Tokyo pour se promener sur le pont d’Harajuku, geeker à Akihabara, et rapporter tout ce qu’on peut soulever en merchandising Astro le Petit Robot. Sauf qu’ils l’appellent “Atom Boy”, au Japon. Harajuku Fun Madness, c’est ça, et quand on a résolu une énigme ou deux, on devient accro.
– No, mec, juste non. NON. Ne me le demande même pas.
– Mais j’ai besoin de toi, D. Tu es le meilleur que j’aie. Je te jure qu’on sera revenus quand que personne ne nous remarque. Tu sais que je peux le faire, n’est-ce pas ?
– Je sais que tu peux le faire.
– Alors, tu viens ?
– Putain, non !
– Oh, allez, Darryl. Sur ton lit de mort, ton regret, ça ne sera pas de ne pas avoir passé plus de temps assis à l’école.
– Sur mon lit de mort, mon grand regret ne sera pas non plus de ne pas avoir passé plus de temps à jouer à des jeux.
– Ouais mais tu ne penses pas que tu pourrais regretter de ne pas avoir passé plus de temps avec Vanessa Pak ?
Van était un membre de mon équipe. Darryl en était raide amoureux depuis des années — même depuis avant que la puberté  lui ait accordé des cadeaux généreux. Darrly était tombé amoureux de son esprit. Triste, en vérité.
– Tu es vraiment un connard.
– Alors, tu viens ?
Il m’a regardé en secouant la tête. Puis il a acquiescé. Je lui ai fait un clin d’oeil et j’ai entrepris de me mettre en contact avec les autres membres de l’équipe.

Je n’ai pas toujours joué à des JRA. J’ai un noir secret : avant, je jouais à des GN. Un GN, c’est un jeu de rôle Grandeur Nature, et c’est exactement ça : on court dans tous les sens en costume, en parlant avec un accent, et en jouant le rôle d’un super-espion, ou d’un vampire, ou d’un chevalier du Moyen-Âge. C’est comme Capture du Drapeau, mais déguisé, et avec des éléments de club d’impro dedans. Les meilleurs GN étaient ceux qu’on jouait dans des camps de scouts hors de la ville, à Sonomo ou plus bas dans la Péninsule. Ces épopées de trois jours pouvaient devenir assez éprouvantes, avec de la randonnée toute la journée, des bataille homériques avec des épées en latex, des sortilèges lancés sous forme de chiffons noués tout en criant “Boule de Feu !”, et ainsi de suite. On s’amuse vraiment bien, même si ça a l’air un peu tarte. Mais de loin pas aussi geek que de parler des plans de vie de votre Elfe assis autour d’une table avec du Coca light en peignant des figurines, et plus physique que de se plonger dans le coma devant un jeu massivement multijoueur à la maison.
Ce qui m’a attiré des ennuis, c’est les mini-GNs dans les hôtels. A chaque fois qu’une convention de science-fiction se tenait en ville, il y avait des GNistes pour les convaincre de nous laisser lancer quelques mini-jeux de six heures pendant l’événement, en profitant de ce qu’ils avaient loué l’espace. Les gamins enthousiastes qui couraient partout en costume donnaient du pitoresque à l’événement, et nous, nous pouvions nous amuser comme des fous au milieu de gens encore plus socialement marginaux que nous. Le problème des hôtels est qu’on y trouve aussi plein de non-joueurs, aussi  — et pas seulement les fans ds SF. Des gens normaux. Venant d’Etats dont le nom commence et fini par une voyelle. En vacances. Et parfois, ces gens comprennent mal à nature du jeu. Mais laissons ça de côté, d’accord ?

Le cours finissait dans dix minutes, et ça ne me laissait pas beaucoup de temps pour me préparer. En premier lieu, il y avait ces minables caméras à reconnaissance de pas. Comme je disais, elles avaient commencé leur carrière comme caméras à reconnaissance de visages, mais ça, ça avait été jugé anti-constitutionnel. Pour autant que je sache, aucun tribunal ne s’était prononcé pour dire que la reconnaissance des pas était plus légal, mais d’ici à ce que la question soit tranchée, nous les avions dans les pattes.
La démarche, c’est la façon dont on marche. Les gens sont assez bons pour reconnaitre des démarches — la prochaine fois que vous faites du camping, regardez la façon dont une lampe de poche bouge dans le lointain quand un ami s’approche devous. Il y a de bonnes chances pour que vous sachiez qui c’est rien qu’aux mouvements de la lampe, la façon typique dont elle semble rebondir inspire à votre cerveau simiesque que c’est telle personne qui approche. Les logiciels de reconnaissance de pas vous photographient pendant votre mouvement et essayent de vous isoler dans l’image comme une silouhette, et ensuite tentent de faire correspondre cette silouhette à une base de données pour voir s’ils vous connaissent. C’est un identificateur biométriques, comme les empreintes digitales ou les empreintes rétiniennes, mais ça présente bien plus de “collisions” de celles-ci. Une “collision” biométrique survient lorsqu’une mesure correspond à plus d’une personne. Vous êtes le seul à avoir vos empreintesdigitales, mais vous partagez votre démarche avec quantité d’autres gens. Pas exactement, bien sûr. Votre démarche personelle, au millimètre près, est à vous et à vous seul. Le problème, c’est que votre démarche au millimètre change selon que vous êtes plus ou moins fatigué, en fonction du sol, de si vous vous êtes bousillé la cheville au basket, ou se si vous avez récemment changé de chaussures. Alors, le système lisse votre profil, pour recherche des gens qui marchent un peu comme vous. Il y a des tas de gens qui marchent un peu comme vous. De plus, il vous est facile de ne pas marcher un peu comme vous-même — il vous suffit d’enlever une chaussure. Bien sûr, vous marchez toujours comme vous-même-avec-une-seule-chaussure, dans ce cas, alors les caméras vont finir par comprendre que c’est toujours vous. C’est pourquoi je préfère introduire un peu d’aléatoire dans mes attaques contre la reconnaissance de pas : je mets une poignée de gravier dans chacune de mes chaussures. Pas cher, efficace, et il n’y a plus deux pas qui soient identiques. En plus, vous gagnez un super massage reflexologique des pieds, dans l’histoire (je blague. La reflexologie est à peu près aussi scientifiquement utile que la reconnaissance automatique des pas).
Initialement, les caméras déclenchaient une alarme à chaque fois que quelqu’un d’inconnu mettait un pied sur le campus. Ca ne marchait pas. L’alarme sonnait toutes les dix minutes. Quand le facteur faisait sa tournée. Quand un parent passait. Quand les services d’entretien entamaient la réfexion du terrain de basket. Quand un élève venait avec de nouvelles chaussures. Alors, maintenant, le système essayait juste de tenir la trace de qui était où et quand. Si quelqu’un franchissait le portail du lycée pendant les cours, ses pas étaient analysés pour vérifier s’ils ne correspondaient pas plus ou moins aux pas d’un élève, et si c’était le cas, Woup-woup-woup, l’alarme sonnait ! Le lycée Chavez est entouré d’allées de gravier. J’aime bien en avoir quelques-un à portée de main dans mon sac à dos, juste au cas où. J’ai passé en silence une dizaine ou une quinzaine de ces petites saletés pleines de pointes à Darryl, et nous en avons tous les deux bourré nos chaussures. Le cours touchait à sa fin — et je me suis rendu compte que je n’avais toujours pas regardé où le prochain indice serait sur le site de Harajuku Fun Madness ! Je m’étais laissé omnubiler par l’évasion, et je ne m’étais même pas soucié de savoir vers où nous nous échappions. Je suis retourné au SchoolBook et j’ai frappé le clavier. Le navigateur Internet que nous utilisions était fourni avec la machine. C’était une version espion verrouillée d’Internet Explorer, le planticiel merdique de Microsoft que plus personne de moins de 40 n’aurait utilisé volontairement. J’avais une copie de Firefox sur le disque USB intégré à ma montre, mais ça ne suffirait pas — le SchoolBook tournant sous Vista4Schools, un système d’exploitaton antique conçu pour donner aux administrateurs des écoles l’illusion qu’ils auraient le contrôle sur quels logiciels leurs élèves pourraient lancer. Mais Vista4Schools est son propre pire ennemi. Il y a toute une pléthore de programmes que Vista4Schools ne veut pas que vous puissiez éteindre — les keyloggers qui enregistrent les frappes au clavier, les censorwares qui limitent l’accès à Internet — et ces programmes tournent sous un mode spécial qui les rend invisible au système. Vous ne pouvez pas les éteindre parce que vous ne pouvez même pas voir qu’ils sont là. Tout programme dont le nom commence par $SYS$ est ainsi invisible pour le système d’exploitation. Il n’apparait pas dans l’inventaire du disque dur, ni dans la liste des processus. Aussi ma copie de Firefox s’appelait-elle $SYS$Firefox — et quand la lançais, elle devenait invisible pour Windows, et donc invisible pour les logiciels espions sur le réseau. Maintenant que j’avais mon propre navigateur en fonction, il me fallait aussi une connection réseau à moi. Le réseau de l’école enregistre chaque clic en partance ou à destination du système, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour qui se prépare à surfer sur le site d’Harajuku Fun Madness pour un peu d’amusement extra-scolaire. La solution est un truc ingénieux du nom de TOR — The Onion Router, le Routeur en Oignon. Un Routeur en Oignon est un site Internet qui prend votre requête pour une page web et la transmet à d’autres routeurs-oignons, jusqu’à ce que l’un d’eux décide de récupérer la page demandée, et la fasse passer dans l’autre sens par toutes les couches de l’oignon jusqu’à ce qu’elle vous parvienne. Le traffic des routeurs-oignons est crypté, ce qui implique que l’école ne peut pas voir ce que vous demandez, et que les différentes couches de l’oignon ne savent même pas pour qui elles travaillent. Il existe des millions de noeuds — le programme a été mis en place par le US Office of Naval Research pour aider les gens à contourner la censure dans des pays comme la Syrie ou la Chine, ce qui veut dire qu’il est parfaitement adapté pour opérer dans l’enceinte d’un lycée américain typique. TOR marche parce que l’école n’a qu’une liste finie de méchantes adresses que nous n’avons pas le droit de visiter, et que les adresses des noeuds changent tout le temps — il n’y a aucun risque que l’école les suivent tous à la trace. A
eux deux, Firefox et TOR faisaient de moi l’homme invisible, invulnérable au flicage du conseil des proviseurs, libre de jeter un coup d’oeil sur le site de Harajuku FM pour voir ce qui s’y passait. Et voilà, un nouvel indice. Comme tous les indices de Harajuku Fun Madness, il avait une composante physique, une sur Internet et une mentale. La composante Internet était une énigme à résoudre, du genre qui demande que l’on trouve la réponse à une série de questions obscures. La présente série comportant une collection de questions sur des intrigues de dojinshi — des BDs dessinées par des fans de manga japonais. Ils peuvent être aussi gros que les mangas officiels qui les inspirent, mais ils sont bien plus bizarres, avec des lignes narratives qui s’entre-croisent et parfois des chansons vraiment stupides, ou de l’action. Beaucoup d’histoires d’amour, bien sûr. Tout le monde aime voir ses héros de papier préférés se mettre en couple.
Je résoudrais ces énigmes plus tard, quand je rentrerais à la maison. Elles sont plus faciles à résoudre en groupe, à télécharger des tonnes de fichiers dojinshi et les écumer à la recherche des solutions. Je venais de récupérer tous les indices quand la cloche a sonné et que nous avons commencé notre évasion. J’ai discrètement glissé les gravillons dans le côté de mes bottes — des Blundstone australiennes qui maintiennent la cheville, parfaites pour la course et l’escalade, et sans lacets, ce qui permet de les enlever et de les remettre comme des pantoufles, ce qui est bien pratique pour passer les détecteurs de métal qui poussent partout. Nous devions aussi échapper à la surveillance physique, bien sûr, mais ça, ça devient un peu plus facile à chaque fois qu’ils ajoutent une nouvelle couche de flicage électronique — tous ces gadgets et ces machins inspirent à notre faculté bien-aimée une impression de sécurité totalement illusoire. Nous nous sommes faufilés dans la foule des couloirs, en direction de ma sortie de service préférée. Nous étions à la moitié du chemin quand Darryl a sifflé
– Merde ! J’ai oublié, j’ai un livre de la bibliothèque dans mon sac !
– “Tu te fous de moi ?”, j’ai dit, et je l’ai traîné dans les plus proches toilettes. Les livres de la bibliothèque sont une saleté. Chacun d’eux contient un arphid — une puce RFID — collé dans sa reliure, ce qui permet aux bibliothécaires de les ranger rien qu’en agitant un lecteur devant eux, et qui permet au rayon de bibliothèque lui-même de vous dire si un livre est à sa place ou non. Mais ça permet aussi à l’école de vous suivre à la trace en permanence. C’est encore un de ces trous dans la loi : les tribunaux ne permettraient pas aux écoles de nous fliquer avec des arphids, mais rien ne leur interdit de suivre les livres, et ensuite d’utiliser les listes de la bibliothèque pour dire qui avait probablement ces livres avec lui. J’avais une petite enveloppe de Faraday dans mon sac à doc — ce sont des sortes de porte-monnaie boublé d’un réseau de fils de cuivre qui bloque les rayonnements radio, ce qui rend les arphids muets. Mais ces enveloppes sont conçues pour neutraliser des cartes d’identité et les transpondeurs dans des petites brochures, mais pas des livres comme — “Introduction à la Physique ?”, grognai-je. Le livre avait la taille d’un dictionnaire.

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